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Articles de juin 2008 ↓

Ficher, trier, expulser

« Un pays sans Rroms est un pays sans liberté », citation rom (ter)

Dans la catégorie « les Droits de l’homme on s’assied dessus », Roberto Maroni, le ministre de l’Intérieur italien, vient de franchir une nouvelle étape. Il a en effet présenté devant le comité des affaires institutionnelles de la Chambre des Députés des dispositions concernant la communauté rom.
Il s’agit ni plus ni moins, et bien qu’il s’en défende, d’un véritable fichage ethnique puisque les empreintes digitales de tous les habitants des campements nomades italiens (environ 140 000 personnes) seront relevées.
Y compris celles des enfants.

« La commission Européenne ne commente pas officiellement ce qui n’est pour l’instant que des déclarations politiques. Toutefois, répondant aux questions de quelques journalistes, Pietro Petrucci, porte parole du Commissaire Européen Jacques Barrot, a annoncé que, suivant les règles de l’UE, le fichage n’est de toute façon pas possible et que cela ne s’est jusqu’alors jamais produit dans un pays membre ». (Il Manifesto)
De même, Thomas Hammarberg le commissaire aux droits humains du Conseil de l’Europe a déclaré « Je suis très préoccupé, ce sont des méthodes qui rappellent des mesures prises dans le passé et qui ont porté à la répression des Roms ».
Terry Davis, le secrétaire du Conseil de l’Europe a déploré que “cette proposition prête à des analogies historiques qui sont tellement évidentes qu’il est inutile de les citer“. Puis il a ajouté : “Je pense que la démocratie et les institutions de l’Italie sont suffisamment mures pour empêcher de telles idées de devenir des lois mais je suis néanmoins inquiet de ce qu’un haut responsable du gouvernement de l’un des Etats membres du Conseil de l’Europe ait apparemment avancé une telle proposition“.

Belles réactions, certes, mais de principe, car sur le terrain le fichage des roms a déjà commencé, comme à Naples, depuis une semaine, où il semblerait que les enfants de moins de 14 ans aient été épargnés.
A Milan le préfet Gian Valerio Lombardi ne cache pas son enthousiasme “Rien de neuf, sur les empreintes, les normes déjà en vigueur autorisent la photosignalisation pour qui ne parvient pas à prouver sa propre identité et même pour les mineurs ».
Là-dessus le préfet cite la loi de référence, numéro 633 du 22 avril 1941, promulguée par les fascistes et qui fut utilisée pour ficher les indésirables du régime : les roms (comme par hasard), les juifs et les opposants politiques.

Prenant la parole devant la Commission des Affaires constitutionnelles de la Chambre des députés, Maroni, pas démonté pour un sou par les critiques venues de l’Europe, a affirmé “Il ne s’agira pas d’un fichage ethnique mais d’une garantie supplémentaire pour la protection de leurs droits“. Avant d’extirper de ses manches un alibi humanitaire :
Nous prendrons aussi les empreintes des mineurs pour éviter des phénomènes comme la mendicité. La garde des enfants sera retirée aux parents qui les envoient mendier plutôt qu’étudier à l’école“.
Ce sera un véritable recensement pour pouvoir garantir à ceux qui ont le droit de rester dans le pays, de pouvoir vivre dans des conditions décentes. Et de renvoyer chez eux ceux qui n’ont pas le droit de rester en Italie“.

Côté italien Rosy Bindi (PD) s’est offusquée de la mesure « Le gouvernement veut remettre en cause les fondements de la solidarité, en prenant leurs empreintes digitales aux enfants comme s’ils étaient des criminels. »

Le président d’Unicef-Italie, Vincenzo Spadafora a exprimé “la stupéfaction et la grave préoccupation” de son organisation à la suite de l’initiative du ministre Maroni.
On a envie de lui proposer, pour respecter le droit à l’égalité de tous les enfants, de ficher de la même manière tous les enfants italiens. Les enfants roms ne sont pas différents des autres enfants, mais surtout les enfants ne peuvent pas et ne doivent pas être traités comme des adultes“, a ajouté Vincenzo Spadafora.

Si l’on note avec soulagement les quelques réactions politiques suscitées par cette nouvelle ignominie on ne peut par contre qu’être frappé par le mutisme de la société civile. Il faut dire que des sondages indiquent que près de 80% des italiens seraient favorables à ces mesures.

80%… un chiffre qui laisse un sale goût.

Celui qui est prêt à sacrifier un peu de sa liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre , et finit par perdre les deux.
Thomas Jefferson

Important une pétition en ligne pour soutenir les droits des Rroms

source principale “Il Manifesto

textes précedents: “Latcho drom“, “Pogrom alla napolitaine

Babel en Emilie


Ce fut une de ces belles soirées dont on aime se souvenir.
Dans un « borgo » joliment rénové, sur les collines bolognaises, chez Mette, une amie norvégienne qui a grandi au Pakistan.
Ana l’Espagnole était venue avec son « ragazzo », Iqbal, Indien du Maya Pradesh, qu’à force de ténacité elle parvient à « inviter » chaque année pour trois mois.
Agostina avait apporté du riz délicieusement parfumé et des desserts de son pays, le Pakistan. Elle est à Bologne depuis 15 ans, venue rejoindre son mari, loin de Lahore.
Puis sont arrivés Rana et Reza, Pakistanais eux aussi.
Bref Fabio était le seul Italien.
Autour du délicieux chicken tikka de Mette et des pakoras d’Iqbal, fin cuisinier, la discussion s’est tenue en italien, en hindi et ourdou (qui sont deux langues très proches oralement, les graphies étant par contre différentes), en anglais et en norvégien quand Mette parlait à Milena, sa fille, qui elle lui répondait en italien.
Nous avons parlé de tout et de rien, des pakoras croustillants et du vin gouleyant, de leur difficulté de voyager et de la récente directive européenne de la honte.
Puis, notant mon accent (ce qui entre nous n’est pas difficile), Rana m’a dit qu’il avait vécu quelques années à Paris et nous avons conversé en français.
Iqbal s’est mêlé à la discussion.

Voilà comment samedi soir, sous un ciel italien j’ai entendu un Pakistanais et un Indien se parler en français.

Et j’ai pensé, une fois encore, que nous devons tout faire pour que tous, dans le monde entier, puissent avoir la même liberté de mouvement que nous, car fermer les frontières revient à condamner les peuples, y compris les nôtres, à la sclérose, à l’immobilisme.

Sexisme et conséquences

« J’étais petite, je ne sais pas si c’est vrai, ou si j’en avais tellement peur que j’ai cru que c’était réellement arrivé. »
Elle se tait, aspire une bouffée de sa cigarette.
« Mais j’ai encore la sensation de l’eau froide sur mon visage. La terreur. Je veux hurler mais l’eau pénètre dans ma bouche. »
Autour d’elle nous sommes silencieux. Elle rajuste une mèche de ses longs cheveux noirs hâtivement noués en queue de cheval. A 33 ans, avec ses pantalons de jogging larges, ses jeans et ses chaussures plates, elle semble toujours adolescente.
« Quand ma mère était en colère contre nous, elle nous attrapait par les chevilles. Elle était forte ma mère, et elle nous tenait la tête la première au dessus du puits en nous menaçant de nous lâcher.»
J’en ai la chair de poule.
Elle a son petit sourire un peu ironique.
« Pour elle c’était normal, sa mère faisait pareil, et la voisine aussi. Au village ça ne choquait personne. »
Silence.
« Mais ce n’était pas ça le pire. Le pire c’était que ce traitement était réservé à nous, les deux filles, nos frères avaient tous les droits, nous non, chez nous c’est comme ça.
- Encore maintenant ?
- Maintenant les enfants sont moins battus, mais mon frère et ma belle-sœur n’élèvent pas mon neveu et ma nièce de la même façon. Lui, c’est le protégé. A chaque fois que j’y vais, je me dispute avec mon frère, mais il n’y a rien à faire, il ne comprend rien. Heureusement, j’ai pu étudier, ça m’a permis de venir à Bologne. Je ne retournerai jamais vivre là-bas »

Là-bas ce n’est pas sur un autre continent.
Les gens qui y vivent sont essentiellement des catholiques pratiquants.
Des citoyens d’un pays occidental.
Réputé pour sa douceur de vivre.
Pour ses musées et ses églises.
Pour ses plages.
Les touristes l’adorent.

Là-bas c’est le sud de l’Italie.

Le sexisme s’y porte encore fort bien.
Le racisme aussi, normal, ces deux plaies ont la même racine : le refus de l’altérité.

Pour justifier d’indignes mesures d’expulsion des étrangers en situation irrégulière et des politiques belliqueuses envers certains pays détenteurs de précieuses ressources naturelles, une vague de racisme, dûment alimentée par certains médias affidés à des dirigeants politiques eux mêmes aux ordres d’une nébuleuse financière gérée par des requins, parcourt l’échine de la vieille Europe.
Bien vieille en effet l’Europe, à l’agonie même, oublieuse des idéaux qui ont fait sa grandeur.
Égoïste, ne voulant pas partager sa part de gâteau, en refusant même les miettes aux indigents, aux affamés du monde entier.
Cruelle, allant jusqu’à emprisonner des enfants que la misère a conduits sur ses terres.
Sotte, car incapable de comprendre qu’étant donné le faible taux de natalité de ses citoyens d’origine si elle refuse d’accueillir des populations venues d’ailleurs elle est vouée à la disparition.
Peureuse, car prête à se réfugier dans les obscurantismes religieux, leur cédant jour après jour du terrain.
Ce qui la rend particulièrement dangereuse pour ses éléments féminins dont les libertés sont de plus en plus menacées.
Et puis encline à la délation, à la stigmatisation des minorités, à la haine, au rejet.

Pourquoi, partant de la violence sexiste subie par mon amie dans son enfance en suis-je arrivée à cette critique de l’Europe ?
Parce que tout est lié. Tant que les petites filles ne seront pas totalement considérées comme les égales des petits garçons, les sociétés seront déséquilibrées, affaiblies par la catégorisation qui mène inévitablement à la hiérarchisation, donc au patriarcat.

« Les femmes ont en commun d’être séparées des hommes par un coefficient symbolique négatif, qui comme la couleur de peau pour les Noirs ou tout autre signe d’appartenance à un groupe stigmatisé, affectent négativement tout ce qu’elles sont ou font. » Pierre Bourdieu

Une fois admise cette première catégorisation homme/femme, les autres suivent : blancs/noirs, chrétiens/pas chrétiens… etc. (car la liste serait longue), chacune entraînant sa vilaine petite hiérarchie.

Comment peut-on, alors, espérer progresser vers la paix et la justice sociale ?

“Ta gueule…t’as compris…ta gueule!” de Nole

La saison des mariages

Grosses berlines fleuries ou carrioles à l’ancienne, costumes sombres et robes longues, à Santeramo, la saison des mariages bat son plein.
En fin de semaine on en célèbre plusieurs par jour et l’église ne désemplit pas.
Ce n’est pas une mince affaire !

L’institution se porte bien et tout le commerce qui l’accompagne est florissant, une bonne partie des magasins de la ville y consacre son activité.

Fleuristes, chausseurs, marchands de vêtements de cérémonie : strass, paillettes, frous-frous, tulle et dentelles.

Magasins de bibelots tarabiscotés, les fameuses « bonbonniere » qui sont offertes aux invités de la noce.
Il faut dire qu’étant donné ce que coûte d’être invité à un mariage, ce présent, même modeste, est justifié.


Pour une famille de quatre personnes, une invitation au mariage de la cousine du second degré que l’on n’a pas vue depuis 10 ans et dont on s’imaginait sottement qu’elle était encore au collège, signifie devoir s’acquitter d’un cadeau de mariage, financier, de l’ordre de 200 euros par personne, somme à laquelle il faudra ajouter les frais vestimentaires. Les femmes se devant d’exhiber des toilettes achetées dans les boutiques mariage chic local de la ville, pas d’espoir de s’en tirer à moins de 1200 euros !
En échange on sera invité à d’interminables agapes, gastronomiques, dans une de ces salles de réception parées de fleurs que les riches et malins propriétaires terriens ont fait construire dans leurs champs. Balcons et colonnades, faux marbres, baies vitrées et balancelles dans des jardins pour les photos des jeunes mariés.

La pratique de la dot n’existe plus mais les transactions matrimoniales reposent toujours sur des accords très précis.
La jeune épousée doit fournir un trousseau, le « corredo » qui est composé du linge de maison et de tout l’ameublement de la chambre.
La famille du mari n’ayant elle à fournir que la batterie de cuisine et la robe de la mariée.
Les frais, énormes, de réception sont eux aussi partagés inégalement entre les deux familles, celle de l’épouse payant beaucoup plus que celle du mari.

L’argent récolté auprès des invités servira, si besoin est, à régler les frais de la réception. Sinon il sera utilisé par les tourtereaux pour « s’installer » ou convoler aux Maldives, destination privilégiée des lunes de miel italiennes.

Pour les mariages de leurs filles les parents des Pouilles se serrent la ceinture et s’endettent pour des années.

Finalement c’est presque comme en Inde !

Tiens on va faire une série mariage : c’était comment pour le vôtre ?
Le mien fut un désastre, du matin au soir. Je vous le raconterai un jour ou l’autre.

L’autostrada

De Bologne à Bari, 700 kilomètres d’un long ruban gris.
Pour les gens du sud c’est le chemin de l’exil, pour ceux du nord celui des vacances.

L’autoroute est un monde clos peuplé de voyageurs aux motivations différentes : les camionneurs, les touristes, les familles italiennes, les représentants de commerce, les occupants des autocars.
Dans une station service l’un d’entre eux a déversé un groupe de personnes visiblement venues d’ailleurs, enfin pas d’Italie, ni d’aucune autre contrée occidentale. Les femmes portent des robes longues et leurs cheveux sont recouverts par des fichus colorés. Seraient-ils musulmans ? La vue d’un homme coiffé d’une chéchia nous conforte dans cette hypothèse. Je dis qu’ils sont Turcs. « Non, rétorque Fabio, à mon avis ils sont macédoniens ! »
Macédoniens ?
On parie.
Je m’approche de l’autobus pour chercher un indice. Fabio a gagné.
J’aurais pu y penser. Maintenant je me souviens de Skopje, plus précisément du quartier musulman qui me fascinait tant. Quand nous traversions en voiture le pays de Tito - il s’appelait encore la Yougoslavie - pour aller en Grèce ou en Turquie, nous faisions halte au camping de la ville. Au bazar ma mère m’avait acheté des babouches en cuir fauve décorées d’arabesques roses.

A la riche Romagne plantée d’arbres fruitiers, succèdent les collines verdoyantes des Marches et ses villages perchés.

Dans la campagne les premiers oliviers voisinent avec quelques cyprès et quelques pins parasols.
L’autoroute est bordée de lauriers en fleurs. Ils étaient pour moi le symbole de l’été. Enfant de l’arrière de la 404, je les guettais et quand ils apparaissaient je savais que nous étions, enfin, dans le sud, que la mer était proche.


A Ancône je l’aperçois, grise et plate, elle se confond avec le ciel, elle disparaît derrière les immeubles.


Les Abruzzes, Molise, toujours des collines, au loin des montagnes, celles qu’il y a longtemps le père de John Fante avait quitté pour la mythique Amérique, la terre promise des immigrés qui n’en pouvaient plus de gratter une terre ingrate.

Il pleut, drôle de mois de Juin !

Peu avant Foggia nous atteignons enfin les Pouilles, elles commencent par une grande plaine cultivée. Les épis de blés frissonnent sous un ciel de plomb. Quelques éoliennes tournent mollement.

Nous poursuivons notre chemin et le paysage change à nouveau. Les champs sont séparés par des murs de pierres sèches et des buissons de figuiers de barbarie (quel drôle de nom !).

Dans la banlieue grise et confuse de Bari nous quittons enfin l’autoroute pour remonter à l’intérieur des terres, vers les Murges, vers notre but, Santeramo in Colle.

Nous avons retrouvé la terre rouge planté d’oliviers.

Les maisons blanches de Cassano luisent sous la pluie.

C’est le moment que choisit mon Panasonic pour me déclarer qu’il n’a plus envie de faire de photos, sa batterie est vide.
Il faut dire que je ne l’ai pas épargné.
Pour obtenir le piètre résultat que j’expose dans ce billet j’ai pris une bonne centaine de clichés.

A Santeramo, comme chaque soir, les voitures tournent avec application dans les rues étroites et nous avons des difficultés à trouver une place pour nous garer.
Le long d’un trottoir un individu se disant habilité nous réclame 50 centimes pour deux heures de stationnement.

Il n’y a pas de doutes, nous sommes dans l’autre Italie !