1961 Vacances en Corse

Aujourd’hui, Eric a consacré un billet aux archives de blogs, parmi les conseils, judicieux, qu’il propose, il y a celui-ci : citer ses anciens billets.

Voici donc un texte que j’ai écrit le 26 mai 2007, il y a deux ans, pile poil !

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Le gros bateau qui nous emmène en Corse s’appelle le Napoléon. Orgueilleux de ses bois vernis et de ses cuivres brillants, il croise fièrement vers l’île de Beauté. Sur le pont éclaboussé de soleil, grisée par la brise marine et ma poupée sous le bras, je découvre l’infini de la mer, ses roulis et ses tangages, la dentelle blanche de l’écume, la plongée du ciel dans la mer, tout là bas, à l’horizon. Je suis très aussi très préoccupée par la disparition du chien de nos voisins de transats qui a profité d’un moment d’inattention de leur part pour prendre le large, trainant sa laisse derrière lui.

Ces vacances seront une bulle de bonheur, scintillante et pure, que nul souci n’entachera et dont l’enchantement marquera à jamais ma mémoire.

Mes parents, sont jeunes, amoureux, ils découvrent le monde avec curiosité et enthousiasme, le même enthousiasme qu’ils portent à leur profession d’instituteurs, convaincus qu’ils sont de l’importance de leur rôle.
Annie et moi sommes deux fillettes adorables, par la suite, les tourments de l’adolescence aidant, il parait que nous deviendrons des pestes, mais ce temps là est encore loin et pendant cet été corse,  je n’ai que deux héros : mon papa qui sait plonger la tête la première et marcher au milieu des chardons et ma maman qui chante « Au gai vive la rose » et « Perrette était servante ».
Pour ma part je passerai mes vacances à entonner gaiement et à tout bout de champ « Napoléon est mort à Sainte Hélène, son fils Léon lui a crevé le bidon », faisant preuve à la fois d’un total manque de tact et d’une absence notable de sens poétique  mais d’un goût de la provocation déjà développé. Mes parents m’intimeront souvent de me taire, rien n’y fera je m’accrocherai à la rengaine avec toute l’énergie de mes 5 ans.

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La Corse que nous découvrons est une perle, une beauté encore farouche à l’image de Colomba, dont l’histoire, lue quelques  années plus tard me ravira.
Dans le maquis embaumé des senteurs de plantes sauvages, les lézards dorment sur les pierres chaudes, bercés par les chants de cigales et les ânons gris lourdement chargés transportent des victuailles vers les fermes isolées, loin dans la montagne.
Et puis, pendant  notre absence l’un d’entre eux est entré dans la tente et a dévoré notre déjeuner de quelques coups de dents maladroits, qu’est-ce qu’on a rigolé !
J’apprends à nager, à tourbillonner dans l’eau transparente des criques. Le tourisme de masse n’ayant pas encore envahi l’île nous sommes souvent seuls sur de splendides plages, désertes et ombragées par des pins parasol.
La 403 flambant neuve épouse les courbes des petites routes sinueuses qui surplombent la côte, je guette les tours sarrasines dont le nom me fait rêver.
Pour notre grande joie mon papa imite très bien l’accent corse et nous rions à n’en plus finir.

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Nous sommes heureux, incroyablement heureux de partager des joies simples : prendre un bain, sauter dans les vagues, regarder sous l’eau avec un masque, pique niquer dans une forêt de chênes liège et s’amuser parce que « l’écorce » et « les corses ».

Mes parents sont gais et détendus, ils savourent ces vacances baignées de soleil qui effacent leurs enfances ponctuées par les sirènes d’alarme qui annonçaient les bombardements, les heures d’attente dans les caves en serrant les doigts pour retrouver la maison intacte, le violent impact des bombes qui tuaient aveuglément, le pas lourd des allemands en patrouille résonnant la nuit dans les rues désertées, les cohortes de réfugiés tirant derrière eux de misérables charrettes où ils avaient entassé quelques biens, les tickets de rationnement, le froid de l’hiver, les galoches trouées, la peur, la lâcheté des uns et l’héroïsme des autres.

Les années noires s’éloignent et en ce début des années soixante, il n’y a pas que mes parents qui sont heureux. On respire. On travaille. On part en vacances. La société de consommation est en marche, mais l’on est encore méfiant, on ne gaspille pas, on préfère, justement, goûter d’une tartine de pain avec un carré de chocolat Poulain que d’un paquet de Paille d’Or. Un sou est un sou, on sait ce qu’il en a coûté de le gagner.
Et Dalida vante les mérites de l’ «Itsy bitsy petit bikini».

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Oh, bien sûr, tout n’est pas rose, en octobre pour protester contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé, des Algériens de la région parisienne organisent, avec femmes et enfants, une manifestation pacifique, à deux pas du palais de l’Élysée et de l’Assemblée nationale. Le général de Gaulle donne carte blanche à Maurice Papon pour interdire la manifestation et la disperser par tous les moyens.
Des dizaines de manifestants sont jetés dans la Seine.
L’Humanité est saisie pour avoir dénoncé la répression.
Bien qu’informés par les journaux des excès de la répression, l’opinion publique, les syndicats et les partis, y compris de gauche, restent sans réaction.
Et puis à Berlin on élève un mur, de pierres et de barbelés, surmonté de miradors d’où des soldats n’hésiteront pas à tirer sur qui tentera de le franchir.

Le reste du monde va comme il va. On est peu informés.

Moi, j’ouvre sur la vie des yeux émerveillés.

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A vous :
Les plus belles vacances de votre enfance ?
Des souvenirs de 1961 ?

13 réflexions au sujet de « 1961 Vacances en Corse »

  1. Quelle belle enfance tu as eu! Ça donne des forces pour l’avenir!

    « Le reste du monde va comme il va. On est peu informés. »
    Aujourd’hui nous sommes sur-informés, ….et il faut faire le bon choix!

    En 1961? Pas encore en gestation! 🙂

    Bonne journée!

  2. Merci à Eric pour cette bonne idée qui nous permet de découvrir ce très joli récit. J’aime beaucoup ton regard sur l’insouciance de ton enfance avec la conscience de celle vécue par tes parents, sur fond d’événements historiques tragiques, pendant la tienne. Je me souviens de ma découverte de l’espagne en 1969, les plages désertes et interminables, dans la région d’Alicante. J’ai grandi en voyant des immeubles hideux défigurer cette région car nous y allions tous les ans. En 1972, l’Espagne franquiste avait condamné mon père à un simulacre de procès assortie d’une grosse amende car nous avions shooté dans une pastèque qui trainait au bord de la route. Les hommes de la Guardia Civil portaient des couvre-chef cirés (un genre de bicorne) et j’avais pensé à celui du guignol des Buttes Chaumont. Tu me fais revivre des moments plein d’émotion…

  3. L’été 1961, c’était le 7ème et le dernier (mais je ne le savais pas) que nous passions à Saint Georges de Didonne. Ma mère était « au foyer », mon père très loin d’avoir la « situation » qu’il eut par la suite, pourtant ils louaient juillet ET août une petite maison avec un jardin, au confort sommaire mais suffisant.
    Nous n’avions pas de voiture, mais les trains arrivaient à l’heure et le départ était déjà une grande joie, bien que je sois malade (hum…) au moins deux fois dans le taxi entre Alésia et la gare d’Austerlitz.
    Un autre taxi nous menait de la gare de Royan à la villa, puis c’était les vacances.

    Nous allions sur la plage, mais pas au club Mic*key. Nous avions un parasol à tranches vert et blanc, et des pelles en métal à manche de bois. Un jour Maman tronçonna avec le pic du parasol une vipère échappée d’un jardin sur le chemin de la plage ; l’histoire en courut dans le quartier tout l’été.
    Châteaux, circuits de billes, « forts » face aux flots montants, concours du trou le plus profond et batailles de boules de sable.
    Au goûter de la galette charentaise dont Maman avait récupéré la recette et de l’eau fraîche, parfois une glace (UNE boule seulement, nous étions trois).
    Tous les débuts d’après-midi, après accord passé avec la bibliothécaire poussiéreuse, ma mère m’emmenait étudier sur un piano désaccordé qui me tuait les oreilles et les doigts.

    Mon père nous rejoignait pour le mois d’août, il partait au gré des marées, souvent au mitan de la nuit, à ma grande admiration, pour « la pêche ». Il pêchait du bord de la plage, en s’avançant loin dans l’eau : c’était un loisir, un plaisir, mais pour le budget familial serré, l’occasion de déguster pendant un mois bars (un matin de cette année-là il revint avec 5 bars plus longs et plus gros que son bras, nos propriétaires et d’autres locataires en profitèrent, car personne n’avait de réfrigérateur), mulets, soles et des fritures à profusion. En rentrant il nettoyait et vidait toute sa pêche, avec pléthore de marmots et de voisins admiratifs aux alentours. C’était sa seule contribution aux travaux ménagers.
    Plusieurs fois durant ce mois, nous prenions le car (la Citram) pour des excursions. Là encore, les passages et les horaires permettaient d’organiser la journée : les petites églises romanes de Saintonge, Talmont, Meschers, les vestiges gallo-romains, le Fâ, un grand phare dont je ne me souviens plus du nom, cela ponctuait les semaines. Bien sûr, j’étais malade dans le car, Maman demandait poliment si elle pouvait s’asseoir à l’avant avec moi ; le chauffeur y consentait courtoisement, tenait la porte de l’avant ouverte « pour que la drôle ait de l’air », et les passagers demandaient de mes nouvelles avec bienveillance en passant à côté de nous.
    Le soir, nous allions souvent au port par le sentier des douaniers, tout le long de la falaise. Il paraît qu’il s’est depuis écroulé. J’adorais sautiller devant les parents dans la nuit, odorante, étoilée, sonore du bruit des vagues.
    Une fois dans la saison, nous déjeûnions aux grottes de Matata, dont le nom seul déjà m’enchantait. C’était un restaurant à flanc de falaise, l’océan battait furieusement à nos pieds.
    Parfois en rentrant de la plage, nous faisions un détour pour acheter à une petite cahute blanche dans les dunes, des tartes aux prunes dont je perçois encore le parfum brûlant et subtil.

    Au moment des grandes marées, le temps se gâtait, mon père pêchait alors au port, nous le rejoignions parfois pour jouir du spectacle de l’eau déchaînée passant les digues et nous trempant. Mais jamais je n’entendis parler d’accident à cette époque-là, les parents étaient responsables et ne mettaient pas leurs vies ni celles de leurs enfants en danger, pour faire une photo ou une vidéo plus spectaculaire que celle du voisin.

    Je me souviens d’un très vieux rafiot, je crois qu’il s’agissait d’une barge qui datait du débarquement, qui une fois par an passait par les plages de l’Atlangique sous la bannière d’une marque de café soluble. Moyennant finances, on faisait en 20 minutres un tour jusqu’à une centaine de mètres du rivage ; c’était l’émotion de l’aventure, ma mère nous attendais inquiète à l’arrivée du « Nescanard » (oui je me souviens bien du nom !).
    Et aussi une fois par été, ma mère cédait à nos supplications et nous achetait une « mascotte », énormes beignets huileux vendus sur la plage par un gros homme dynamique. Et une nuit par été, nous étions malades, mais malades…

    Nos vacances étaient simples mais bien remplies, (pardon Céleste) en 1961 j’avais 7 ans.

    Je suis repassée une fois par Saint Georges, il y a quelques années. Je n’ai rien retrouvé, ce n’est pas grave, je n’ai rien oublié (pardon MILLE fois Céleste !).

  4. Sans hésiter, les vacances chez Grand-mère Galette. Même s’il y avait aussi une certaine tante…

    NE PLEURE PAS JEANNETTE

    J’ai tout oublié d’elle : ses yeux, la couleur de ses nattes, et jusqu’à son nom. Tout, sauf que c’était mon premier amour.
    Je passais mes vacances à garder les vaches, chez ma tante. Sa sévérité ne me plaisait guère, mais c’était comme ça, et il existait dans cette ferme et autour du château qui la commandait tant d’occasions de satisfaire mon goût de la vie ! La plus belle, cette année-là, me fut offerte par une troupe de jeannettes venues d’une petite ville du Morbihan goûter aux joies et aux imprévus d’un séjour à la campagne. Chacun de mes moments libres se passait à rôder dans leur camp parmi les fillettes, leurs couettes et leurs jupettes plissées, étonné par les marabouts, les mar’huttes et les sacs à dos. J’étais un peu leur mascotte : les grandes m’avaient marié en tout honneur à la benjamine du camp et se plaisaient à nous voir jouer, seuls parmi la foule, sérieux comme on peut l’être à sept ans, l’âge dit de raison.
    Un soir, elles étaient venues dormir dans la paille du grenier. Et comme ces citadines au teint pâle se couchaient à l’heure où commençait la traite des vaches, elles prenaient le frais, assises à la porte, au-dessus de l’étable. Alors que nous bavardions, ma jeannette et moi, je vis ses jambes nues s’envoler en éclair laiteux sous sa chemise blanche : par la lucarne, ma tante, malicieuse, avait d’un brin de paille furtif titillé ses petons tentateurs. J’aurais bien aimé être le brin de paille !
    Le jour de leur départ arriva, trop vite. Ma tante, pensant m’éviter les pleurs, ou totalement insensible au drame à venir – et je penche vers la seconde explication, m’envoya au pré derrière le bois et pas de rouspétance ! C’est là que je traînai ma matinée, tournaillant tête basse, gorge serrée, yeux près des larmes parmi ces bestiaux stupides et indifférents, ruminant en pensée la scène : les sacs, le car, plus rien. Pourtant, je crois que je ne pleurai pas. Pleure-t-on à sept ans, l’âge dit de raison ? Non sans doute, mais le petit berger perdu avait le cœur crevé.
    Et de cela, ma tante, je crois que je vous en veux encore …

  5. La 403, jolie voiture, cela fait plaisir d’en voir encore une de temps en temps (l’une d’elles est garée dans mon parking…).

    La répression du 17 octobre 1961 : lire le livre incontournable de Jean-Luc Einaudi, « La Bataille de Paris », Points/Seuil N°908.

    « L’Humanité » n’a pas été saisie à cette occasion, mais, plus tard, les revues « Les Temps modernes » de Jean-Paul Sartre et « Partisans » de François Maspero.

    Le général de Gaulle, en conseil des ministres le 25 octobre, informé des « exactions » déclare : « C’est secondaire, mais inacceptable. »

    La Corse était belle, pendant ce temps-là.

  6. 1961,62,63,premières vacances avec les guides de France moitié payées par le CE,en Corse!
    Mais vous nagiez dans le luxe avec le Napléon,nous on a eu droit au « Ville d’Oran »! et niveau confort pas à la pointe!
    Les routes de Corse de Porto à Calvi en passant par Ajaccio et Corté à l’époque c’était toute une aventure!
    Mais on étaient jeunes beaux,si,si même ça et avec une grosse envie d’aller voir ailleurs,qui nous a passé en entrant à l’usine…..jusqu’en 1968!

  7. toustes
    merci pour vos souvenirs et mots gentils 🙂

    @ annieday
    toi aussi?

    @Marie
    « Quelle belle enfance tu as eu! Ça donne des forces pour l’avenir! »
    C’est vrai 🙂

    @Dom
    ouais…j’avais de la chance mais je ne l’ai pas fait exprès 🙂

    @Agathe
    j’ai exactement le même souvenirs que toi, début des années 70, les immeubles neufs sur les plages d’Alicante, plantés là, paumés au milieu du sable.
    j’y suis retournée 30 ans plus tard, un mur de béton 🙁

    @Agnès
    Quel joli texte, si évocateur!
    ne t’excuse surtout pas, j’adore 🙂
    en plus Saint George de Didonne, je connais, nous y allions en camping avec mes parents, avec la caravane!
    plutôt à Pâques ou à la fin de l’été
    et puis comme toi, pas de club mickey, une boule de glace de temps en temps, une profusion de poisson.

    @PMB
    Très joli récit 🙂

    @Dominique
    oups, merci de la précision!
    ceci dit, deux ans après, je me demande bien où j’avais pu trouver cette info…

    @merci Yelrah 🙂

    @ Kelcun, j’en rosis:-)

    @ jean Claude
    C’est vrai qu’il était beau le Napoléon, et puis je n’avais jamais vu un si gros bateau!

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