Articles de octobre 2008 ↓
16 octobre 2008 — En Italie

une nuit pour l’école publique, du lever du soleil à l’aube du jour suivant
L’école était joyeuse hier soir, emplie de parents et d’enseignants résolus à combattre un nouveau décret qui renvoie le système scolaire italien au conservatisme des années soixante.
Les enfants couraient d’un étage à l’autre, s’ébattaient dans le parc, heureux de cette fête improvisée dans la douceur du soir.
Il y a eu une assemblée générale et nous avons parlé.
Puis un groupe est venu, qui a joué des airs entrainants de folk irlandais (pourquoi irlandais je ne sais).
Nous avons dansé des rondes et des farandoles.
Ils ont étalé des matelas de mousse dans les couloirs et déplié des duvets.
Ils ont dormi dans l’école, pour l’occuper.
Ils ont dormi dans les établissements scolaires, un peu partout en Italie.
Parti d’une école élémentaire de Bologne le mouvement s’est rapidement répandu.
Les lycéens, leurs parents et leurs professeurs ont suivi.
Dans le calme.
Dans l’enthousiasme.
De l’Université sont venus des penseurs, des économistes, des historiens pour expliquer patiemment les enjeux de la lutte.
Car l’attaque portée à l’école italienne ne peut se dissocier de la crise financière, économique, politique actuelle.
Assassiner l’école publique, en faire une garderie pour les enfants des pauvres, ceux des riches iront dans le privé, pas de soucis pour eux.
Instruire le peuple n’est plus de mise, mieux vaut le tenir dans l’ignorance, il sera plus facile à manipuler.
Dans le système actuel, l’école élémentaire italienne présente, suivant les villes ou les régions, deux options possibles.
- “le tempo pieno” : deux maestri enseignent successivement dans une même classe, l’un les matières scientifiques, l’autre l’italien. Ils assument cette fonction pendant toute la durée du cycle, 5 ans. Les enfants passent la journée entière à l’école, tous les jours, sauf le samedi.
- “le modulo”, ou temps partiel : trois enseignants sont répartis sur deux classes, les mêmes pendant cinq ans. Les cours ne sont dispensés que le matin, y compris le samedi.
Dans les deux options les enfants en difficulté (de grave à moins grave) sont intégrés dans les classes et bénéficient d’un soutien personnalisé dont la durée varie suivant les cas. L’instit de soutien est assis à côté d’eux et leur explique les leçons ou leur propose des activités adaptées à leur niveau.
Les deux systèmes fonctionnent très bien, mais du point de vue de l’état, ils coûtent cher, trop cher, beaucoup trop cher.
Qu’importe à la Gelmini, la ministre de l’Education que l’école primaire italienne soit une des meilleures d’Europe !
Que lui chaut que les enfants soient respectés, aidés, écoutés
Elle veut un maître unique qui dispenserait la totalité des cours le matin.
L’après-midi, des structures, vagues et probablement payantes, seraient mises en place pour garder les enfants dont les parents travaillent.
Si ce bouleversement, qui a déjà été en partie voté, est instauré, plus de 80 000 enseignants perdront leur poste.
Par ailleurs le décret prévoit aussi l’obligation de noter les élèves dès le primaire et l’attribution d’une note de conduite pouvant entraîner le redoublement.
Et puis au dernier moment, vite fait bien, la Lega ajouté un affreux petit amendement préconisant que « les enfants des extracommunautaires qui veulent fréquenter l’école publique devront réussir un test d’évaluation général, en cas d’échec ils seront placé dans des classes spéciales afin de ne pas retarder les autres élèves. »
Histoire de ne pas mélanger les torchons avec les serviettes.
Autrement dit, vivre ensemble avec ses différences, c’est fini !
Demain, vendredi, grève des enseignants et des autres aussi.
le blog d’une école italienne
et un autre texte que j’avais écrit sur le système scolaire italien
11 octobre 2008 — Au jour le jour
Le mot est à la mode.
Méfiance.
Un mot ne devient pas tendance par hasard, mais parce que les médias dominants manipulés par les politiques au pouvoir eux-mêmes manœuvrés par les puissances financières et économiques internationales, nous le serinent à longueur de temps.
Car derrière le mot se cache bien sûr le concept : l’extrémisme.
Tremblez braves gens !
L’extrémiste, dit mon Petit Robert, est le partisan d’une doctrine poussée jusqu’à ses limites, ses conséquences extrêmes.
Les français qui ont lutté contre l’occupation allemande ou les partigiani italiens furent en leur temps des extrémistes.
La liberté, ils l’ont gagné par les armes.
Ils sont considérés comme des héros.
On les appelle des résistants.
Mais les allemands, embarqués dans leur délire criminel et expansionniste n’utilisaient pas le terme « résistant », ils lui préféraient celui de « terroriste ».
Appellation que l’on applique aujourd’hui, par exemple, aux résistants palestiniens qui en ont ras la keffieh de la main de fer israélienne qui griffe et enserre, étrangle leur territoire et ses habitants.
Question de point de vue, l’on peut partager celui de l’oppresseur ou celui de l’opprimé.

Dessin gracieusement emprunté au site d’Attac Paris19
Les hautes sphères de l’économie, de la finance et de la politique étant en train de prendre une raclée d’une violence stupéfiante, il y a fort à parier qu’incapables de reconnaître leur propre responsabilité, éclatante, dans la débâcle, leurs représentants vont redoubler d’énergie pour désigner à la foule des coupables, des boucs émissaires : les extrémistes.
Pour des gouvernements de droite qui putassent volontiers avec des partis se proclamant racistes, xénophobes, fascisants il est évident que l’extrémiste à abattre sera de l’autre côté de l’échiquier politique.
Haro sur l’extrême gauche !
Diabolisation de ses représentants.
Les mêmes gouvernements, désireux de renvoyer leurs ressortissants dans les jupons de la sainte église catholique afin de mieux pouvoir les contrôler (les ressortissants, pas les jupons), ne se privent pas d’attaquer la laïcité. Il y a quelques semaines, l’inénarrable Kosciusko -Morizet allant même jusqu’à dénoncer « l’extrémisme de la laïcité ».
Ce serait drôle si ce n’était qu’une bourde, malheureusement ce n’en est pas une.
Assimiler les défenseurs de la laïcité à des extrémistes est une véritable attaque à la constitution.
Article 1er : « La France est une république laïque ».
Pas une bourde, mais un élément d’une stratégie de diabolisation de tous les partis politiques et de tous les individus se situant à la gauche du PS. Les principaux cadres du PS ayant choisi de se bouffer le nez en se vautrant dans la mollesse poisseuse du centre, cela revient à dire que quiconque exprime des idées anti libérales, anti capitalistes, anti racistes, laïques, athées est un extrémiste.
Donc un terroriste potentiel.
Tremblez brave gens !
La crise continuant à gronder (ce n’est qu’un début, attendons-nous à des fracas assourdissants), la nécessité gouvernementale de désigner des ennemis va dramatiquement croître.
De leur optique, il sera hors de question de s’acharner sur les vrais fautifs (leurs potes), et il sera urgent de détourner l’attention du peuple – va savoir ce qui se passerait si les gueux, aigris par la faim, la pauvreté et l’incertitude de l’avenir, réalisaient que tous ensemble ils forment une puissance invincible.
Et l’ennemi, le vilain, le méchant, le barbu, ils le connaissent déjà.
Ça fait des années qu’ils le montrent du doigt.
Des années qu’ils dénoncent les « dangers de l’antiracisme ».
Ne tremblez pas braves gens, ouvrez vos yeux et vos oreilles, délivrez-vous des sirènes maléfiques, regardez le monde, vous en êtes une parcelle et son avenir est entre vos mains.
Les messages des anciens Hopis se terminaient par cette phrase :
« Nous sommes ceux que nous attendions. »
“Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.” Gandhi
9 octobre 2008 — En Italie
Entendu dans les couloirs de l’Université de Bologne, de la bouche maquillée d’une brunette en jean moulant.
« Mio fratello ? E’ un grande, é fascista ! Ma un vero fascista!”
Exclamations et gloussements admiratifs de la part des copines.
A l’Alma Mater de Bologna la docte, qui se targue d’être la plus ancienne université d’Europe, être fasciste, c’est tendance.
Fascistes et ouvertement racistes.
A tel point que les injures les plus utilisées actuellement par les jeunes en portent la marque :
« negro di merda ! », « al rogo…i rom, i negri » (au bûcher les roms, les nègres etc)
Encore minoritaires, mais pour combien de temps, les nouveaux fascistes revendiquent haut et fort leur appartenance à la mouvance.
Sur le territoire italien les agressions et les crimes racistes se multiplient.
Aube du 14 septembre, Milan : Abdul Salam Guibre, 19ans, italien originaire du Burkina Faso, chipe, par jeu, une bricole à l’étal d’un commerçant. Celui-ci et son fils se jettent sur lui et le massacrent à coup de barres de fer en hurlant « negri di merda ». La police ne retient pas le caractère raciste du crime, mais le vol !
Car la police ne se prive pas elle non plus de la violence raciste :
Parme, le 1er octobre, Emmanuel Bonsu Foster, 22 ans, ghanéen en situation régulière sur le sol italien, pris pour un dealer, est arrêté par erreur devant son école. Roué de coups, dénudé, perquisitionné, isolé, il est finalement libéré au bout de 5 heures d’interrogatoire. Dans la main il porte une enveloppe sur laquelle une main a écrit « Emmanuel Negro »
Rome le 2 octobre, en plein après-midi six adolescents italiens apostrophent un homme chinois de 36 ans qui attend à un arrêt de bus dans la banlieue romaine.
« Hé Cinese di merda ! »
Puis ils se jettent sur lui et le frappent violemment, coups de poings, coups de pieds.
L’homme s’effondre, le visage ensanglanté. Il doit finalement son salut à l’intervention d’un passant.
Alors, bien sûr, il y a des réactions, une bonne partie de la société italienne ne cautionne pas ces actes immondes.
Mais il y a aussi le silence de ceux qui ne disant mot, consentent.
Et l’approbation, nettement audible, de beaucoup.
Déstabilisés, appauvris, frustrés de ne pouvoir se vautrer dans les délices morbides de l’hyperconsommation (1), de nombreux Italiens prêtent une oreille de plus en plus complaisante aux chants des sirènes fascistes.
L’exemple vient du haut car certains politiques, comme Allemano, le maire de Rome, affichent ouvertement leur admiration pour Mussolini.
Une des pires conséquences de la crise financière et économique qui déferle actuellement sur le monde pourrait bien être le rétablissement de gouvernements d’extrême droite.
Le spectre d’un état fasciste se rapproche dangereusement.
Autant je n’ai pas peur du manque car moins consommer, contrôler la consommation, permettrait non seulement aux peuples de se libérer d’un absurde tourbillon mortifère mais aussi à la planète de respirer, autant la perspective de vivre dans un pays régi par un régime totalitaire m’est odieuse.
Vous qui passez, avez-vous, dans les pays où vous vivez, la même sinistre sensation ?
(1)Chez Eric un texte très intéressant sur « La simplicité volontaire en période de récession »
7 octobre 2008 — A découvrir, En Inde

Pushpa
Elle est peut-être la seule femme de Khajuraho qui travaille en dehors de sa maison. Les autres y sont confinées, chargées des tâches ménagères, de l’éducation des enfants, du bien être domestique du mari et bien souvent de celui des beaux-parents.
Elle, il n’était pas question de briser son énergie et de la condamner aux travaux familiaux.
Depuis l’adolescence elle n’avait qu’une envie : être policière.
Pourquoi ?
« Because I am a strong woman ! »
Membre de la brigade chargée de veiller à la bonne marche des activités touristiques de la ville, elle passe ses journées dans un bureau situé juste en face de l’entrée des temples.
Pour le touriste qui passe, le bureau en question, une petite construction rectangulaire en ciment défraichi, n’évoque point la maréchaussée mais les toilettes publiques. Ce qui fait qu’ils sont nombreux à y pénétrer d’un pas vaillant, surpris de se trouver nez à nez avec Pushpa, le pistolet à la ceinture et qui ne manque pas de leur lancer d’un ton rogue :
« It’s not toilet, it’s my office! »
Comme Ana est son amie depuis des années elle nous invite à dîner chez elle, une maison de fonction à l’orée de la ville.

son mari
Si à Khajuraho elle représente dignement l’autorité policière et que personne ne s’avise de lui chercher noise il n’en est pas de même dans son foyer.
Elle y semble diminuée, sa voix est moins forte, ses gestes plus mesurés.
A la maison, il y a l’homme, le mari aux paupières lourdes, à la bouche veule à force de se vouloir sensuelle, au regard libidineux. Lui ne travaille pas vraiment, il bricole à droite et à gauche, profitant probablement du statut de son épouse pour conclure des affaires.
D’une de ces escapades dont il est familier, il ramené de la jungle une jeune femme effarouchée. Elle dort sur une paillasse dans la cuisine - les autres pièces lui étant interdites - et il lui a fait un enfant qui a aujourd’hui 4 ans.
Ana dit que Puspha a beaucoup souffert de la présence de cette rivale imposée par son mari. Qu’elle en souffre encore mais qu’elle ne peut rien faire. A Khajuraho, les femmes, même policières et ayant déjà dégainé et tiré sur des cibles vivantes, ne se séparent pas de leurs conjoints.
Et puis elle aime son homme et préfère le partager que le perdre.
Elle appelle donc la concubine « ma sœur » et l’utilise sans vergogne pour tous les travaux ménagers, surtout les plus pénibles.
Nous passons la soirée dans la pièce principale en compagnie de Pushpa, son mari et leur fils aîné, un garçon boudeur de dix-sept ans. La seconde femme trime à la cuisine, nous apercevrons au moment du départ sa silhouette mince, sa natte sombre et son minois triste. Son fils gambade d’une pièce à l’autre. Parfois Pushpa le prend sur ses genoux pour le cajoler. Son animosité ne le concerne pas.
Les plats sont apportés par la fille aînée, dix-huit ans, belle, silencieuse, le regard modestement baissé. Elle fréquente l’université mais dans deux mois on va la marier avec un homme de Delhi.Tout est arrangé.
Elle ne l’a jamais vu. La famille, nous dit-on, a du bien et le garçon une belle situation dans une banque. On nous montre sa photo. Il est à la montagne, assis dans la neige, beau comme une star de Bollywood. Pushpa dit qu’il est d’accord pour que sa future jeune femme continue à étudier. Ana et moi échangeons un regard dubitatif. Dans la réalité lorsque les familles aisées de Delhi se mettent en quête de jeunes filles de la campagne pour leurs fils c’est rarement pour les envoyer à l’université, mais plutôt pour encaisser la dot et les utiliser comme esclaves ménagères.

La bière coule à flot pour éteindre le feu des délicieux samosas et du poulet aux piments.
Le mari, hindou, et Iqbal, musulman, se lancent dans une longue discussion de théologie de comptoir.
« Le déluge, dit Iqbal, le déluge, on le trouve dans toutes les religions ! »
Et l’autre d’expliquer la différence. Comme ils parlent un mélange d’anglais de cuisine et d’hindi j’ai du mal à suivre la discussion.

Ana
Par jeu, Ana décroche du mur le fusil (ou la carabine ?) de Pushpa. Celle-ci lui attache la cartouchière autour de la taille et je fais des photos.
Puis elle me tend le fusil. Je refuse de le prendre.
« No, I don’t want. I don’t like guns ».
Mon refus étonne.
Le mari, dont l’œil égrillard me poursuit sournoisement depuis le début de la soirée, lâche sa discussion théologique pour s’intéresser à l’affaire. Il s’empare de la cartouchière et me la dépose sur l’épaule puis il me colle le fusil dans les mains.
Et soudain, ainsi affublée et mal à l’aise, je pense à Poolan Devi.
La rebelle, celle qui a écrit :
« J’étais une petite fille normale d’une famille de basse caste que l’on a mariée à 11ans. Mais quand la société m’a mise contre le mur, j’ai réagi. Je suis un être humain. »
La paysanne illettrée qui a refusé de vivre sous le joug masculin et qui, à la tête d’une armée de bandits à fait durement payer aux hommes des hautes castes, les horreurs qu’ils lui avaient infligées.
Elle était née dans l’Uttar Pradesh, l’état voisin, où elle deviendra députée, triomphalement, se présentant avec un programme de “défense des femmes et des opprimés”.
Alors en son hommage, je redresse fièrement la tête.
« J’ai tout le temps faim. Quand j’étais petite, j’adorais l’odeur de l’argile, je la ramassais dans le lit de la rivière après la mousson et je la mangeais. Et ma mère criait contre moi. Souvent elle m’a lié les mains pour m’empêcher de mordre dans la glaise. L’argile enrichit la terre sableuse de la rivière, forme les murs des maisons et des étables. Mais qui peut se nourrir d’argile ? » Poolan Devi
” Sa vie était une histoire de rébellion et de défi réussi devant l’oppression et l’exploitation”
K. R. Narayanan, ex président de l’Inde, dalit ( intouchable).

Poolan Devi (source Couleur indienne)
Pour en savoir plus sur Poolan Devi : là, là et là
Lire son autobiographie : « Moi, Poolan Devi, Reine des bandits »
Ou regarder le film de Shekhar Kapur, Bandit Queen (Reine des bandits)
5 octobre 2008 — Au jour le jour

Comment Patrick, le suiveur des choses, a-t-il deviné la vérité ?
Je ne sais mais elle là, sous vos yeux ébahis.
Et oui, Fabio et moi ne sommes pas seulement deux gentils quinquas férus de voyages, la main sur le cœur et le sourire en bandoulière, toujours prêts à secourir la veuve et l’orphelin.
Soucieux de soulager la misère d’autrui, certes, mais l’arme à la main.

Tremblez, suppôts corrompus des pouvoirs iniques!
Céleste Devi et Don Fabio de la Vega