Articles de avril 2008 ↓

Le sourire de Vandana Shiva

Parfois, lorsque j’étais enfant, ma mère m’emmenait avec elle faire les courses à Saint Benoît.
J’en étais ravie.
Le boucher avait les cheveux roux, il était grand, maigre et portait un long tablier blanc maculé de sang. Quand il ouvrait la porte en bois qui menait à la chambre froide je voyais, pendues à des crochets, les carcasses des bêtes qu’il achetait à l’abattoir.
J’avais un petit frisson de dégoût et de peur.
Il affutait ses grands couteaux et pendant que ma mère discutait avec la bouchère, une femme à la fadeur douce d’une fleur légèrement fanée, il découpait la viande et enveloppait les morceaux sanguinolents dans du papier marron.
Puis il disait : « Et avec ça Madame T. qu’est-ce que je vous mets ? ».
Nous repartions avec des steaks, des escalopes, une tranche de foie, ou, les jours de chance avec des ris de veau que ma mère faisait sauter dans du beurre jusqu’à ce que la chair en devienne fondante.
Nous allions ensuite à la COOP où l’épicier ôtait le crayon de son oreille pour faire le compte de nos achats : huile, vin, savon, allumettes, chicorée… Il additionnait les prix et ensuite déduisait celui les bouteilles vides que nous avions rapportées.
De temps en temps nous passions aussi dans une boulangerie acheter de la galette aux pommes de terre, un régal croustillant de pâte feuilletée mêlée de patates écrasées.
C’était tout car mon père avait un jardin potager et que les autres commerçants passaient dans notre village. Le pain arrivait quatre fois par semaine (ce qui faisait qu’un jour sur deux, ou presque, il fallait manger du pain dur que je n’aimais pas) et le poisson, directement de l’Atlantique, tous les vendredis.

Puis, à Châteauroux, à la fin des années soixante, un original audacieux, nommé Céron, a ouvert un supermarché.
Ce fut un bouleversement dans la vie des Castelroussins. Nous allâmes visiter ce lieu nouveau et y faire les premières emplettes. Je me souviens encore de l’abondance des marchandises proposées.

Peu à peu les supermarchés ont envahi les périphéries des villes et déployé leurs enseignes.
Il y eut des polémiques.
Certains olibrius dont la lucidité échappait au grand nombre s’insurgeaient contre cette nouvelle grande distribution. Ils dénonçaient pertinemment les risques encourus mais leurs mises en garde ne furent pas écoutées. Eblouis par une croissance que l’on pensait éternelle les clients se lancèrent à corps perdus dans la consommation de masse.
Qu’importait alors que la viande ne vienne plus de l’abattoir de la ville, que la bête n’ait pas été nourrie dans le champ du voisin mais que son cadavre ait traversé la France, voire même l’Europe pour arriver, débité en morceaux empaquetés de cellophane, jusqu’au chariot du supermarché.

Je pensais à tout cela hier, après avoir vu une émission d’Arte sur l’Inde.
Entre autres défis le sous-continent doit trouver un équilibre entre la diffusion des grandes surfaces et le maintien des petits commerces de proximité.
Favoriser la grande distribution signifierait priver de travail les paysannes qui vendent directement la production de leur ferme, les marchandes de poisson, les vendeurs de volailles, les petits artisans.

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Ce serait aussi développer la culture industrielle et condamner les innombrables petits producteurs indiens à la misère. Ce processus, déjà commencé et amplifié par l’utilisation quasi forcée d’OGM, a déjà conduit des milliers de petits paysans au suicide. Mais même si la pression du modèle économique dominant est forte les mouvements écologiques sont en pleine expansion.

Alors l’éclatant sourire de Vandana Vhiva et son discours intelligent, vif, plein d’espoir me sont revenus en mémoire.

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Vandana Shiva est physicienne, épistémologue, écologiste, écrivain, docteur en philosophie des sciences, féministe et elle dirige la « Fondation de recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles »
Chef de file des écologistes de terrain et des altermondialistes, passionnée par la défense de l’agriculture paysanne et biologique, résolument opposée à la politique d’expansion sans limite des multinationales agro-alimentaires et aux effets nocifs des OGM, elle lutte contre le brevetage du vivant et la biopiraterie, c’est-à-dire l’appropriation par les firmes agro-chimiques transnationales des ressources universelles, notamment les semences.
Elle a fondé l’association « Navdanya », dédiée à la conservation de la biodiversité et la protection des droits des fermiers. La ferme de Navdanya, qu’elle a créée, est une véritable banque de semences modèles qui a permis à des milliers de fermiers d’Inde, du Pakistan, du Tibet, du Népal et du Bangladesh de redécouvrir l’agriculture « organique », entre l’agriculture paysanne et l’agriculture biologique.

Et j’ai pensé que l’Inde, la plus grande démocratie du monde, héritière parfois distraite de Gandhi, pouvait peut-être réussir à atteindre l’équilibre.

« Les peuples dits ” primitifs ” ont toujours possédé un sens de la cosmologie planétaire, comme si chacune de leurs actions impliquait la planète tout entière. Même les communautés les plus isolées ont toujours eu une vision cosmique de notre planète et d’un certain équilibre à préserver. En ce sens, le local a toujours englobé le planétaire » (Vandana Shiva).

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A lire une très belle interview de Vandana Shiva

Et sur un sujet différent mais semblable, le billet d’emcee

L’odieux du quotidien cathodique

Hier soir, j’ai vu des images qui m’ont choquée.
C’était, pendant un journal télévisé de la RAI, la révélation de nouveaux éléments dans l’enquête au sujet de la mort de Meredith, la jeune fille anglaise assassinée à Perugia en automne dernier.
Il était question d’un rapport sexuel qu’aurait eu la victime et dont on ne savait si elle était consentante. La caméra parcourait la chambre du crime puis s’attardait longuement sur une culotte en dentelle noire qu’une main gantée de caoutchouc balançait obligeamment.

Comment décrire le mélange de tristesse, de tendresse envers Meredith, de dégoût, de colère que j’ai ressenti à ce moment là ?

J’avais mal.
Mal pour Meredith, mal pour nous, les femmes.

J’avais envie de crier.
De crier stop à ce voyeurisme odieux, stop à cette mise en scène sordide qui utilisait la mort d’une jeune fille pour exciter les plus vils instincts de mâles en rut.
Stop à la manipulation médiatique.

J’ai éteint la télé.

Elections italiennes : la victoire du pire

Et bien voilà, c’est fait, Berlusconi revient au pouvoir.
Confortablement, sa coalition devançant largement le centre gauche mollasson de Veltroni.
Mais le vrai, double, désastre est ailleurs.
D’abord dans la disparition du Sénat comme de la Chambre des députés des représentants de Rifondazione Communista et des Verts, ce qui signifie que l’opposition à la droite dure du Cavaliere sera désormais entre les mains d’un assemblage de centristes dont certains, catholiques obnubilés par les valeurs familiales traditionnelles, sont capables de remettre en cause la laïcité et de faire obstacle à des réformes civiles comme le Pacs . Des libéraux vaguement sociaux pour contrer des libéraux pas sociaux du tout alliés à l’AN, le parti de Fini, un ex fasciste qui s’est acheté une bonne conduite pour séduire la ménagère et à la Lega Nord, le parti xénophobe de Bossi.
Car et c’est là le deuxième et terrifiant désastre c’est Bossi qui tire les marrons du feu de ce triste scrutin.
Porté par cette victoire le vieux chef malade, retourné en politique après plusieurs semaines de coma, la démarche mal assurée et la parole tremblotante mais la hargne intacte, réclame au moins deux ministères que Berlusconi ne pourra lui refuser.
Deux ministères pour un parti qui prône la haine de l’étranger et de l’Italien du sud communément surnommé « il marrochino », la sortie de l’Italie de l’Europe et la régionalisation des impôts !

Un désastre vous dis-je !

Dans un pays où la situation économique des familles se dégrade de jour en jour, où les jeunes, diplômés ou non, n’ont plus d’autre alternative que d’accepter des contrats précaires, où la mafia gangrène les institutions, détruit les entreprises et asservit les populations du sud du pays, une majorité des Italiens a décidé de renouveler sa confiance à un vieux caïman retors, un bonimenteur de foire, un escroc sans scrupule.

Mais qui sont-ils ces Italiens qui ont choisi de porter au pouvoir cette sinistre triplette: le milliardaire affairiste, le facho respectable et le raciste fier de l’être ?

Des millions d’anonymes qui espèrent encore un miracle, qui ont peur du communisme, qui tremblent pour l’avenir de leurs enfants, qui veulent frimer dans un 4×4 climatisé, des viragos « fallaciennes » qui détestent les étrangers et particulièrement les musulmans. La haine anti islam a joué un grand rôle dans ce scrutin.
Peur de l’autre.
Ostracisme
Individualisme forcené.
Car les mêmes emploient des milliers d’extracommunautaires pour s’occuper des personnes âgées. Ce sont généralement des femmes, les « badanti », venues de pays lointains où elles ont laissé maris et enfants pour gagner de quoi entretenir la famille.
Si l’on ne veut pas voir l’étranger dans la rue on est bien content de l’utiliser pour prendre soin de la grand-mère gâteuse.

Quant à l’autre Italie, solidaire (comme le prouvent les innombrables associations caritives transalpines), créative, sociale, éclairée, elle vient de recevoir un nouveau mauvais coup.
Cela lui donnera-t-il la force de combattre plus efficacement le nouvel obscurantisme, la haine raciale, le mépris, la morgue des futurs dirigeants ?

Les navrants résultats de ces élections sont un nouveau signe de la décadence éthique et morale qui frappe l’Occident.
Ce navire là sombre inéluctablement, son naufrage sera le prix de son égoïsme, de sa prétention, de son insondable bêtise.

et en prime le billet de SuperNo

A.

Je l’ai croisée dans un couloir du lycée. A son sourire j’ai compris qu’elle me cherchait.
Elle a marqué un petit temps d’arrêt, comme un oiseau qui hésite à prendre son envol. Et puis elle m’a dit :
« Je ne pourrai plus venir à votre cours de l’après-midi. »
Je lui ai répondu que c’était dommage alors elle m’a expliqué qu’à cause d’un problème de santé elle devait être hospitalisée.
« Oh ! Je suis désolée pour toi. J’espère que ce n’est pas grave. »
Elle incliné la tête, secouant ses boucles blondes. Sa bouche souriait mais je lisais dans ses grands yeux bleus comme une attente inquiète, comme un questionnement muet que je ne savais déchiffrer.
Je l’ai sentie respirer puis elle a dit :
« Je suis anorexique. »
Et moi je suis reste muette. Je n’ai pas eu tout de suite les mots pour lui exprimer ce que je ressentais : de la peine, de l’émotion, de la tendresse.
A la voir, frêle et gracile, j’avais bien pensé qu’elle pouvait souffrir de cette maladie mais cet aveu, cette confiance qu’elle m’accordait en me révélant son mal m’ont touchée.
Doucement j’ai posé ma main sur son épaule.
Je voulais par ce contact lui transmettre mon émotion et le soutien que je lui apportais.
Puis je lui ai dit qu’avoir la force de nommer sa maladie et d’entamer une thérapie était le premiers pas vers la guérison et l’un des plus difficiles.

J’ai beaucoup pensé à elle aujourd’hui et à toutes ces jeunes filles, décalées, en inadéquation avec le monde qui les entoure et dont le corps réagit avec cette inouïe puissance mortifère.