Articles de novembre 2007 ↓

Les marcheurs de Pondy

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Les premiers rayons du soleil éclairent l’Océan, il est 5 heures, Pondy la belle s’éveille.
Sur la promenade du bord de mer apparaissent les premiers marcheurs. En dhotî, en survêtement, en short, en sari ou en churidar, écharpes flottantes et mines décidées, les Pondichériens marchent, silencieux et concentrés.

Certains avancent en effectuant d’amples moulinets avec les bras.
D’autres, les plus jeunes ou les plus sportifs, courent, seuls ou par petits groupes.

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Au fur à mesure que la lumière se fait plus vive, la promenade se remplit. A six heures l’affluence est à son apogée.

Bras énergiquement balancés.
Pieds à dix heures dix.
Epaules dégagées et ventre fièrement poussé vers l’avant.
A grands pas.
A petits pas.
En tennis ou en savates.
Imperturbables.
Conscients d’accomplir un rite de première importance.
Ils sont là chaque matin.
Vieux, moins vieux, hommes, femmes, chacun avançant à son rythme.

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Alors que là bas, dans les pays modernes, enfermés dans des salles comme des souris dans des cages, moulés dans des maillots de marque, rivalisant d’élégance vestimentaire, les occidentaux s’escriment, suant et haletant sur des machines de torture afin d’acquérir une musculature de légionnaire ou une taille de top model, les pondichériens marchent.

Autres pays autres mœurs.
Le but du Pondichérien qui foule la promenade d’une démarche approximative, droit comme un I et le short remonté sous les aisselles, n’est pas de devenir Monsieur Muscle, mais de pratiquer une activité physique à sa mesure, de profiter de la fraicheur de l’aube, de se maintenir en bonne forme, de commencer la journée du bon pied.

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Les indiens sont très matinaux.
Levés à l’aube, ils se livrent, chaque jour, à de multiples activités.
Ils mangent, copieusement. Le petit déjeuner est un véritable repas qui permet de déguster des puris, gonflés comme des petits ballons, des dosa croustillantes farcies de pommes de terre au curry, du riz épicé.
Ils font leurs ablutions, longuement et consciencieusement.
Ils vont au temple ou prient à la maison.
Ils méditent.
Ils lisent le journal
Ils ont une activité sportive, marche, natation, badminton.
Ils jouent avec leurs enfants.

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Et finalement, tranquilles (mimile), ils se rendent au travail aux environs de neuf heures.
Lorsqu’ils commencent à travailler, ils sont déjà riches de ces heures agréables consacrées au bien être. Ils sont détendus, sereins.
C’est cela avoir un art de vivre, profiter de son temps.
Le travail n’est pas le centre de la vie, il en est un élément, pas plus.
Avoir en permanence le nez dans le guidon pour payer les inévitables dépenses quotidiennes ou pour atteindre des objectifs professionnels, travailler plus en espérant gagner plus, se laisser bouffer par l’entreprise, vider de son énergie pour le compte d’un patron, n’est pas vivre.

C’est survivre.

Ci-dessous, deux minutes de pur bonheur, signées Flora et Fabio.

Les Editions Filaplomb, des petites fenêtres sur le monde

Filaplomb, éditeur de nouvelles et de textes courts

Recommandé par des Influenceurs

Nées de la volonté (acharnée) de Phil, un talentueux blogueur, les Editions Filaplomb viennent d’ouvrir.

Elles proposent des textes courts, des nouvelles, sous la forme de petits livres d’une vingtaine de pages, que l’on glisse dans sa poche ou dans son sac et que l’on dévore d’une traite.

« La nouvelle (…) est faite pour être lue d’un coup, en une fois » écrivait André Gide

Bien que peu valorisée dans l’hexagone, la nouvelle n’a rien d’un art mineur.

« Elle a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue. L’artiste, s’il est habile, n’accommodera pas ses pensées aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à produire, inventera les incidents, combinera les évènements les plus propres à amener l’effet voulu. Si la première phrase n’est pas écrite en vue de prépare cette impression finale, l’œuvre est manquée dès le début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le dessein prémédité. »
Baudelaire : Notes nouvelles sur Edgar Poe

Chaque livre des Editions Filaplomb est une petite fenêtre sur le monde, la découverte d’un regard nouveau, d’une sensibilité.

C’est l’occasion de découvrir d’autres auteurs, qui ne sont pas ceux que les grandes maisons d’édition sélectionnent en fonction de critères dont souvent le talent et l’originalité de la pensée sont exclus, laissant place à la rentabilité, à la facilité.

Vous avez un train à prendre, peu de temps pour lire, des cadeaux intelligents à faire (Noël approche), un clic, deux clics, trois clics et quelques jours plus tard le facteur dépose dans votre boîte aux lettres un joli petit bouquin tout beau tout neuf qui ne demande qu’à être dévoré.
Ce faisant, vous aurez aidé une jeune entreprise ambitieuse et permis à une autre parole d’être lue et considérée.

« Latcho drom » (bonne route)

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” Et je suis fier d’appartenir à un peuple qui n’a jamais déclaré la guerre parce que, nous les tziganes, nous n’avons pas eu besoin d’avoir un territoire; nous n’avons pas éliminé et poussé les autres populations pour nous installer à leur place. ”
Alexian Santino Spinelli, Rom, Maitre assistant à l’université de Trieste

“Avant que ne vienne la haine et la bagarre, accroche ta caravane et pars ”
Proverbe manouche

Tziganes, manouches, romanichels, bohémiens, gens du voyage, ils sont les Roms.
Enfants d’un peuple libre, ils ont quitté le nord de l’Inde vers l’an mille pour échapper à un roi qui voulait les mettre en esclavage. Ils n’étaient pas encore des tziganes, ils le sont devenus.
Pendant des siècles ils ont marché, à pied, à cheval, dormant dans des roulottes parquées à l’orée des villages sous le regard méfiant des villageois qui leur attribuaient tous les maux de la terre.
«Ce n’est pas la destination mais la route qui compte » dit le proverbe gitan

Et les paysans sédentaires se méfiaient de ces êtres libres, de ces fils du vent, dont ils ne comprenaient pas le mode de vie.

Alexian Spinelli explique que les gadjé (non roms) ont une vision de la vie verticale alors que celle des Roms est horizontale.
Les repères des gadjé sont fixes, répétitifs. Le gadgé aspire à une vie ordonnée, statique, qui le sécurise. Il construit des maisons, des tours, des palais, des immeubles.
Le modèle de vie des Roms est flexible. En mille ans, ils se sont adaptés à des environnements différents, c’est le secret de leur longue existence.
Chez les Roms, la base des relations sociales est la solidarité, horizontale.
Chez les gadjé, c’est la compétitivité, verticale, comme la hiérarchie.

Autant dire que nous aurions beaucoup à apprendre du peuple Rom.
Mais les gadgé, occupés depuis toujours à s’écraser les uns les autres comme à piétiner leurs voisins, ont toujours estimé que leur culture était et de loin, supérieure à celle des autres.

La situation des Roms en Europe a toujours été difficile. Elle est devenue dramatique durant la dernière guerre mondiale. Ils furent des milliers, dans l’indifférence quasi générale, à être déportés et éliminés par les nazis.
Au fil des siècles beaucoup se sont sédentarisés, certains par choix, d’autres, nombreux, parce qu’on les y a contraints.
Environ 10 millions de Roms vivent aujourd’hui en Europe. Les plus grandes concentrations se trouvent dans les Balkans, en Europe Centrale et de l’Est.
En Roumanie (comme en Bulgarie), ils sont plus d’un demi-million. Rejetés par les populations, condamnés à la misère, ils vivent dans des ghettos et l’accès à la scolarisation, et aux systèmes de santé leur est extrêmement difficile.

Un rapport de l’Unicef de 2005 sur la minorité tzigane en Europe de l’Est soulignait que “les Roms sont, depuis des siècles, victimes d’une exclusion sociale, politique, économique ou géographique qui a pris la forme d’une discrimination ouverte à motivation raciale”.
Malgré une résolution du parlement Européen “Les autorités roumaines n’ont quasiment rien fait pour intégrer les Roms”, estime le sociologue Gelu Duminica, président de l’association Impreuna (Ensemble).
Rom lui même, il ajoute que “les Roms ont eux aussi leur part de responsabilité”. “Nous sommes les victimes de notre propre culture rétrograde. Il faut briser le cercle de l’automarginalisation dans laquelle vivent beaucoup d’entre nous”.
Selon Mihai Neacsu, directeur de l’association Amare Rromentza (Avec nos Roms), “le taux de scolarité parmi les enfants roms est trois fois inférieur par rapport à la majorité, tandis que le nombre de chômeurs au sein de cette communauté est au moins le double de la moyenne nationale”.

Depuis l’entrée de la Roumanie dans l’EU, des milliers de Roms ont rejoint les pays d’Europe occidentale, espérant y trouver des conditions de vie meilleures.

En Italie ils sont particulièrement nombreux.

Ils vivent dans des bidonvilles, refusés par les employeurs italiens ils n’ont d’autres ressources que la mendicité ou la délinquance. Bien souvent, leurs enfants ne sont pas scolarisés.

A la suite d’un récent fait divers crapuleux, l’assassinat d’une femme par un Rom, une violente flambée de xénophobie secoue l’Italie, confondant au passage Roms et Roumains, ce qui fait que des responsables roumains “liant la délinquance à l’ethnie”, (à lire avec des pincettes) ont jeté le blâme sur l’ensemble des tziganes. Le gouvernement a adopté dans l’urgence un affreux décret-loi permettant l’expulsion sans procès ni recours de citoyens de l’UE qui “contreviennent à la dignité humaine, aux droits fondamentaux de la personne ou à la sécurité publique”.
« Rentrez chez vous ! » hurlent les Italiens (nul doute que les Français hurleraient la même chose).
Mais ces Roms là n’ont pas de chez eux.

La condition actuelle des Roms d’ Europe de l’Est est dramatique.
Ce n’est pas en les rejetant, en les diabolisant, en les combattant que ce problème sera résolu, mais au contraire en exigeant des pays d’Europe de l’Est un changement radical de politique intérieure et en les accueillant dignement dans les pays occidentaux.

C’est l’histoire d’un peuple qui, parce qu’il a refusé l’esclavage, a été condamné à l’errance, à la misère, au mépris et dont aujourd’hui l’avenir est menacé.

C’est très grave.

« Un pays sans Roms est un pays sans liberté », citation rom.

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Autre source:Le Matin.ma

Photos : enfants gypsies en Inde

Deux belles réactions (en français) à l’infecte vague de xénophobie qui traverse l’Italie: celle de Valentino Parlato dans il Manifesto et celle de Serge Quadruppani

La vieille dame triste

Ce matin, traînant mon chariot jaune comme le soleil – là je fais une digression pour vous expliquer que je ne fréquente plus l’hypermarché de la banlieue, où, auparavant, j’achetais, une fois par semaine, une foultitude de trucs et de machins comestibles (ou non) que j’empilais dans ma voiture avant de les porter en ahanant jusqu’à mon troisième étage sans ascenseur, mais que je fais les courses dans les magasins et le petit supermarché du quartier.
Pour ce faire, j’ai fait l’acquisition d’un superbe chariot à roulettes, jaune comme le soleil et qui a changé ma vie, nonobstant les critiques de ma fille qui prétend que « ça fait mémé ». Qu’importe, moi quand je le tire, j’ai l’impression d’avoir ma valise (jaune elle aussi) et de partir à l’aventure.

Or donc, ce matin, remorquant de mon bras droit le chariot jaune gonflé comme une outre, j’avisai, immobile sur le trottoir, une vieille dame (une mémé, une vraie) au regard perdu.
Elle aussi avait un chariot, vieux, efflanqué, triste. Sa main tremblait sur la poignée d’aluminium. Les passants la contournaient sans la voir et à chaque fois elle semblait se recroqueviller en peu plus sur le bitume.
Je me suis approchée.
« Signora, je peux vous aider ? »
Elle a levé vers moi des yeux brillants de larmes.
« J’ai peur de traverser la route.
- Et bien on va le faire toute les deux. »
J’ai pris sa main, ridée et calleuse dans la mienne, et elle a passé son bras par-dessus le mien.
Elle était toute petite, avec un visage rond aux traits presque enfantins sous le réseau de rides. Elle portait un long manteau marron, et de jolies chaussures à talons venues d’un autre temps, avec un nœud sur le dessus.
Le temps que le feu passe au vert elle m’avait déjà raconté que son mari s’était pendu dans le garage il y a cinq ans et que depuis sa fille (mia bimba), avait un peu perdu la tête et qu’elle vivait encore avec elle mais que souvent elle ne rentrait pas et qu’alors elle était toute seule et qu’elle avait peur de traverser la route.
J’ai compati à ses malheurs et lui ai demandé son âge.
« Soixante dix-neuf ans, et ma fille quarante quatre »
Je l’ai complimentée sur son âge et lui ai dit (j’étais sincère) qu’elle avait encore quelque chose d’une jeune-fille.
Alors elle m’a fait un grand sourire et nous avons avancé à petits pas, elle appuyée sur mon bras gauche et le chariot jaune, lourd comme un âne mort, tirant sur mon bras droit.
Sur le chemin qui menait à son immeuble, là bas, tout au bout de la rue, elle m’a expliqué qu’avant, il y a longtemps, elle était couturière et j’ai dit « comme ma grand-mère ! ». Elle était née et avait toujours vécu à Bologne, mais sa mère, une très belle femme, était de Brescia.
En dix minutes elle m’a dépeint sa vie, sa solitude, sa peur, sa détresse.
Sa fille aimerait qu’elle aille dans une maison de retraite mais elle ne veut pas, alors elle fait semblant d’aller bien, d’être capable de faire les courses.

Je l’ai laissée en bas de chez elle. Comme elle était soulagée d’être arrivée jusque là et d’avoir brisé son silence en confiant à une inconnue (moi) la tristesse de ses jours, elle m’a quittée très vite en marmonnant un « grazie » hâtif suivi d’une bénédiction divine dont je n’avais que faire.

Combien sont-ils, combien sont-elles, ces petits vieux oubliés qui vivotent avec trois sous en attendant que la mort vienne clore d’interminables années, grises, mornes à en pleurer ?
Et, le bras endolori, l’épaule à moitié déboitée, marchant en direction de chez moi, je mesurais une fois de plus la cruauté d’une société qui ignore les plus anciens et abandonne les mémés fragiles à qui l’âge a rendu un regard d’enfant.