Articles de octobre 2008 ↓
30 octobre 2008 — En Italie
1,7 millions d’Italiens dans la rue aujourd’hui, dont un million à Rome
A Bologne des affrontements contre les policiers ont fait 6 blessés mais partout ailleurs les manifestations se sont déroulées dans le calme.
Alors que le ministère de la « Pubblica istruzione » prétend que 57,1% des enseignants étaient en grève les syndicats indiquent une adhésion de 80% du personnel, ayant entrainé la fermeture de 90% des établissements scolaires.
Ce qui est sans nul doute exact étant donnée la très forte mobilisation, visible dans toutes les villes.
« Les chiffres du ministère sont toujours revus à la baisse, dit Mimmo Pantaleo, le secrétaire général de la Flc Cgil, mais même si on prend leurs chiffres, c’est presque le record de ces vingt dernières années »
Ce soir le ministre de l’intérieur, Roberto Maroni, a déclaré que désormais « ceux qui occuperont les écoles abusivement les écoles et empêcheront les autres d’étudier seront arrêtés ».
Le ton monte.
En attendant, ne boudons pas notre plaisir, un petit florilège de slogans :
« Dicono che siamo violenti ma la vera violenza é distruggere il nostro futuro »:
Ils disent que nous sommes violents, mais la vraie violence c’est de détruire notre futur.
“Né Berlusconi, né Veltroni, l’università non ha padroni“:
Ni Berlusconi, ni Veltroni, l’université n’a pas de patrons.
“Bertruffoni se l’istruzione vi sembra un costo provate l’ignoranza“:
Si l’éducation vous semble trop cher, essayez l’ignorance.
Bertruffoni : contraction de Berlusconi et d’arnaqueur
“Tutti insieme per la scuola di tutti” : Tous ensemble pour l’école de tous
“Giu le mani della scuola pubblica“: Bas les pattes de l’école publique
“Reformiamo la Gelmini“: Réformons la Gelmini (nom de la ministre)
“Meno insegnante, piu bambini ignoranti “: Moins d’enseignants, plus d’enfants ignorants
“Noi non pagheremo la vostra crisi:” Nous ne paierons pas votre crise
“Il sapere non é mercanzia“: Le savoir n’est pas une marchandise
“Non é un paese per giovani”: Ce n’est pas un pays pour les jeunes
“Cogito ergo protesto”: Je pense donc je proteste
“Siamo noi il cambiamento che vogliamo vedere nel mondo“: Nous sommes le changement que nous voulons voir dans le monde, (ou c’est nous le changement que nous voulons voir dans le monde).
“Anche l’operaio vuole il figlio dottore” : L’ouvrier aussi veut un fils docteur (titulaire d’un doctorat)
“Maria Stella, fai l’amore non fare de-cretini“: Maria Stella (Gelmini) fais l’amour, pas des-crétins (jeu de mot)
29 octobre 2008 — En Italie
C’est aujourd’hui que le fameux décret 133, dit aussi décret Gelmini, du nom de la ministre de l’instruction, doit être validé par le Sénat afin de devenir une loi.
Hier plusieurs dizaines de milliers d’étudiants et de professeurs ont fait un sit-in devant le Palazzo Madama, siège du Sénat. Quelques échauffourées contre les policiers ont eu lieu.
Jusque tard dans la nuit ils ont occupé l’espace et crié des slogans.
Ils avaient d’abord parcouru les rues de Rome en un long cortège qui s’est scindé en deux quand les étudiants du « Blocco Studentesco » en ont pris la tête.
Le Blocco Studentesco est un mouvement d’extrême droite, ouvertement Mussolinien. La lecture de son site et la vision de leur vidéo fait froid dans le dos.
S’étant de lui même associé à cette lutte contre le décret il est très présent dans de nombreuses universités et lycées. Hier, lorsque dans le cortège romain ses représentants ont entonné « Duce duce » les autres participants se sont dissociés et ont changé de parcours.
A l’intérieur du Sénat, dans une ambiance électrique, ponctuée par les cris des manifestants, les amendements proposés par l’opposition ont été refusés les uns après les autres;
Puis la séance a été suspendue.
De nombreuses actions ont été menées dans les villes italiennes. A Bologne ce fut une fiaccolata (retraite aux flambeaux), ailleurs des leçons sur la place et à Rome, devant le Rectorat de l’Université La Sapienza, des étudiants et des chercheurs en psychologie se sont mis en sous-vêtements pour protester contre qui « déshabille la recherche ».
Le vote doit avoir lieu ce matin et les manifestants sont déjà au rendez-vous.
Demain, jeudi, une grève de tous les enseignants devrait exprimer un mécontentement général. Organisée par les principaux syndicats (Cgil, Cisl, Uil, Snals et Gilda) elle sera certainement très suivie et une grande (espérons-le) manifestation est prévue à Rome.
« Pffffff…a dit Berlusconi, il y a eu une vaste campagne de désinformation et on a dit d’énormes mensonges sur des modifications qui relèvent du simple bon sens ».
En attendant les étudiants crient haut et fort “Non è che l’inizio” (Ce n’est qu’un début).
On a très envie de les croire !
Mise à jour, mercredi soir:
- ça y est le décret est devenu loi, les deux partis d’opposition présents à la Chambre des Députés et au Sénat, le PD et Italia dei Valori, ont demandé un référendum
- à Rome, Piazza Navona, les étudiants ont été agressés par des jeunes d’extrême droite appartenant au mouvement “Blocco Studentesco”. la Police est intervenue et a procédé à des arrestations.
- “la récréation est finie” a déclaré un élu de la Lega
24 octobre 2008 — Au jour le jour
Arraché.
Ils t’ont arraché à moi.
Arraché à mon corps, à mes bras, à ma peau.
Ma peau si blanche sur l’ébène de la tienne.
Je posais au réveil ma tête sur ton ventre soyeux .
Nous restions ainsi, suspendus à la douce léthargie matinale.
Tu caressais mes cheveux, mes doigts jouaient sur ta peau.
Parfois tu te dégageais doucement, roulais sur moi. J’arrimais mes jambes à tes hanches pour t’accueillir dans ma chaleur et nous ne formions plus qu’un seul corps qui tanguait et roulait.
Comme une feuille sur l’onde.
Et je croyais alors que rien ni personne ne pourrait nous séparer.
Arraché.
Ils t’ont arraché à mon corps.
Devenu béance inutile, mon ventre vide de toi se chiffonne et se tord.
Des spasmes glacés me transpercent, révulsent mon estomac, hachent mon souffle. Les larmes ont tracé des rides sur mes joues et mon sourire s’est éteint.
Hier nous étions deux. Aujourd’hui je suis seule.
Et ton nom que je crie rebondit sur les murs, lacérant le silence.
Arraché.
Ils t’ont arraché à mes bras.
Je t’ai attendu au-delà des heures, au-delà du temps. Je t’ai cherché dans les rues. J’ai sillonné la ville et interpelé des passants. J’ai sonné aux portes de tes amis. Ils m’ont parlé de la rafle.
Une banale descente de police, des immigrés sans papiers jetés dans des camions. Embarqués dans des avions.
« Retour à l’envoyeur, m’a dit un policier indifférent. C’est comme ça ma petite dame. C’est la loi ! »
Arraché.
Ils t’ont arraché à moi pour t’expédier vers un pays où t’attend la prison ou la mort.
J’ai mal à hurler, à me cogner contre les murs, à labourer mon corps de mes ongles pour avoir l’illusion que cette douleur là me fera un instant oublier l’autre, insoutenable, celle de ta disparition.
« T’en fais pas, disais-tu, je suis en France depuis longtemps, j’ai fait toutes les demandes, je serai bientôt régularisé. »
J’ai écrit ce texte pour tous les couples que l’Etat français sépare, envoyant souvent vers l’enfer ceux qu’elle a rejetés.
Les amoureux au ban public
Réseau Education Sans Frontières
Des ponts pas des murs.
22 octobre 2008 — A découvrir, En Italie
Comme c’était malheureusement prévisible le gouvernement Berlusconi a décidé d’employer la manière forte pour réduire au silence les opposants à la réforme de l’école publique et des universités proposée par la ministre Gelmini.
Hier des affrontements entre les étudiants et les forces de l’ordre ont déjà eu lieu à Milan et à Bologne.
Aujourd’hui le vent de la révolte a soufflé dans toute l’Italie, à Rome, Naples, Trieste, Bari Turin, Florence les étudiants et leurs professeurs ont organisé des leçons sur les places, fait des sit-in, occupé des gares.
Ils ont parcouru les rues en criant des slogans :
« Savoir précaire »
« Nous ne voulons pas payer la crise »
« Si on bloque notre futur nous bloquerons tout, la ville, les rues, la gare »
Alors Berlusconi a pris la parole, de sa voix métallique, articulant exagérément comme à son habitude, il a affirmé que rien ni personne n’empêcherait la mise en place des nouveaux décrets.
Pratiquant les habituels amalgames, il en a profité pour diaboliser ses opposants politiques, les tenant pour responsable des désordres.
« La gauche dit des mensonges sur l’école, elle fait un alarmisme inutile »
« Nous ne permettrons pas l’occupation des universités. Les forces de l’ordre interviendront »
Et nul doute, sa menace sera mise à exécution.
Soutenu par la majorité et la presse de droite qui prépare les esprits à l’inévitable nécessité d’une intervention policière.
Libero, l’horrible canard néoconservateur de Vittorio Feltri, a ce matin franchement plongé dans l’obscénité:
« Appelez la police, écrit Renato Farina. Demain ils recommenceront en mettant des piquets devant les écoles italiennes. Demain, s’il vous plaît, non d’ailleurs, pas s’il vous plait mais parce que la loi le demande, envoyez la police libérer le passage (…) Pouvoir entrer ou rester dehors. Sans que personne ne t’oblige violemment à servir une cause qui n’est pas la tienne. La fameuse légalité est le respect des autres. (…) D’abord les carabiniers demandent patiemment à ceux qui obstruent l’entrée des instituts supérieurs de dégager le passage. Ils n’obéissent pas ? Quelques coups de pieds dans les parties molles seront le juste prix pour rétablir la légalité démocratique et républicaine. »
J’arrête là la traduction de ce texte nauséabond.
Les jours prochains seront déterminants pour la poursuite du mouvement.
J’aimerais penser que les étudiants et les enseignants résisterons, arriverons à convaincre l’opinion publique de la justesse de leur lutte, mais demain les forces de l’ordre seront sur le pied de guerre.
Pour Berlusconi, si la crise se résout rapidement, que les cours reprennent et qu’étudiants, enseignants et parents courbent l’échine ce sera une victoire éclatante sur l’opposition.
Si le mouvement persiste malgré les actions policières, alors celles-ci seront intensifiées et le gouvernement pourrait utiliser l’armée.
« Une école autoritaire prépare une société autoritaire » Daniele Luttazzi

Jeudi 23 octobre, mise à jour:
Aujourd’hui les étudiants, les enseignants et les parents ont à nouveau organisé différentes actions.
Les propos tenus hier par Berlusconi lors d’une conférence de presse ont provoqué un tollé, à gauche comme dans les rangs de la droite modérée.
Et cet après-midi, la politique italienne est décidément distrayante, Berlusconi a déclaré, la main sur le cœur, qu’il n’avait jamais dit, ni même pensé, qu’il allait demander aux forces de l’ordre d’intervenir.
Affaire à suivre…
18 octobre 2008 — Au jour le jour, En Italie
Dans le local la chaleur est intense.
Il est 21 heures et les clients se pressent au comptoir pour acheter des parts de pizzas « al taglio ».
Ni bonnes ni mauvaises, fabriquées avec de la pâte surgelée fournie par la chaine propriétaire de l’échoppe et qu’un homme vêtu de blanc aplatit, garnit, enfourne, aplatit, garnit, enfourne, aplatit, garnit, enfourne…
A la caisse un Pakistanais en chemise claire. Ses gestes sont précis, son visage impénétrable. Il encaisse, rend la monnaie, évalue peut-être dans sa tête les bénéfices du jour, les comptes qu’il faudra rendre.
Derrière la vitrine qui expose à l’appétit des clients de grandes plaques de pizzas fumantes, une femme en sueur, blême malgré la chaleur, distribue les morceaux déjà payés.
Les mouvements mécaniques et le regard absent.
A chaque client, d’une voix monocorde qu’effleure un léger accent slave, elle propose de réchauffer la portion.
Puis elle la glisse sur une petite pelle en fer, l’enfourne dans le micro-onde et se tourne vers un nouvel arrivant.
Elle est exténuée, des mèches blondes s’échappent du ridicule couvre-chef au nom du magasin qui cache son chignon, son menton tremble légèrement.
Ses mains aussi, des mains potelées, comme son corps, trop lourd, trop vieux pour être ainsi traité.
Alors elle serre les dents, courage, il faut travailler, travailler, travailler, travailler, travailler, travailler, travailler…