Articles de septembre 2008 ↓
29 septembre 2008 — Ailleurs, Au jour le jour

C’est drôle comme un seul mot peut cacher des réalités différentes.

Marché : lieu public où une réunion de commerçants vendent des denrées, des articles d’usage courant ou de la brocante. (Encarta)

Ce marché là, cœur de la cité, je l’aime.
Je m’y précipite quand j’arrive dans une ville inconnue. Je me remplis de ses bruits de ses odeurs de ses saveurs. Le marché est vivant, coloré, humain.
Qu’il déborde de marchandises ou qu’il n’offre que quelques étals pauvrement garnis, il indique avec précision les conditions de vie des habitants du lieu.
Au marché la parole circule, elle établit les termes de la transaction entre celui qui vend et celui achète.

Sur les marchés lointains le marchandage est souvent de mise. Il faut alors négocier, s’impliquer dans un échange verbal animé dont on est jamais sûr de sortir vainqueur mais qui créera un lien éphémère entre les deux parties. Il se termine par un accord. Chacun y trouve son compte. C’est bien.

Ce marché là existe depuis toujours. Il permet au producteur de vendre ses produits, au revendeur de gagner sa vie, à l’acheteur d’acquérir ce dont il a besoin pour vivre, ou simplement envie.
On aurait pu en rester là.
Mais non, l’homme, animal avide toujours soucieux de compliquer les choses simples afin d’en tirer des bénéfices accrus, du moins le croyait-il dans un premier temps, n’a pu s’empêcher de dévoyer le concept de « marché ».

Il a inventé le marché financier, le marché boursier, monétaire ou que sais-je encore.
Il le définit comme un lieu virtuel conçu comme un espace commercial d’achats, de ventes ou d’échanges (de biens, de services ou de capitaux). (Encarta)
Virtuel !
J’imagine alors des milliers, de millions de devises qui traversent l’espace d’un bout à l’autre de la planète. Comme des comètes devenues folles elles tournoient au dessus de nos têtes avant de finir va savoir où, dans quelles poches déjà garnies alors que le marché, le vrai, l’humain voit ses prix exploser et ses étals se vider.

Et maintenant voilà que le marché virtuel perd de l’argent, des sommes insensées, pour moi inimaginables, paumées, envolées, disparues… pschittt !!
Une poignée d’individus dégénérés, car ayant perdu le sens de l’humanité, se permet de jouer avec des millions de dollars ou d’euros comme les enfants des pauvres le font avec des bouts de bois.
Des apprentis sorciers qui condamnent sans vergogne une partie de l’humanité à la faim.
Sans se soucier des conséquences.

Tout va mal dans les sphères financières. L’économie mondialisée sera-t-elle sauvée ?
Qu’elle le soit ou non, le paysan continuera à déposer ses fruits et ses légumes sur un étal, à interpeler le passant en lui vantant les vertus de ses courgettes, à les échanger contre quelques pièces de monnaie, la femme du pêcheur proposera ses poissons, le petit artisan l’objet qu’il a fabriqué.

Le marché, le vrai, survivra.

25 septembre 2008 — Au jour le jour, Souvenirs souvenirs
Parfois d’un poème il ne reste qu’un vers. On a oublié les autres mais celui-ci s’est accroché à la mémoire.
Il surgit à l’improviste, s’installe dans les pensées. Coupé de son contexte il prend le sens qu’on lui attribue, devient l’écho de préoccupations, de tourments ou de joies intimes.
« La chair est triste, hélas! Et j’ai lu tous les livres. » m’a longtemps taraudée.
J’y voyais, à tort par rapport à l’intention de Mallarmé qui a écrit le poème « Brise Marine » dans sa jeunesse, un désenchantement apporté par les ans.
Dans mon esprit encore jeune, avide de sensations et de découvertes, ce vers symbolisait la vieillesse.
Il m’obsédait et m’effrayait.
Perdait-on en vieillissant le goût de la vie ?
Je pensais à ma grand-mère ronchonne vêtue de gris. A ses lamentations, à ses saillies acides.
Puis les années se sont accumulées et le vers de Mallarmé a cessé de me hanter.
Comme j’ai aimé être enfant, j’aime vieillir.
Entre les deux, le parcours fut agité, irrégulier, compliqué. Je me suis perdue, longtemps cherchée et enfin retrouvée alors que de fines rides prenaient possession de mon visage.
Ma peau est le parchemin de ma vie.
Mes enfants sont adultes et même s’ils sont toujours au cœur de mes pensées ils n’en sont plus l’unique objet. Ils font leur vie et je fais la mienne.
J’ai adoré les regarder grandir, se transformer, devenir qui ils sont.
J’ai contemplé le monde autour de moi et l’ai vu changer d’année en année. J’aime le recul que donne l’âge.
Et surtout j’ai des souvenirs, une infinité de souvenirs. Je peux à tout instant piocher dans ma mémoire, au hasard, comme dans un jeu de cartes, pour en extraire une pépite de bonheur.
Des rires, des frissons, des baisers, des câlins, des senteurs, des saveurs, des discussions, des aubes joyeuses, des notes de musique, des regards fulgurants, des promenades sous les étoiles, des visages amis qui me sourient, le léger poids d’un bébé contre mon sein.
Parfois je choisis de délaisser les souvenirs heureux pour me rapprocher des zones sombres de ma mémoire. J’avance doucement, prudemment, vers les réminiscences des souffrances.
J’avais, afin de me protéger, voulu laisser s’enfouir dans l’oubli des pans entiers de ma vie.
Je sais désormais qu’il me faut les retrouver.
Parce qu’ils appartiennent à mon histoire et qu’ils ont entrainé dans leur bannissement les beaux moments qui leur étaient liés.
La chair ne m’est pas triste et il me reste une extraordinaire quantité de livres à lire, de voyages à faire, d’amis à rencontrer.
Délivrée des caprices hormonaux mon humeur est plus douce, plus sereine. Les années ont poli mes exigences égoïstes, mes emballements tempétueux, mes certitudes péremptoires. J’ai appris le doute et la patience. D’avoir beaucoup lu, regardé, écouté, réfléchi je suis moins sotte aussi. C’est agréable d’avoir un peu de culture !
Et j’ai retrouvé en moi, vivace, espiègle, curieuse, la fillette que je fus. Elle me sourit et me dit : « C’est bien, tu ne me trahis pas, je suis contente !».

23 septembre 2008 — Au jour le jour
Histoire de chaîne:
Celle-ci m’a été envoyée par Wajdi et j’en suis très contente.
Contente parce que dans ma vie quotidienne, je n’aurais jamais rencontré Wajdi.
Contente parce que le blog de Wajdi est très différent du mien.
Il y dépeint l’univers dans lequel il vit, y raconte des souvenirs, récemment un très beau texte sur « la trouille au ventre de ne pas savoir lire » quand il était au CE1. A l’époque où il fréquentait cette classe, j’étais de l’autre côté de la barrière. Souvenirs complémentaires.
Il a son style à lui, vivant, coloré, sincère.
Jeune homme, homme jeune je ne sais pas, mais je sais que son ton me plaît.
Venons à la chaîne :
1- Citer le tagueur.
Mission accomplie.
2- Indiquer le règlement.
Le voici le voilà.
3- Choisir un livre, l’ouvrir à la page 123.
J’ai donc choisi, parmi certains de mes livres préférés, celui qui m’offrirait à la page 123 un extrait que j’aurais envie de partager avec vous. Ça n’a pas été si facile, même d’excellents ouvrages peuvent comporter 5 lignes prises au hasard n’offrant pas le moindre intérêt.
Heureusement il y a des valeurs sûres !
4- Recopier à la 5ème ligne, les 5 lignes suivantes.
“Le plaisir pris sans réserve à la vie est le meilleur garant contre ce qui convainc de la détruire. Favoriser dès l’enfance la jouissance des êtres et des choses introduira dans les mœurs plus de changements heureux que prôner, avec l’angoisse de ne pas être entendu, la protection de la flore, de la faune et du milieu humain.”
5- Indiquer titre, auteur, éditeur, année d’édition.
« Nous qui désirons sans fin »
Raoul Vaneigem
Folio actuel Gallimard paru en 1996
6- Taguer 4 personnes.
Là c’est toujours difficile !
D’abord j’ai l’impression que cette chaîne tourne depuis un bon moment ce qui fait que beaucoup d’entre vous ont certainement déjà été sollicités.
Ensuite il y a ceux qui ne participent jamais.
Et ceux qu’on a peur de déranger parce qu’ils écrivent des trucs sérieux et qu’on ne sait pas trop comment ils vont prendre l’invitation.
Bon, courage, je me lance : je refile le truc à une blogueuse et trois blogueurs que j’aime (liste non exhaustive bien sûr!), comme ça si vous ne les connaissez pas encore vous pourrez découvrir ce qu’ils écrivent : La Sardine, Dom, Marc, Joël
21 septembre 2008 — Au jour le jour, En Inde
Sini c’est elle :

Elle est indienne, née au Kerala mais maintenant elle vit à Bologne avec Roy.

Leur histoire, je l’ai racontée là.
Nous avons aussi réalisé un film documentaire.
Un jour Sini a quitté son mari. Il lui a fallu beaucoup de courage. Les femmes indiennes ne se séparent pas de leurs époux même s’ils sont, comme celui de Sini, des abrutis violents et alcooliques.
Pour se venger il a arraché Agnus, leur fille (à l’époque elle avait 5 ans), du foyer des parents de Sini où elle vivait heureuse.
Elle a demandé le divorce.
Pendant les quatre années suivantes, il a confié la fillette à une de ses sœurs, puis à une autre. Des femmes indifférentes, occupées à élever leurs propres enfants.

Le divorce a été prononcé.
L’année dernière, lorsque nous étions ensemble en Inde, Sini n’a pas pu embrasser sa fille, la tante a refusé d’ouvrir la porte.
Alors elle a intenté une action en justice.
Le verdict est arrivé il y a un mois. Il attribue la garde d’Agnus à Sini .
Une victoire.
Depuis hier, Agnus a retrouvé ses grands-parents. Sa maman lui a téléphoné.
Dans quelques mois elle ira la voir.
Malgré la coutume indienne qui veut que les enfants appartiennent à la famille du père, la justice en a décidé autrement.
Et moi, je ne résiste pas au plaisir de vous informer de cette bonne nouvelle.

19 septembre 2008 — Au jour le jour
925 millions de personnes dans le monde souffrent aujourd’hui de la faim.
“Le nombre de personnes sous-alimentées avant la flambée des prix de 2007-2008 était de 850 millions. Ce nombre a augmenté au cours de la seule année 2007 de 75 millions, atteignant le chiffre de 925 millions“, a déclaré hier Jacques Diouf, le directeur général de l’agence de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), au cours d’une audition devant les Commissions des Affaires étrangères et de l’Agriculture du Parlement italien.
A titre de comparaison, notre planète compte actuellement 6 726 808 382 habitants.
Mais tous ne sont pas logés à la même enseigne.
Pendant que certains s’empiffrent et gaspillent d’autres meurent de faim dans des souffrances terribles.
Avoir faim, à en mourir, tel est le lot de millions d’êtres humains à travers le monde.
Et pourtant ce n’est pas la nourriture qui manque, encore faudrait-il pouvoir l’acheter.
Selon la Banque mondiale, depuis trois ans, les prix des aliments ont grimpé de 83 %. Le prix du blé a augmenté de 181 % et en deux mois celui du riz, aliment de base de 3 milliards de personnes, a grimpé de 75 %.
Pour Jacques Diouf, la catastrophe, inévitable, est due à la diminution des investissements. La part des prêts de la Banque Mondiale à l’agriculture a été divisée par 5, tandis que le FMI (il y a qui déjà à sa tête ?) recommandait de ne pas investir dans l’agriculture, car non rentable.
Les petites exploitations en mesure de garantir la subsistance des populations ont été négligées.
Afin de permettre aux grandes entreprises agricoles de gagner plus en dépensant moins grâce à une réduction drastique du nombre d’employés nécessaires, l’investissement s’est concentré sur les grandes cultures d’exportation.
Jacques Diouf estime qu’aux USA, la production annuelle de biocarburants entame de 100 millions de tonnes (soit d’un quart) le stock de céréales. « Qu’a-t-il manqué pour éviter les émeutes de la faim ? », demande-t-il. Pas grand-chose : seulement un milliard de dollars d’investissements dans l’agriculture vivrière.
Jean Ziegler, le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, affirme lui que continuer à subventionner la production d’éthanol est un « crime contre l’humanité ».
“Il faut investir 30 milliards de dollars par an pour doubler la production alimentaire et éliminer la faim“, a annoncé Jacques Diouf, un chiffre qu’il qualifie d’ “assez modeste” par comparaison avec les sommes dépensées par les pays membres de l’OSCE pour soutenir leur propre agriculture (376 milliards de USD) ou les dépenses en armements (1.204 milliards en 2006).
Lors de leur sommet en juin à Rome, les pays membres de la FAO se sont engagés à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim d’ici 2015.
Mais M. Diouf avait estimé à l’époque qu’« avec les tendances observées actuellement, cet objectif serait atteint en 2150 au lieu de 2015 ».
D’autre part, le Stockholm International Water Institute (SIWI), le Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) et l’International Water Management Institute (IWMI) estiment que dans le monde 50% de la nourriture produite est jetée.
D’énormes quantités de nourriture sont jetées durant le traitement, le transport, par les supermarchés et dans les cuisines. Cette nourriture gaspillée est aussi de l’eau gaspillée.
Aux Etats-Unis, par exemple, pas moins de 30 % de la nourriture, représentant quelques 48.3 milliards de dollars, sont jetés.
« Au moins la moitié de l’eau employée pour cultiver la nourriture dans le monde est sans doute perdue ou gaspillée», indique le Dr. Charlotte de Fraiture, chercheur à l’IWMI.
Tous les habitants de la planète devraient donc pouvoir manger à leur faim.
Non seulement ce n’est pas le cas mais la situation s’aggrave de jour en jour.
La FAO prévient que le pire est probablement encore à venir.
“Etant donné la hausse continue et drastique des prix des céréales de base et de l’huile au cours de l’année 2008, le nombre de personnes souffrant de faim chronique a probablement augmenté encore, par rapport aux 925 millions annoncés ».
Et ce n’est certainement pas la dégringolade de l’économie américaine et ses conséquences inévitables sur l’ensemble de la planète qui vont arranger les choses.
Voila le donc le monstrueux résultat du libéralisme occidental.
Le triomphe de la bêtise, de l’égoïsme, de la cupidité.
Sommes-nous pour autant prêts à accueillir sur nos terres ces populations que nous affamons ?
Non, bien sûr.
« Les moyens humains, financiers et technologiques que l’Europe des Vingt-Cinq déploie contre les flux migratoires africains sont, en fait, ceux d’une guerre en bonne et due forme entre cette puissance mondiale et de jeunes Africains ruraux et urbains sans défense, dont les droits à l’éducation, à l’information économique, au travail et à l’alimentation sont bafoués dans leurs pays d’origine sous ajustement structurel. Victimes de décisions et de choix macroéconomiques dont ils ne sont nullement responsables, ils sont chassés, traqués et humiliés lorsqu’ils tentent de chercher une issue dans l’émigration. Les morts, les blessés et les handicapés des événements sanglants de Ceuta et de Melilla, en 2005, ainsi que les milliers de corps sans vie qui échouent tous les mois sur les plages de Mauritanie, des îles Canaries, de Lampedusa ou d’ailleurs, sont autant de naufragés de l’émigration forcée et criminalisée” (Aminata Traoré, intervention au Forum social mondial, Nairobi, 20 janvier 2007.)
Nous, la faim, nous ne savons pas encore ce que c’est.
« Les plus terribles des souffrances provoquées par la sous-alimentation sont l’angoisse et l’humiliation. L’affamé mène un combat désespéré et permanent pour sa dignité. Oui, la faim provoque la honte. Le père ne parvient pas à nourrir sa famille. La mère reste les mains vides devant l’enfant affamé qui pleure. Nuit après nuit, jour après jour, la faim diminue les forces de résistance de l’adulte. » Jean Ziegler « L’Empire de la honte ».
Sources : AFP, Gaboneco, Radio Canada (tout un dossier, très intéressant)
A lire aussi : un article de Serge Halimi et un article de Jean Ziegler parus dans le Monde Diplomatique