Articles de mars 2008 ↓

Ainsi vont les choses (Il bacio di Alice)

Ça arrive
C’est comme ça
Une chanson me vient en mémoire
Ainsi vont les choses
Ainsi doivent-elles aller
A la recherche d’une intention
D’un prétexte
Donner un sens au pourquoi
Regarder en arrière
L’obscurité d’un instant
La couleur qui la déchire
Le jaune sur le noir
Une plaque qui parle français
La douceur d’une voix
En filigrane
Suspendue dans le vide
L’éternité d’un moment
Trois destins se croisent
Et arrivent d’étranges choses
Ce qui doit arriver
Arrive

Antonio Benedetto (* traduit par moi)

Extrait du court métrage « Il bacio di Alice » qui, grâce aux bons soins d’Antonio, de Fabio et de tous les autres, acteurs, musiciens, copains, preneurs de son ou d’images, est presque arrivé à sa forme finale.

En attendant sa sortie sur quelque écran bienveillant, voici le trailer :

* version originale du poème:

Accade
E così
Mi torna in mente una canzone
Così vanno le cose
Così devono andare
Alla ricerca di un motivo
Il pretesto
Dare senso al perché
Guardare alla schiena
Al buio di un attimo
Al colore che lo squarcia
Al giallo sul nero
Una targa che parla francese
La dolcezza di una voce
Infilzata
Appesa a un vuoto
L’eternità di un momento
3 destini si incrociano
Le strane cose accadono
Ciò che deve accadere
Accade

alice-antonio-cicileo.jpg

Quelques jours à Nice

J’ai d’abord vu son petit crâne chauve s’élever parmi les palmiers de la promenade au rythme d’un panneau publicitaire automatique. Puis apparurent ses bésicles rondes, ses grandes oreilles, sa moustache et le pan blanc de son dhoti.
J’ai pensé « Oh, Gandhiji ! »
Mais le léger sourire de surprise teintée de plaisir qui venait d’éclore sur mes lèvres fut promptement figé lorsque l’affiche, enfin déroulée, me délivra le vilain message qu’elle avait sournoisement concocté à l’attention de l’automobiliste et du passant (sans oublier le cycliste et le patineur).
Adecco !
Le numéro un mondial du travail temporaire !
Plus fourbe que le serpent et plus moqueur que la hyène.
Qui utilise sans vergogne l’image du petit homme à la grande âme afin de mieux se goberger en exploitant ceux qui n’ont d’autre choix que le travail, n’importe quel travail et parfois, c’est-à-dire souvent à l’échelle mondiale, dans des conditions difficiles, sinon insupportables.

A peine remise du choc et alors que je traduisais en discours - à l’intention exclusive et distraite de Fabio qui était occupé à conduire - le profond agacement qui montait en moi, voilà qu’un Coluche rigolard traversa brièvement dans mon champ visuel.
Portant lui aussi la marque rouge de l’infamie.

Mais de quoi ces détournements sont-ils le signe ?
C’est clair, ils veulent nous voler nos mythes (nos symboles? nos images? nos visages?)

Faut-il qu’ils aient peur pour tenter cette grotesque opération !
Qui pensent-ils convaincre de la véracité de ce nouvel humanisme fraichement émoulu d’une agence de marketing ?
Ceux qui, comme nous (vous vous reconnaitrez, ou non) savent bien que Gandhi et Coluche, n’ont absolument rien à faire dans cette galère infecte ?
Ceux qui n’ont qu’une très vague idée de qui étaient ces deux personnages ?
Ou ceux qui s’en tamponnent le coquillard de Gandhi, de Coluche, de la solidarité et de l’humanité ?
Mais peut-être sont-ils moins nombreux qu’ils ne le pensent à n’avoir d’autres valeurs que le profit.

Ce Gandhi qui nous sourit est un clin d’œil : les passants, lorsqu’ils sont unis, peuvent vaincre les oppresseurs.

La subversion du sac à main

Sous un ciel d’orage de grandes filles tristes tricotent de leurs jambes maigres des démarches de chameaux mécaniques. Vacillant parfois sur leurs talons trop hauts, gênées par les plis et les replis des accumulations de tissus qui composent leurs vêtements, elles défilent, empesées comme des momies sous les regards enthousiastes d’un banc de « people » bijoutées et siliconées.

C’est le défilé de la maison Vuitton.
Vuitton, et ses sempiternels sacs couleurs d’étron.
Vuitton, fleuron de LVMH, fierté de Bernard Arnault, s’est offert les services de celui que la presse (de Télérama à l’Express en passant par Libération) n’hésite pas à qualifier de « génie », un créateur aux allures de lutin virevoltant : Marc Jacobs.

Sur Arte, le documentaire de Loic Prigent nous entraîne à la suite du styliste de Tokyo à New York, de New York à Paris dans un monde que le fameux ménage de français moyens n’a d’autres moyens de découvrir que la télévision.
Devant la mienne j’oscille entre la franche rigolade, l’agacement et finalement la tristesse.

Car je crois qu’il faut aussi en rire de ce ridicule étalage de fanfreluches à prétentions artistiques.

Rire des sacs à pois inspirés par Yayoi Kusama. Il a fallu au créateur une rencontre avec la dame aux cheveux rouges pour avoir l’idée de le créer. Pensez donc, des petits pois, chez Vuitton, quelle audace !
Autour du styliste on se pâme et s’extasie.
Il veut nous dit-on, et de manière obsessionnelle: « abolir les frontières entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le parfait et le tordu. »

Phrase ô combien intéressante !
D’un côté: le beau, le riche, le parfait.
De l’autre: le laid, le pauvre, le tordu.

Et voilà que le riche va voler aux pauvres ses vêtements déchirés et rapiécés.
Marc Jacobs, inspiré, s’extasie devant la beauté d’un trou dans un chandail, il le veut, là devant, en évidence.
Adorant aussi tout ce qui est rapiécé, il crée un sac de bric et de broc, de morceaux de cuir assemblés, de poches extravagantes, une horreur que les artisans des ateliers Vuitton ont un mal de chien à assembler et qui coûtera la bagatelle de 35 000 euros.
Oui mais c’est «un sac d’accumulation, presque cubiste».
Marc Jacobs aurait réussi se défi essentiel pour l’avenir de l’humanité : faire se rejoindre la mode et l’art contemporain.
Et Libération de souligner dans un article « les liens de plus en plus forts que tissent la mode et l’art contemporain. D’autant que les deux marchés ont peu ou prou la même clientèle. »
En illustration du concept on nous montre un autre sac, élaboré en collaboration avec Richard Prince qui en dit « Marc, ça risque d’être un sac très subversif. Les filles dans mon studio l’adorent, mais je suis allé à la boutique Vuitton sur la 57e Rue et je confirme que c’est très subversif ! »

Subversif, un sac à main Vuitton ??!!!
Faut-il en rire ou s’en désoler ?

Il invente aussi des chaussures vertigineuses, aux talons de fer tellement lourds que les gambettes maigrichonnes du mannequin peinent à les soulever.
Qu’importe, on s’amuse tant dans ce milieu de la mode !
Cette grande famille qui prépare le défilé de la nouvelle collection dans la fièvre et sans sommeil.

Mais parfois dans le documentaire affleure la réalité et mon rire définitivement se fige.
Celle de la brodeuse, qui après des heures de travail sur l’empiècement d’une robe voit celui-ci, trempé dans de l’eau de javel pour l’effet grunge, se défaire et partir en morceaux.
Elle ne se plaint pas mais on la sent déçue. Elle a œuvré pour faire quelque chose de beau et il n’en reste que des lambeaux.
Celle des couturières qui ont passé la nuit à pousser l’aiguille et qui n’ont pas eu le temps de soigner leurs doigts piqués et surpiqués.
Celle du mannequin, une gamine aux grands yeux bleus emplis de larmes. Sa peau ne supporte plus les produits de maquillage. Un jour, peut-être épousera-t-elle un président bling bling, mais en attendant la brosse du coiffeur arrache ses cheveux exténués.

En arrière plan, Bernard Arnault se lèche les babines, menée par le « génie » passionné des clichés, la collection enchante la clientèle.
Et Marc Jacobs parle d’ironie.

Ironique le sac Tati retravaillé en cuir ?
Comme si la plupart des clients de Tati ne préfèreraient pas, une fois de temps en temps et si c’était possible, acheter leurs vêtements ailleurs !
Ironique, la maigreur des mannequins, les jambes en allumettes, les côtes saillantes et les clavicules pointues ?
Pour plus de la moitié de la population mondiale le rachitisme est synonyme de faim, pas de dollars ou d’euros.
Ironiques les vêtements déchirés, rajustés, rafistolés ?
Non, tristes.

A l’image de ces grandes filles aux regards vides qui arpentent le podium sous un ciel d’orage, offrant le spectacle glaçant d’une société qui a perdu le sens de la réalité, de la dignité, de l’humanité.

nole-good-evening.jpg

dessin de Nole

Témoigner, dénoncer, manifester

Il y a quelques jours, dans ma poste électronique, j’ai trouvé ce mail.
« Vous n’arrêtez pas de dénigrer ce pays, il y en a un peu assez… venez
vivre en France et laissez ce pays, s’il vous plait, qui ne trouve aucune
grâce à vos yeux, alors qu’il a tant apporté à l’humanité.
»

Et puis dans le fil de commentaire de mon précédent billet, il y a cette question
« L’Italie c’est l’enfer… par conséquent ! Il n’y a pas de lois ? Il ne s’y passe jamais rien de bien ? »

Je voudrais dire à ces deux personnes que mon propos n’est pas de dénigrer (c’est-à-dire, car les mots ont un sens, s’efforcer de noircir, de faire mépriser, de calomnier) un pays, l’Italie, mais de dénoncer les abus, les injustices et autres saloperies quelque soit le lieu où elles se produisent.
Il se trouve que je vis en Italie et que mes yeux et mes oreilles sont ouverts.

Il me semble déceler dans les propos de ces deux intervenants un souhait d’omerta.

Pourquoi parler de ces vilains faits au lieu de chanter suavement les louanges d’un pays en enfilant les clichés flatteurs ?

Pourquoi s’intéresser à une malheureuse qui se fait pipi dessus, elle ne pouvait donc pas se retenir ?
Et là j’entends le sempiternel « Moi à sa place… »

Oui mais voilà personne n’est à la place de personne.

Pourquoi dénoncer les exactions de la mafia ?
Pourquoi raconter comment les policiers sont intervenus dans une clinique pour questionner une jeune femme qui venait d’avorter ?
Pourquoi narrer comment certains contrôleurs d’autobus abusent de leur, pourtant tout petit, pouvoir ?

Parce que ces faits sont inacceptables et que mis côte à côte ils forment une hideuse mosaïque, celle de la société occidentale actuelle.

Je ne me définis pas en tant que française, je suis citoyenne du monde, et à ce titre, que je revendique, je ne peux pas, je ne veux pas, rester muette.

Grâce à Internet nous avons (encore) la possibilité, extraordinaire, de témoigner des injustices, et plus nous serons nombreux à le faire, plus certains actes vils deviendront difficiles à commettre.
Nous avons entre nos mains un outil de communication extraordinaire et il faudrait ne s’en servir que pour débiter du politiquement correct, du joli ?

Et puis, avez-vous noté que les quatre victimes dont je parle sont des femmes ?
Ce n’est pas un hasard, c’est le signe que la condition féminine se dégrade, vite, très vite.
Les femmes seront, sont déjà, les premières victimes de la récession économique.
Là encore, j’entends les dénégations aveugles « Quelle récession ? Tout va très bien Madame la marquise ! »
Ben non, tout ne va pas très bien, ça va même plutôt mal et surtout pour les femmes.
Plus le marché de l’emploi se restreindra et moins elles auront de travail.

L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire même” Flora Tristan

Plus la situation économique et sociale se délitera, plus nombreux seront ceux qui, fragilisés par les perverses manœuvres des sbires du capital, apeurés, manipulés par les religieux qui peuvent désormais s’appuyer sur l’hypocrite bénédiction de petits (je ne parle pas de la taille) hommes d’état qui se croient grands, se tourneront vers la religion.
Or les religions monothéistes, les religions du verbe ou du livre, qui tirent leurs enseignements de manuscrits rédigés il ya des siècles, ou colportés de bouche à oreille dans le désert, préconisent toutes la suprématie de l’homme sur la femme (ainsi que sur toute autre créature vivante qu’elle soit animale ou végétale).

C’est au nom des Dieux que l’on contraint des femmes à dissimuler leurs corps sous de lourds draps noirs, qu’on les contraint à procréer, à baisser les yeux, à se soumettre, à rester à la maison.

Quand les besoins du marché rejoignent les aspirations des bigots on restreint les libertés des femmes.

Le 8 Mars les fleuristes vendront du mimosa à des hommes qui feront risette à leurs épouses, comme à des enfants.

Le 8 Mars, à Rome et dans toutes les grandes villes, les femmes seront dans la rue, pour lutter, car, hommage à l’Italie (vous voyez que je ne dénigre pas) elles sont drôlement fortes et déterminées les Italiennes, chapeau !

« Tra la festa, il rito e il silenzio, noi scegliamo la lotta !” (entre les fêtes, les rites et le silence, nous choisissons la lutte).

Sui nostri corpi e sulle nostre vite decidiamo noi” (sur nos corps et sur nos vies c’est nous qui décidons).

Sadisme et torture au supermarché (suite)

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Dessin de Nole

Hier, mardi, Esselunga a acheté (au prix que vous imaginez) à différents quotidien une page entière pour y exposer sa propagande.
Morceaux choisis qui se passent de commentaires (source La Repubblica)

« Samedi 1 mars - écrit Esselunga – les syndicats ont déclaré une grève et un rassemblement dans le supermarché de la rue Papiniano à Milan et dans tous les magasins de l’entreprise. Rue Papiniano, le rassemblement de samedi matin était constitué d’une cinquantaine de syndicalistes externes au magasin, et de deux dames, représentantes syndicales de ce supermarché. Aucun autre employé du magasin de la rue Papiniano n’a adhéré au mouvement. En fin d’après-midi, 21 employés ont fait grève dans le magasin de la rue Gignoro à Florence et 11 au magasin de Borgo Panigale à Bologne ».

« Samedi 1 mars, l’entreprise a fonctionné normalement. La bagarre style année 70, faussement présentée par des organes partisans n’a pas eu lieu. Samedi, Esselunga a servi 657.424 clients. Nous attendons avec confiance les éclaircissements que les forces de l’ordre – promptement intervenues sur notre demande- et la magistrature exprimeront sur le prétexte utilisé pour cette agitation. »

« La Repubblica a consacré à cet événement deux pages de son édition de samedi et deux dans celle de dimanche. Raitre, chaîne de télévision publique, a accordé une grande importance à « l’agitation » et à sa cause. L’image déplaisante qui a été donnée d’Esselunga, dépeinte comme une entreprise réactionnaire, hautaine et sans scrupule, nuit gravement à sa réputation et à son image d’entreprise moderne, ouverte, amicale. Le tort causé à tous les niveaux, humain, du travail, commercial, politique (administrations publiques locales) est énorme ».

«Il est juste de rendre cette vérité publique et de dénoncer le climat d’intimidation artificiellement créé à nos dépens par des syndicalistes, politicards et journalistes. Visiblement d’accord entre eux. Quand nous serons certains de la réalité des faits, nous nous emploierons par tous les moyens à contraindre la Cgil, l’Uil, la Repubblica et la Rai à nous dédommager des torts considérables que nous avons subis. Nous remercions nos employés, les clients et nombreux citoyens qui ont conservé leur propre indépendance de jugement, pour le soutien qu’ils voudront bien nous apporter. »

Voilà, tout y est, la morgue, le mépris, l’intimidation, la victimisation, technique perverse de plus en plus utilisée dans les sociétés basées sur le profit de quelques uns.
Dégueulasse !

A l’instant j’entends à la radio (radio popolare, une excellente radio alternative) qu’un collectif de femmes propose le boycott des magasins Esselunga pour ce weekend.

Bravo!