Articles de août 2008 ↓
20 août 2008 — En Inde

Vivek et Sunitha
Désormais la maison est pleine. Malgré les difficultés et les déconvenues le bilan de ces deux années est globalement positif.
Les enfants vont régulièrement à l’école, ils sont en bonne santé (à part Achu) et ils sont vifs et joyeux.
Les mamans travaillent, elles sont elles aussi en bonne santé et la maison est bien tenue (standard indien).
Ouf !

Ammachi, Sindhu, Seelvy, Sunitha
Quant à nous, nous sommes très attachés à ce petit bataillon et aider à résoudre les problèmes fait partie de nôtre tâche.

Vivek, Vineeth, Achu, Manu
Les disputes sont inévitables, comme dans n’importe quelle communauté. Ces femmes n’ont pas été éduquées pour vivre ensemble.
Elles étaient destinées à rester des épouses au service du mari et des beaux-parents, comme le veut la coutume.
Lorsqu’une jeune fille se marie elle quitte définitivement sa famille pour entrer dans une autre où elle occupera la place la plus défavorisée. Il n’est pas question que la belle-fille se révolte contre l’autorité de ses beaux-parents et, très souvent, la belle-mère fait subir à la jeune femme ce qu’elle-même a dû supporter dans sa jeunesse. Au fur à mesure que les anciens vieillissent le rôle de la femme au sein de la famille devient plus important. Si les parents sont malades ou impotents, c’est elle qui doit s’en occuper. A la mort de la belle-mère, la responsabilité des affaires domestiques incombe enfin à la belle-fille, sauf si les frères aînés et leurs familles vivent aussi sous le même toit. Dans ce cas c’est la première mariée qui détiendra le pouvoir.
Les fils qui vivent au domicile parental restent sous l’autorité paternelle jusqu’à la mort de celui-ci, ou la vieillesse si elle est invalidante.

Nos mamans, qui ont été (ou auraient été) des épouses soumises et silencieuses, acceptant sans rechigner les contraintes et les humiliations, se retrouvent dans une situation totalement inédite, qui est la vie dans une communauté qui n’est ni familiale, ni hiérarchisée.
Il n’y a pas d’obligation de se taire ou de courber l’échine. La parole, subitement libérée, peut donc s’exprimer dans toute sa force.
Sindhu
Au sein des villages et partout dans le monde probablement, les disputes de voisinage sont fréquentes. Dans la Casa delle Mamme, c’est la même chose mais à cause de la promiscuité (bien que la maison soit grande et que chaque famille ait sa propre chambre dont la taille est supérieure à celles de leurs demeures précédentes), les chamailleries prennent rapidement de l’ampleur.
C’est pourquoi je pense qu’il faut relativiser l’importance des disputes. Il me semble que les mamans et Ammachi sont conscientes d’être dans une situation parfois difficile, certes, mais nettement plus agréable et aisée que dans leurs vies antérieures.

Mekha et Deepty
Par contre nous devons être plus vigilants en ce qui concerne l’alimentation et la santé des enfants. Habituées à vivre de peu et à ne pas attacher d’importance aux maux qui leur paraissent mineurs, les mamans négligent des règles sanitaires simples. L’alimentation n’est pas assez variée, les bobos insuffisamment soignés.
Nées dans des cabanes et peu éduquées (particulièrement Ammachi, née juste après l’indépendance de l’Inde) ces femmes ont peu de notion d’hygiène de vie.
Nous n’entendons pas leur dicter notre façon de vivre, mais les aider à améliorer la santé et la qualité de l’éducation de leurs enfants.
Nous avons décidé, en accord avec Namaste, de leur imposer des menus hebdomadaires et l’obligation de signaler au bureau tous les problèmes de santé, même si ils leur semblent sans importance.

Selvy
Parmi les difficultés que nous rencontrons à la Casa delle Mamme, le problème de la langue est un sérieux handicap. Aucune d’entre elles ne parle anglais, les enfants n’en connaissent pour l’instant que quelques mots. Une fois épuisé notre stock de mimiques et les quelques mots de malayalam que nous connaissons (tata : au revoir et panit : fièvre), la discussion tombe très très vite. Par conséquent nous devons toujours avoir l’aide d’un traducteur, en l’occurrence généralement une traductrice, Sasikala (que, malgré tout, j’aime beaucoup). Malheureusement la confiance que nous lui accordions s’est singulièrement amenuisée ces derniers temps et nous lorsque nous communiquons avec les habitants de la Casa delle Mamme il nous est impossible d’évaluer le degré de fidélité des traductions sasikaliennes.

Anju, Sasikhala, moi, Deepty
Le malayalam est une langue dravidienne, proche du tamil et parfaitement incompréhensible.
Le débit des paroles est tellement rapide que celles-ci semblent ne former qu’une interminable phrase, dévidée sur un ton qui nous semble tellement monotone que nous ne sommes même pas en mesure d’avoir la plus petite idée ni de l’argument traité, ni de l’état d’esprit du parleur.

Selvy et Chinchu
Même les prénoms sont compliqués et curieusement attribués, comme si celui de l’aîné servait de base, ceux des autres n’étant que des variations sur un même thème.
Par exemple, dans la Casa delle Mamme, nous avons la famille des « Vi », Vivek et Vineeth, la famille des «Su-i-a », Surya, Sunila, et la famille des « u » (prononcer « ou »), Chinchu, Anju, Achu, Manu.
Heureusement Deepty est fille unique !

Vineeth, Deepty, Vivek
A l’inverse ils ont du mal à mémoriser certains de nos prénoms ou de nos mots. La Casa delle Mamme a été rebaptisée Fabio’s house. Le mot Fabio ne présentant pas de difficultés phonétiques. En ce qui me concerne, incapables de prononcer mon prénom, Claudine, devenu dans le meilleur des cas “Gloudina”, tous, y compris Ammachi, m’appellent « Mummy »

Vineeth
Aider ces familles en détresse est une simple et modeste manifestation de solidarité humaine.
Nous n’attendons rien d’autre en retour que le plaisir de voir les enfants accéder à une vie meilleure que celle de leurs ascendants.
Qu’ils deviennent des êtres libres, éduqués, solidaires.

Surya, Deepty, Sunila, Anju
18 août 2008 — En Inde

Ammachi et Manu
En Novembre 2007, sur la proposition de Sunitha, dont ils sont de lointains cousins, de nouveaux habitants sont arrivés.
Il s’agit d’Ammachi (grand-mère) et de ses quatre petits-enfants. Leur histoire est tragique.
La fille d’Ammachi est morte il y a quatre ans, à la naissance de Manu, le plus petit. Officiellement son décès a été attribué à une crise cardiaque mais il s’agirait en fait d’un suicide. A peine était-elle enterrée que son mari a définitivement levé le camp. Il vit à quelques kilomètres de Vellanad, chez sa sœur. Ses enfants ne l’ont jamais revu et il n’a jamais envoyé la moindre roupie pour eux.
Ammachi, qui dans la journée casse la pierre pour en extraire du métal, s’est retrouvée seule avec les quatre petits dans un dénuement quasi-total.
Dans le bus qui nous emmène en promenade, Ammachi chante
Elle a soixante ans. Souvent les larmes brouillent son regard mais elle me serre la main et me fait comprendre que c’est la joie d’être enfin sortie de la misère qui humecte ses yeux.

Suite à un incident, nous nous sommes aperçus que les trois mamans aidaient peu Ammachi à s’occuper de ses petits-enfants, laissant ce soin à Chinchu, la plus âgée des petites filles, une jolie adolescente gracile.
Chinchu
Elle a seize ans et fréquente la dernière année d’école. Ses notes ne sont pas bonnes, mais comment l’en blâmer ?
Sa position au sein du groupe est délicate, ni enfant, ni adulte. Autant il est normal qu’elle aide aux travaux ménagers, autant il est hors de question qu’il lui soit demandé la même participation qu’aux mamans.
Là encore je nourris de sérieux doutes sur la façon dont Sasikala a géré les disputes.
Qui sont d’ailleurs les seuls événements qui l’intéresse et qu’elle nous rapporte fidèlement.
Tant et si bien que je l’ai finalement réduite au silence en lui disant que les disputes, c’est normal et que le groupe doit arriver à les gérer par lui-même.

A notre première rencontre Chinchu s’est montrée plutôt distante, méfiante. Mais depuis le dimanche passé tous ensemble à visiter le zoo et sauter dans les vagues elle est devenue souriante et affectueuse. Elle fait très attention à ses frères et sœurs.
Anju est très jolie, fine, gracieuse, discrète mais souriante et disponible. Elle est en sixième. Ses notes sont moyennes.
Anju
Hier elle m’a montré une photo de sa mère, une belle femme au regard profond. Ammachi a pleuré.

Anju et Chinchu
Le plus fragile des petits d’Ammachi est Achu (à prononcer comme atchoum sans le « m »). Deborah nous l’avait signalé dès notre arrivée, Sasikala pour sa part ayant probablement mieux à faire que de le regarder.

Achu
Il est doux, rêveur, affectueux. A la plage, alors que les autres criaient de joie, lui, il chantait à mi voix les pieds dans l’eau et le regard perdu.

Parfois, comme un chaton perdu, il vient doucement se blottir contre Debora, Fabio ou moi.
Il est au CM2 et ses notes sont bonnes.
Par contre sa santé est mauvaise. Son corps est couvert de champignons (taches claires). Nous l’avons d’abord accompagné à l’hôpital de Vellanad où le médecin a ordonné un traitement.
Pour les mamans et Ammachi, les mycoses de ce genre n’ont aucune importance. Qui n’a pas une tache quelque part ?
Puis, la semaine dernière, Achu est tombé du haut du papayer du jardin, s’est meurtri le bas du dos et n’a rien dit à personne de peur de se faire remonter les bretelles. Surtout qu’Ammachi, restée coincée à l’hôpital avec Manu (le plus petit) pour soigner une bronchite, n’était pas là. Bref deux jours plus tard, à son retour, il a avoué la chute et la douleur. Informé le voisin ayurvédiste autodidacte a proposé, moyennant roupies, de lui faire des massages avec de l’huile.
Sans faire preuve du moindre esprit critique, Sasikala nous a appelés pour nous demander de financer l’opération.
« Hors de question, ai-je répondu, de faire des massages avant d’avoir fait des radios ! Zou, à l’hôpital ».
A l’hôpital de Trivandrum, après une brève auscultation d’Achu, le médecin a déclaré tout net et sans ambages que celui-ci souffrait de malnutrition (primary complex) ce qui rendait son organisme trop faible pour lutter contre les infections diverses et variées. Etant donné qu’il est sous notre aile depuis presque un an, mon sang n’a fait qu’un tour.
En ce qui concerne son dos les radios ont montré une contusion nécessitant du repos « Et, a ajouté le médecin, les massages sont formellement interdits, ils ne pourraient qu’aggraver le mal ».

« Pfuitt ! a dit Sasikala, quand je l’ai informée, d’un ton sec, de l’état de santé d’Achu, ce n’est pas vrai, je contrôle régulièrement, c’est de la faute d’Ammachi qui ne l’oblige pas à manger ».
Reporter la faute sur cette pauvre Ammachi nous semblant d’un manque d’élégance affligeant nous avons organisé une réunion de toutes les protagonistes de l’affaire.
En conclusion tout le monde devra veiller à ce qu’Achu et les autres mangent correctement et surtout les fruits et les légumes qu’ils ont tendance à refuser. Laksmi, l’infirmière de Namaste a été chargée de distribuer des vitamines.
Sasikala, soudainement motivée par la santé des enfants, s’est engagée à fournir chaque semaine des fruits et des légumes.
Manu est le plus jeune petit-fils d’Ammachi.

Manu
Il a cinq ans et fréquente la grande section de maternelle. C’est un adorable bambin, affectueux et joueur qui se réfugie souvent dans les bras de sa grand-mère qui, quoi qu’en dise Sasikala, et malgré son âge, les drames de sa vie et sa dure condition de tailleuse de pierre, s’occupe de ses petits-enfants avec beaucoup d’attention et d’amour.

Achu et Manu
…à suivre…
16 août 2008 — En Inde

Sunitha
En aout 2007 nous avions secouru Sunitha et ses deux petits poussins maigrichons : Vineeth et Vivek.
Son mari purge une peine de douze ans pour homicide et elle vivait, sans ressources, avec ses beaux-parents, très pauvres aux aussi, dans une misérable cabane de palme et de boue séchée, nichée sur un flanc de colline. De plus son beau-frère lui tournait autour de manière insistante.
En un an elle a appris à utiliser une machine à coudre et enseigne la couture à l’atelier de Namaste.
Douce et rêveuse elle s’est facilement adaptée à la vie dans la Casa delle Mamme.
Vivek
Vivek est au CE2, ses notes sont très bonnes. Il est toujours maigrichon mais il est tonique, joyeux et très joueur. Seule ombre au tableau, il souffre d’une infection cutanée et son pied est plein de pustules. La maladie a été complètement sous évaluée tant par Sunitha que par les autres mamans et pire encore par Sasikala, l’employée de Namaste qui gère la maison de façon, il faut bien le dire, de plus en plus désinvolte (même que ça m’agace, la mesure drastique n’est pas loin). Sur le conseil du voisin une huile ayurvédique était de temps en temps appliquée sur les plaies.
Vineeth
Vineeth réussit bien le CM2, il est ouvert, sympathique, souriant et maitrise si bien l’art de la bicyclette qu’il a exprimé le désir de l’utiliser pour aller à l’école.

Une fois tous les deux mois Sunitha va à la prison pour rendre visite à son mari. Ses fils l’accompagnent.
A partir du 18 aout il aura un mois de liberté, ils le passeront tous ensemble chez ses parents, là haut dans la colline. Les petits seront tous les jours accompagnés à l’école et Selvy leur portera leur déjeuner.
Nous disons à Sunitha que, s’il le souhaite, nous pouvons rencontrer son mari. Elle dodeline de la tête en souriant, elle ne sait pas s’il sera d’accord.
Puis en riant nous lui faisons comprendre que peut-être un nouveau bébé sera le fruit de leurs retrouvailles. Elle rosit et se met à rire, les mamans et Ammachi aussi.

…à suivre…
15 août 2008 — En Inde

En aout 2006, lors d’un séjour au siège de Namaste, nous avons décidé de créer la Casa delle Mamme. Notre objectif était de louer une maison dans laquelle nous voulions héberger des mères abandonnées par leurs maris, ou veuves, ainsi que leurs enfants. Tous les frais concernant la maison et les dépenses liées aux enfants (nourriture, école, santé, vêtements) seraient à notre charge, les mères ayant la possibilité de travailler pour d’une part acheter ce dont elles avaient besoin et d’autre part mettre de l’argent de côté pour le futur. Notre aide devant s’arrêter à la fin du parcours scolaire des enfants. Nous avions aussi dans l’idée de garder dans la maison une pièce à notre usage afin de l’utiliser lors de nos séjours au Kerala. Ce qui nous permettait d’avoir un pied à terre.
Financièrement aidés par un petit groupe d’amis (les sponsors) et logistiquement par Namaste nous avons pu ouvrir la Casa delle Mamme en octobre 2006.
Quatre familles se sont installées dans la maison.

Deux ans plus tard voyons un peu où en sont les choses.
D’abord nous avons renoncé au pied à terre. Il nous est rapidement apparu qu’il était stupide de tenir onze mois sur douze une chambre vide pour notre propre agrément alors que tant de femmes et d’enfants vivent misérablement dans des cahuttes malsaines. D’autant que nous pouvons loger au siège de Namaste.

Mekha
Sur les quatre premières mamans deux ont quitté le navire. La première au bout de quelques mois -ce qui fait que nous ne l’avons jamais rencontrée- pour incompatibilité d’humeur avec les autres. Nous avons par contre connu Sushila et sa fille Mekha, l’été dernier. Les prises de bec entre elle et les autres mamans étaient fréquentes, voire même continuelles, et nous avions passé beaucoup de temps à essayer de calmer le jeu. En notre présence tout allait bien et nous avons même vécus de très bons moments tous ensemble, comme par exemple à Happyland.
Hélas, la situation s’est à nouveau dégradée après notre départ et, finalement, Sushila a plié bagages pour retourner seule dans sa maisonnette au toit défoncé. Mekha est restée à notre charge et a été placée dans une Family house. Depuis notre arrivée nous la voyons régulièrement. Elle va bien, même si elle nous semble moins joyeuse que l’année dernière.
Actuellement la maison est occupée par quatre femmes, Selvy, Sindhu, Sunitha, Ammachi et neuf enfants.

Selvy et sa fille Deepty font partie du premier contingent. Elles ont résisté aux disputes féroces qui se sont déroulées dans la maison.
Deepty est un amour de fillette dont le visage grave s’éclaire parfois d’un sourire étincelant. D’une nature indépendante elle est souvent seule ce qui ne l’empêche pas d’être disponible pour jouer avec les autres enfants. Elle a dix ans et ses performances scolaires à l’école (CM2) sont bonnes. Elle aime danser. Pour la fête de S. elle a exécuté en solo une danse traditionnelle du Kerala.
Deepty
Selvy, sa minuscule maman est toujours prête à rire. Elle excelle dans l’art d’imiter ses semblables. Elle fabrique, sans grande énergie, d’énormes paniers en palme.
Selvy
Son mari l’a abandonnée après la naissance de sa fille, depuis elle n’a jamais eu de ses nouvelles.
Sindhu et ses filles sont elles aussi dans la maison depuis le début.
Sunila a 7 ans, elle est au CE1. Ses notes sont plutôt bonnes. Joyeuse mais un peu timorée elle se réfugie souvent dans le sari de sa maman.
Sunila
Sa sœur Surya, qui a neuf ans, est au CM1. Elle est adorable mais son tempérament nettement soupe au lait fait qu’elle passe elle aussi beaucoup de temps agrippée au sari maternel.
Surya
Il faut dire que Sindhu est une mère anxieuse, perpétuellement préoccupée du bien être de sa progéniture, ce n’est certainement pas elle qui les mettrait dans une family house.
Sindhu et ses filles
Auparavant sans emploi elle travaille depuis le début de la Casa delle Mamme à la fabrique de cahier de Namaste. Elle est fiable, intelligente, de toutes les mamans c’est elle qui a le plus étudié, mais présente la même propension à la susceptibilité et la bouderie que Surya ce qui ne facilite pas ses relations avec les autres.

Son mari a disparu de sa vie du jour au lendemain il y a quelques années.

…à suivre…
13 août 2008 — En Inde

Finalement, avec une bonne heure de retard, arrive l’héroïne du jour. C’est une belle femme souriante qui, pour ce jour de fête, a respecté la mode locale en revêtant un churidar.
La fanfare, zim pa zim pa zim palala, la suit tout le long de l’allée. On passe autour de son cou et des nôtres, de somptueux colliers de fleurs. Puis des enfants, rangés en haie d’honneur, lui offrent chacun une rose rouge.
Ravie par cet accueil pour le moins triomphal S., semblant portée par un nuage, sourit, pousse des exclamations de joie et lève les bras au ciel. A star is born.

Les membres du staff tourbillonnent autour d’elle. C’est à qui se montrera le plus présent, le plus disponible, oserais-je dire, le plus servile.
Partagée entre la consternation et le rire, car toute cette mise en scène présente aussi un irrésistible côté comique, je m’assieds discrètement parmi le public, entourée des enfants de la Casa delle Mamme.
Les discours commencent. Celui du représentant de Namaste, celui de S. qui remercie abondamment. Le nom de Dieu est invoqué.
Nous voilà en pleine démonstration de charité chrétienne. Je lui préfère, et de beaucoup, la solidarité humaine.

J’ai eu, durant les jours suivants, l’occasion de mieux connaître S. qui a passé une semaine à Namaste. J’ai apprécié sa bonne humeur et son dynamisme. J’ai deviné ses blessures, sa fragilité. Issue d’une famille plutôt fortunée, élevée dans la bigoterie, éduquée chez les sœurs, elle a épousé jeune un riche industriel dont je comprends à demi-mots qu’il fut un mari froid et autoritaire. Le divorce fut long et difficile. Ses enfants étudient au loin, elle est désormais seule, libre, riche, soucieuse d’exister (ce à quoi elle s’active avec une frénésie poignante) et extrêmement croyante.

« J’ai l’extraordinaire chance de croire en Dieu, m’a-t-elle dit alors que nous étions dans la salle d’attente d’un hôpital, venues rencontrer le médecin traitant d’un jeune garçon de Namaste atteint d’un cancer des os et dont elle a entièrement payé la récente opération dans une des meilleures clinique de Chennai.
- Moi, lui ai-je rétorqué, j’ai la chance d’être athée.
- Et après la mort ? Tu n’es pas inquiète ?
- Non. Ce qui se passera après ma mort ne m’intéresse pas. Je n’y pense jamais. Ce qui m’intéresse, c’est de vivre bien, en harmonie avec les autres et en les aidant du mieux que je peux. »
Pendant son séjour, je lui parlé de l’Inde dont elle ignorait beaucoup, des habitudes de vie de ses habitants, de la misère qui côtoie le luxe. Je lui ai raconté les suicides, dramatiquement nombreux dans le sous-continent, une enquête effectuée en 2004 à Vellore, dans le sud du Tamil Nadu (c’est-à-dire près de là où nous sommes) a fait apparaître des chiffres hallucinants : le taux de suicide est de 148 sur 100 000 pour les femmes et de 58 pour 100 000 pour les hommes.
La moyenne mondiale étant de 14,5 pour 100 000. (source BBC world).
J’ai dépeint la détresse des femmes et insisté sur la nécessité d’éduquer les enfants.
J’ai expliqué que la seule aide que nous puissions, que nous devions leur apporter, était celle qui leur permettrait de devenir des êtres libres, éduqués, conscients de leurs propres choix et non des brebis craintives et dévotes ou des clones d’occidentaux.
Nous n’avons pas plus à imposer nos opinions que nos modes de vie. Je suis convaincue que la meilleure manière d’aider les femmes n’est ni d’arracher leurs voiles ni de les culpabiliser parce qu’elles sont trop souvent soumises à l’autorité des mâles, mais de leur permettre de travailler, de créer, d’exister en tant qu’êtres humains à part entière.

M’a-t-elle entendue ?
Peut-être un petit peu, du moins je l’espère car malgré nos différences, j’ai de la tendresse pour elle.
Née de parents athées et farouchement anticléricaux (merci encore à eux) je ne suis jamais tombée dans les chausse-trappes des ecclésiastiques, l’éducation que j’ai eue m’avait prévenue des dangers.
Si je n’ai jamais reçu le moindre appel divin et si les religieux de toutes obédiences m’exaspèrent il ne me viendrait pas à l’idée de m’acharner contre les fidèles.

Et la fête continue. Pendant trois heures, dans une chaleur qui fait dégouliner les fronts et les aisselles, les danses se succèdent, plus belles les unes que les autres. Les enfants s’amusent. Le public est ravi.
Tout le monde pioche joyeusement dans le buffet.
Quand il s’agit de manger les Indiens sont capable d’une étonnante goinfrerie. Tout le monde se remplit des assiettes débordantes et s’empiffre en silence.
Puis on danse.
On mange à nouveau.
On boit de la bière.
On mange encore.
Et on va se coucher un peu pompette.
