Articles de octobre 2007 ↓

Exilés

C’était dans le centre de la Turquie pendant l’été 1999. Nous roulions en direction d’Ankara sur une interminable route à double voie pompeusement nommée autoroute.
Des kilomètres de monotonie à travers une plaine déserte, aride, désolée.

Parfois nous doublions des camions entièrement bâchés, tous semblables, lourds et lents et dans l’ennui du trajet nous nous demandions mollement ce qu’ils pouvaient bien transporter : des animaux, des matériaux de construction peut-être.

La réponse, d’une absolue tristesse, nous l’avons eue en nous arrêtant à une station service. Tout au bout du parking, loin des voitures des touristes et des berlines familiales des Turcs, plusieurs de ces camions étaient garés, leurs lourdes bâches soulevées.
Entassées sur les plates formes au milieu de ballots mal ficelés, des familles kurdes qu’on avait arrachées à leurs villages, à leurs lopins de terre, étaient en partance vers l’exil.
Pour toujours.

Des fillettes, pieds nus, tournaient autour du bloc de béton qui abritait un restaurant et des sanitaires, cherchant le courage d’y pénétrer pour remplir des bidons d’eau. A l’ombre maigrichonne d’un arbre des femmes en longs jupons donnaient à manger aux bébés.

Embarqués par les représentants des autorités turques, ces paysans étaient emmenés jusqu’à la mer, puis mis sur des bateaux en direction des pays européens.

Je ne peux pas penser à eux sans être à nouveau envahie par le terrible sentiment d’injustice et d’impuissance ressenti à cet instant.

Souvent depuis je me suis demandée ce qu’il était advenu des fillettes aux yeux clairs qui n’osaient pas entrer dans un restaurant, pourtant bien modeste, pour simplement prendre de l’eau d’un robinet, des hommes secs et noueux, des femmes aux longs jupons qui allaitaient leurs nourrissons, des vieillards apeurés.

Peut-être certains ont-ils cru trouver refuge en France, dans des foyers, dans des taudis loués une fortune par des tauliers sans scrupules.

Ont-ils des papiers aujourd’hui ou attendent-ils dans l’angoisse la milice policière qui viendra les expulser à l’aube, ou qui les arrêtera à la sortie de l’école où vont leurs enfants pour les renvoyer dans un pays dont on les a chassés ?

Il fut un temps où la France, se targuant d’être le pays des droits de l’homme et du citoyen était aussi une terre d’asile. Ce temps est révolu, en 2007 on chasse de l’hexagone qui n’est pas arrivé à obtenir des documents en règle, même si il a un travail, une famille, des enfants scolarisés.
Le triste sire Hortefeux veut du chiffre, des résultats.
La pression sur ces étrangers qui ont naïvement cru qu’un pays si riche, si féru de liberté, pourrait leur permettre de vivre décemment est devenue insupportable, mortelle pour certains.

Plusieurs associations, dont le Réseau Education sans Frontières, se battent sans relâche contre ces expulsions indignes, inhumaines.
Leur site web relaie les différentes activités possibles et informe quotidiennement des nouvelles exactions commises par les sbires du gouvernement.

Dans la droite ligne de la désobéissance civile imaginée pas Thoreau on peut si on le souhaite signer « Le manifeste des innombrables »

(…) « Au nom de l’Humanité, je continuerai à aider des personnes dites sans-papiers à faire face aux décisions arbitraires et brutales qui brisent leur avenir et violent leurs droits fondamentaux.

Je déclare refuser de me plier à des mesures indignes et inhumaines et agir ainsi, comme d’autres innombrables l’ont fait en d’autres périodes de l’histoire, en accord avec les principes du droit international qui protègent les migrants, les droits de l’enfant et la vie privée et familiale, comme avec les valeurs universelles de fraternité, d’égalité, de liberté et d’accueil dont se réclame notre République. »

Pour que tous les enfants vivant sur le sol de France puissent grandir en paix, nous devons résister aux lois indignes que promulgue un gouvernement que, démocratie oblige, nous avons élu, faute de l’avoir choisi.
Notre liberté et celle des générations futures sont en jeu.

« Dès que quelqu’un comprend qu’il est contraire à sa dignité d’homme d’obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l’asservir. » Gandhi

Et ne jamais oublier :
« Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre. » Georges Bernanos.

A lire aussi: Uni(e)s contre une immigration jetable

Ajout de dernière minute, aujourd’hui, jeudi 18 octobre, est prévue une gigantesque rafle.

Pour en savoir plus

Info à relayer, merci.

Rencontre niçoise

La semaine dernière je suis allée à Nice.
Comme à chacun de mes séjours en France, j’ai passé un certain temps à flâner dans les librairies afin d’alimenter mon indispensable réserve de livres.

J’étais donc à la Fnac, le volume deux d’« Un garçon convenable » de Vikram Seth dans une main, occupée à chercher le volume un et écoutant distraitement une discussion dont l’objet semblait être l’achat d’une certaine quantité de livres, quand un homme jeune, surgissant sur ma droite lance à la cantonade (c’est-à-dire à moi), d’un ton railleur :
« C’est quand même incroyable cette façon d’acheter des livres comme du jambon ! »
Interpelée par la pertinence de la remarque, je me tourne vers son auteur et, ô surprise, je le reconnais. Je ne suis pas complètement sûre, mais ce visage surmonté d’une casquette, cette chemise à rayures, tout cela me dit vraiment quelque chose.
Histoire de confirmer mon intuition je relance la conversation en m’étonnant de ne pas trouver le tome un du livre du Vikram Seth. Il s’intéresse immédiatement à mon problème, puis m’interroge sur les motifs de mon choix.
J’ai à faire à un intello, mon impression se confirme !
Là-dessus nous échangeons brièvement nos gouts sur la littérature indienne. Puis mon interlocuteur sort de sa poche un exemplaire d’un superbe ouvrage d’Amitav Ghosh, « Les feux du Bengale ». Monsieur est connaisseur !
Cette fois, quasiment sûre de moi, je lui demande :
« Vous êtes Mohamed ? »
Il me répond, surpris :
« Oui…
- Je suis Céleste
- Céleste ?….Céleste du blog ? »
Il en reste surpris, lui par contre ne m’avait absolument pas identifiée.
« Je te pensais plus grande » me dira-t-il plus tard.

Et voilà comment, par hasard, j’ai rencontré Mohamed des excellents blogs Kitab et Kutub.

Nous avons rejoint Fabio, en arrêt devant les caméras vidéo, et passé un moment ensemble sur une terrasse afin de faire plus ample connaissance.

Et là j’ai découvert un Mohamed joyeux, bon vivant, qui regarde les filles avec gourmandise, et se passionne pour le foot.

Ce fut une surprise, car fidèle lectrice de Kitab et Kutub, j’avais imaginé que leur auteur passionné de littérature et d’art, dont il parle superbement, mais aussi en prise sur l’actualité, savamment analysée par ses soins, était, comment dire, un mec sérieux, un tantinet tristounet, un peu du genre à passer sa vie devant un écran au détriment de l’amusement.
Et bien pas du tout !

Quand je lui en ai fait la remarque il m’a répondu en riant que sur ses blogs il ne livrait qu’un aspect de sa personnalité, non pas pour cacher les autres, mais parce que par ce biais il peut aborder d’autres arguments que dans sa vie quotidienne. Avec ses potes, ils ont d’autres centres d’intérêt, tout simplement.
J’y ai réfléchi.
Sur les blogs, nous transmettons nos idées ou nos émotions mais, même en dévoilant notre identité, nous conservons une certaine forme d’anonymat puisque nos lecteurs ne connaissent de nos actes que ce que nous voulons bien en dire.
Dans la vie, sommes-nous moroses, joyeux, agités, nonchalants, sérieux, légers ?
Allez savoir !

Questions du jour :

Il y a –t-il un décalage entre l’image de vous même que vous donnez sur votre blog et votre personnalité non virtuelle ?
Avez-vous déjà été surpris en rencontrant un blogueur ou une blogueuse ?
(Quand, à Paris j’avais rencontré Fiso et Eric, je les avais trouvés en accord avec ce qu’ils écrivent.)

Nota bene : je suis en train de déménager sur la plateforme libre Wordpress.
Pourquoi ?
Pour faire un petit pas dans cette direction là :

(…) « Pourtant une tout autre voie de sortie s’ébauche. Elle mène à l’extinction du marché et du salariat par l’essor de l’autoproduction, de la mise en commun et de la gratuité. On trouve les explorateurs et éclaireurs de cette voie dans le mouvement des logiciels libres, du réseau libre (freenet), de la culture libre qui, avec la licence CC (creative commons) rend libre (et libre : free signifie, en anglais, à la fois librement accessible et utilisable par tous, et gratuit) de l’ensemble des biens culturels - connaissances, logiciels, textes, musique, films etc. - reproductibles en un nombre illimité de copies pour un coût négligeable. »

André Gorz

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