14.11.2007
Les marcheurs de Pondy

Les premiers rayons du soleil éclairent l’Océan, il est 5 heures, Pondy la belle s’éveille.
Sur la promenade du bord de mer apparaissent les premiers marcheurs. En dhotî, en survêtement, en short, en sari ou en churidar, écharpes flottantes et mines décidées les Pondichériens, marchent, silencieux et concentrés.
Certains avancent en effectuant d’amples moulinets avec les bras.(...)
17:20 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, Inde, Pondy
23.09.2007
Au cirque

Dix jours après leur arrivée dans la « Casa delle Mamme », Vineeth, Vivek et Sunitha sont rayonnants. Je n’irai pas jusqu’à dire que les petits ont grossi, mais presque.
De plus, dans la maison, l’ambiance est paisible.
A l’occasion des fêtes d’Onam, les écoles sont fermées pour une semaine et les administrations pour trois jours. Les rues sont décorées de compositions florales, souvent géométriques, mais parfois politiques

ou religieuses, comme celle ci-dessous qui, mine de rien, glorifie l’acte sexuel, créateur d’énergie.

A droite sur la photo, un lingam, qu’en langage trivial nous nommerons une bite, plus précisément celle du grand Siva, le dieu destructeur, grâce à qui peut survenir la création régénératrice.
A gauche, en forme de coquillage, délicatement tapissé de jasmin, un yoni, autrement dit, une vulve accueillante.

Pour fêter Onam, hier les mamans nous ont préparé le délicieux repas traditionnel et aujourd’hui, nous emmenons tout le monde au cirque à Trivandrum. Pour tous et toutes c’est une première, et dans le mini bus, les enfants chantent joyeusement.

Cédant à l’insistance de Sasikala, et pour la grande joie des mamans, je porte un sari et je me sens très élégante.

Le chapiteau, planté au milieu d’un terrain vague, porte sur sa bâche sale et rafistolée les marques des années passées à sillonner le sous-continent.

A l’intérieur, nous prenons place (les meilleures, on ne va pas chipoter, c’est la fête) sur des chaises en plastique bancales. Pas de chance, Fabiolino, sa caméra d’une main et l’appareil photo de l’autre est tancé par un vigile qui lui interdit l’usage de ses ustensiles préférés alors qu’il s’apprête à immortaliser le spectacle.
Et quel spectacle !
Qui réveille les souvenirs du cirque Bouglione de mon enfance sur la place de la foire d’Argenton sur Creuse, mais aussi les images cruelles de la Strada de Fellini, le baladin tragique, misérable et fier, et la créature soumise qui lui obéit en tremblant « Le grand Zampano, le voilà ! », parce que sa famille l’a vendue à son maître.
Devant moi, des jeunes filles que le chef de la troupe a probablement achetées à de pauvres familles du nord de l’Inde ou du Népal, exécutent sans joie ni passion des numéros de voltige et d’acrobatie. Flottant dans des justaucorps pendouillants aux teintes criardes, leurs visages maquillés exprimant la crainte de rater l’exercice, elles volent dans les airs, sautent et rebondissent comme des marionnettes dans l’apparente indifférence du public qui n’applaudit jamais.
Voilà d’ailleurs quelque chose qui me surprend, et m’interpelle. Pourquoi les spectateurs, qui au cinéma, applaudissent à tout rompre et hurlent quand leurs acteurs préférés accomplissent n’importe quelle banale pitrerie à l’écran, ne manifestent-ils aucune satisfaction, aucun encouragement, quand de vraies personnes exécutent devant eux des prouesses compliquées et risquées ?
Peut-être est-ce justement parce qu’il s’agit de vraies personnes, qui leur ressemblent trop pour mériter leurs bravos car elles ne les font pas rêver. Triste constat.
Et voilà qu’il pleut sous le chapiteau et que l’eau ruisselle à travers la bâche, dégouline le long des projecteurs, coule sous nos pieds.
Heureusement d’autres numéros sont moins poignants.
Le clou du spectacle, annoncé en lettres d’or sur les affiches est la prestation de trois jeunes filles russes, blondes et blanches qui exécutent ni plus ni moins des numéros de GRS, leurs accessoires habituels adaptés au lieu, ce qui fait que le ruban est devenu lasso.
Imaginer comment et pourquoi ces trois gymnastes russes ont bien pu atterrir dans le Jumbo cirque de Trivandrum, occupe un bon moment mes pensées vagabondes.
Si ce spectacle provoque en moi tous ces bouleversements et réflexions, il n’en est pas de même pour les membres de notre petit groupe. Les enfants sont ravis, surtout quand Veneeth, digne et courageux, se laisse entrainer par des clowns nains au milieu de la piste. Les mamans, particulièrement Selvy et Sasikala, s’esclaffent bruyamment et poussent des petits cris quand les artistes volent dans les hauteurs du chapiteau.

Après le spectacle nous nous arrêtons manger au restaurant, puis dans une bakery pour déguster une glace, autre plaisir fort apprécié, et sur le chemin du retour, le minibus, acheté la veille par Namaste, tombe en panne, ce qui fait qu’après plus d’une heure d’attente au bord de la route nous nous entassons dans un taxi pour rentrer.

Enfin, à huit heures du soir, exténués nous arrivons à Namaste et mon beau sari est tout chiffonné !

22:10 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Kerala, Namaste, case delle mamme
21.09.2007
Une soirée à Madurai

Au crépuscule un gigantesque orage encercle la ville. La pluie ne tombe pas encore mais la fraicheur de l’air annonce son imminence. Le profond gris bleuté d’un ciel de plomb est traversé d’éclairs aveuglants qui se perdent dans les entrailles de la ville et dans les forêts avoisinantes. Les passants ont accéléré le pas et les véhicules s’affolent créant des embouteillages, même les vaches, trottant au milieu des chaussées, semblent avoir perdu leur flegme.![]()
De la terrasse de l’hôtel la ville est superbe. Le fouillis des terrasses des toits, aux couleurs claires salies par le temps et la totale absence d’entretien, est dominé par les minarets et les gopurams, et au loin, par quelques panneaux publicitaires lumineux.

J’ai une inclinaison particulière pour ces villes plates et brouillonnes, désordonnées, elles me donnent envie de m’y perdre, de m’enfoncer dans les ruelles qui disparaissent entre les maisons, à la rencontre de leurs habitants. Elles ont un charme et un mystère que le cités neuves bien rangées, aux impeccables toits pointus, aux absurdes immeubles de béton et d’acier qui n’ont d’autre but que d’entasser un maximum de personnes dans un minimum d’espace, aux quartiers résidentiels déserts divisés en pavillons entourés de grilles et de barrières codées, n’ont pas.

En Inde, le perpétuel mélange du passé et du présent donne une incroyable sensation de permanence de l’histoire. Passant d’un quartier à l’autre, on traverse le temps. L’artisan à la pratique millénaire, qui grave le cuivre ou l’argent, côtoie le magasin d’informatique qui présente les ultimes créations de la new technologie, et de la poche du chauffeur de l’auto rickshaw, qui souvent dort dans son véhicule, dépasse un téléphone portable.

Je n’ai jamais autant l’impression de faire partie de l’extraordinaire chaîne de l’humanité qu’en Inde, peut être grâce à ce fourmillement continuel, à cette profusion de couleurs, de sons, d’odeurs, à ce désordre créatif, à cette imagination débordante qui, tant qu’elle résistera à l’ordre glacé du néolibéralisme, aux codes-barres, aux digicodes et aux interphones, pourra sauver les humains de la catastrophe.

Dans un bar du gouvernement, sombre et sommaire, mal assis sur des chaises inconfortables, nous buvons un verre de whisky nommé, va savoir pourquoi, « Délice de France » avec des amis de Mohammed. Des hommes bien sûr, ici les femmes ne vont pas au bar. En souffrent-elles ? Aimeraient-elles y aller ou préfèrent-elles rester entre elles, à papoter dans leurs salons, soulagé de ne pas avoir le mâle en permanence dans les jupons de leurs saris ?
Si je me base sur les discussions que j’ai eues avec toutes celles que j’ai rencontrées, cette séparation leur convient. Leurs revendications portent sur d'autres libertés, celle de travailler, celle de pouvoir décider d’un divorce, ou d’avoir son propre appartement.
Donc je suis la seule femme de cette assemblée d’avocats et d’hommes d’affaires qui picolent joyeusement en dégustant de délicieux petits plats épicés, et, l’absence de présences féminines alliée à l'obscurité du lieu aidant, je rencontre un certain succès.

Tôt le matin, nous parcourons la ville. Les indiens sont très matinaux, ils aiment avoir beaucoup de temps pour eux avant de commencer à travailler, pour se laver, manger, méditer, aller au temple (ou à la mosquée ou à l’église), s’occuper des enfants, flâner. Ce qui fait qu’à part dans la zone du marché, les rues sont presque vides.
C’est superbe.



10:40 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Tamil Nadu, Madurai
19.09.2007
Une journée à Madurai : chez Mohammed (2)



Après le déjeuner et quelques instants de repos sur le canapé à regarder un clip de Sivaji, où l’étonnant Rajini, la perle du Tamil Nadu, la super star incontestée du sud de l’Inde et d’une bonne partie de l’Asie du sud est, se déhanche suavement devant la fondation Guggenheim de Bilbao (les cinéastes indiens adorent truffer leurs œuvres de clips tournés ici et là en Europe), la séance photo commence.

Tout le monde défile complaisamment devant les objectifs (caméra et appareil photo), prenant la pose et allant même, dans le cas de la tante, jusqu’à changer de sari et s’étaler du talc sur le visage, ce qui est une coutume locale, jadis très répandue, qui vise à éclaircir le teint. Dans la mentalité indienne la beauté est liée à la couleur de la peau, car la couleur claire indique une naissance d’un rang élevé, brahmane par exemple, alors que les intouchables, Dieu quelle horreur, sont noirs comme le poivre, noirs comme les démons.
Par conséquent ces dames au teint sombre se tartinaient la frimousse de blanc, obtenant un résultat… disons particulier !

Nous repartons en fin d’après-midi vers le centre de Madurai. La mère de Mohammed et la femme du frère avocat ont pris place dans la voiture, elles vont faire des emplettes. L’une, la plus âgée, fière et tête nue, l’autre, la plus jeune, fière aussi, mais enveloppée dans une burqua fantaisie, noire, certes, mais finement brodée de perles et de fils d’or qui dessinent de gracieuses arabesques, ce qui la rend, n’ayant pas peur des mots, élégante, d’autant que l’échancrure de ladite burqua révèle de riches bijoux en or.
Je désigne le vêtement noir et tente un : « It’s beautiful ! », destiné à engager la conversation « Thank you ! » répond-elle dignement.

Ce que j’interprète comme suit : « Pfff, moi je n’ai jamais porté ce truc là de ma vie, pas besoin de ça pour être croyante, c’est de la coquetterie de jeune femme ! »
Enfin, je crois que ça voulait dire ça…

Important : magnifique texte chez Agnès du Monolecte (clic)
09:55 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Tamil Nadu, Madurai
15.09.2007
Une journée à Madurai : chez Mohammed (1)

Mohammed aimerait nous présenter sa famille. Nous acceptons avec plaisir.
Durant la semaine il enseigne le français à Trichy, logeant dans un « hostel » et le weekend il rejoint les siens dans sa ville, Madurai.
Si Trichy, bien que conservant des aspects très traditionnels, est résolument tournée vers le futur, Madurai, au contraire, semble figée dans le temps. L’extraordinaire temple Sri Meenakshi, joyau de l’architecture dravidienne, niché au cœur de la veille ville, domine de ses gopurams multicolores les ruelles étroites et encombrées où se presse une foule de pèlerins, badauds, marchands à la sauvette, traîne-savates, mendiants et touristes escortés par une kyrielle de faux guides qui baragouinent trois mots de français, deux d’italien et quatre d’anglais pour proposer leurs services. Les chauffeurs de rickshaw pédalent en zigzagant, les motocyclistes klaxonnent à tout crin et les vaches imperturbables paressent sur les chaussées crasseuses.


Venus en bus de Trichy pour passer la journée avec Mohammed et les siens, nous le retrouvons dans l’agence de voyage familiale, occupé à sympathiser avec un charmant couple de français. Il faut dire que l’agence, et ses propriétaires en sont très fiers, figure à la fois dans le Lonely Planet et dans le Guide du Routard.
Il nous présente son frère l’agent de voyage et son frère l’avocat, puis nous embarquons dans sa voiture et le chauffeur (parenthèse : les propriétaires des voitures les conduisent très rarement eux-mêmes, avoir un chauffeur est considéré comme normal, il est payé – plutôt correctement - à la journée, toujours disponible et jouit d’un certain prestige auprès des siens, finalement, si on y pense, ça fait des petits boulots et ça résout les problèmes de parking –impossible - dans les centre villes), donc le chauffeur disais-je nous emmène dans la demeure de la famille.


La cuisine où officient les belles filles (ou belles sœurs suivant l’angle où on se place) aidées d’une bonne et le salon dans lequel, sous un portrait géant de Mohammed-œil-de-velours prise lorsqu’il avait vingt-cinq ans, trône une énorme télé, sont communs, et puis chaque unité familiale a sa chambre.


18:10 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Taamil Nadu, Madurai
12.09.2007
Johny : de la difficulté à être musulman

Dimanche
Accompagnés de Johny et de son pote Ashiq nous flânons dans le fabuleux temple Sri Ranganathaswamy, qui, dédié à Vishnou, est un des plus beaux et des plus étendus du sud de l’Inde.


A chacun de nos séjours à Trichy nous ne manquons pas de passer quelques heures dans ce lieu que la beauté des gopurams chargés d’innombrables statues et bas reliefs, les colonnes ocres des galeries, les autels humides et sombres où officient les brahmanes, la foule des pèlerins et visiteurs, venus des campagnes environnantes pour prier, se recueillir, méditer, mais aussi dormir, manger, se laver, y vivre tout simplement, rendent magique.

Fabio filme, ravi d’être sans cesse sollicité par des enfants et des familles qui veulent poser devant l’objectif et rient de se voir dans le petit écran de contrôle, moi, je papote avec Johny et Ashiq.

Le cadre s’y prêtant, la discussion tourne autour de la religion.

Ashiq, qui comme Johny est musulman, me demande si je suis chrétienne. Je lui réponds que je suis athée. Il en reste saisi deux minutes, puis questionne :
« - Après la mort, où irez-vous ? »
Et moi : «Je n’en sais rien, ça n’a pas d’importance, je ne pose jamais la question, ce qui m’intéresse c’est de vivre, le mieux possible, en harmonie avec les autres humains. »
Surpris, il médite sur ma réponse. Pour les taquiner je désigne aux garçons la superbe bordure de créatures féminines dénudées de la façade du gopuram.
« -Vous pouvez les regarder ? C’est pas interdit pour vous ? »
Ils se mettent à dire en me répondant que non, ils ne devraient pas, mais que bien sûr, ils le font quand même.

J’aborde un argument plus délicat. L’attentat raté de Glasgow a été perpétré par des Indiens musulmans de Bangalore. C’est la première fois que des liens entre Al Qaïda et des ressortissant indiens sont avérés, et les Indiens, qui, comme l’avait souligné Abdul Kalam, (l’ex-président de l’Inde) dans un discours, étaient fiers de ne pas être mêlés à cette triste bande, sont inquiets et catastrophés. Comme j’aimerais bien essayer de comprendre pourquoi de jeunes Indiens, instruits, issus de riches familles d’intellectuels, ont choisi de se sacrifier pour tenter de provoquer un attentat en Angleterre, je demande à Johny et Ashiq si cela pose des problèmes d’être musulman dans l’Inde d’aujourd’hui.
Et bien oui, depuis l’attentat du 11 septembre 2001, les contrôles policiers se sont multipliés, le soir, ils sont systématiques pour qui porte la barbe et le calot, et cela crée une constante et pénible sensation de suspicion.

Johny raconte qu’il y a quatre ans, quand il a voulu s’inscrire à un club de tir (il en rêvait depuis l’enfance), les dirigeants ont refusé son inscription, pour le motif que le club ne pouvait se permettre de prendre le risque d’apprendre le maniement d’une arme à un adolescent musulman, mais, devant sa déception, ils ont accepté de le former sans le déclarer. Par la suite, Johny s’étant révélé excellent tireur, ils ont procédé à son inscription et ils ont bien fait car, aujourd’hui, il est champion du Tamil Nadu dans sa catégorie. Son niveau technique lui permettrait d’accéder au niveau national et de viser une sélection olympique, mais son arme, de qualité moyenne, l’empêche de rivaliser avec ses concurrents nantis de fusils beaucoup plus onéreux, donc beaucoup plus stables et malheureusement ses moyens de lui permettent pas l’acquisition d’un fusil plus performant. Quant aux sponsors, ils ont accepté depuis peu de prendre en charge ses déplacements, mais, toujours à cause de sa religion, ils ne veulent pas financer l’achat d’une nouvelle arme.
Cette fois, c’est moi qui reste bouche bée !
Ashiq, lui, rêve de devenir pilote, mais là aussi, il est très difficile de trouver un centre de formation. Finalement, pour une petite fortune, il intégrera bientôt une école néozélandaise.

Tout cela me rend triste, cette imbécile et cynique ségrégation anti islam, qui sévit de l’Inde à l’Occident, ne peut apporter que désastres et injustices.
Stigmatiser des millions de croyants pacifiques à cause des agissements criminels d’une poignée de crétins fanatiques et sanguinaires est stupide et immoral.
D’autres religions ont, ou ont eu par le passé, leur lot d’excités fondamentalistes, tiens au hasard, l’Inquisition…
En a-t-on déduit pour autant que tous les cathos sont des criminels en puissance ?

Pour voir un clip de nos vidéo clip sur le temple, cliquez ici (le commentaire est en italien)
19:53 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Tamil Nadu, Trichy, religions
10.09.2007
Johny, un garçon positif
Celestissima se diversifie et vient d'ouvrir un nouvel espace dédié à l'écriture:
"Des nouvelles de Céleste".

En un an, Trichy a encore changé.

Sur le parking de notre hôtel, le Femina, les gros 4x4 rutilants, air con et vitres fumées, ont presque totalement remplacé les Ambassador, qui, il y a deux ans, se pavanaient sous les tamariniers. Aujourd’hui, elles se cachent humblement derrière les arrogants monstres chromés qui déversent sur le bitume de grosses dames parées d’or, venues avec maris, belles-mères et progénitures, s’approvisionner au supermarché ou regarder les enfants s’amuser dans l’espace qui leur est dédié.


Des milliers de jeunes gens et de jeunes filles, bardés de diplômes en informatique, physique, mathématiques, commerce, des ingénieurs, des médecins, sortent chaque année des innombrables College et trouvent immédiatement du travail.
Dans trois ans, son master en poche, Johny sera l’un d’entre eux.

En un an, des choses ont changé. D’abord ses parents ont découvert sa relation avec sa « girlfriend », la jolie et douce Priya.

Et bien il avait raison. Ses parents n’ont certes pas sauté de joie, ils ont même fait la gueule les premiers temps, puis ils ont accepté de rencontrer Priya. Depuis celle-ci et la maman de Johny se parlent régulièrement au téléphone.
Quant aux parents de Priya, ils vivent au Koweït, et ne l’ont pas vue depuis trois ans. Elle les a néanmoins informés de son choix, qui ne les a guère enthousiasmés. Mais voilà, eux aussi ont fait un mariage d’amour, interreligieux, lui étant catholique et elle hindouiste. « Alors vous devez nous comprendre, leur a dit Johny, vous ne pouvez pas me refuser parce que je suis musulman ! ».
Et eux aussi ont accepté.
Ils ont bien fait, Johny est en tout point un jeune homme remarquable.
Outre un sourire éblouissant, de brillantes prouesses scolaires et de réelles capacités sportives (il est champion de tir et de tennis), il fait preuve d’une remarquable ouverture d’esprit.
Bref c’est un garçon positif.

Et puis il n’est plus au Jamal Mohamed College, mais dans un établissement catholique.
Je m’étonne de ce changement, il m’explique que le Jamal Mohamed College n’a pas tenu ses promesses de le sponsoriser pour ses compétitions de tir, qui ont lieu aux quatre coins de l’Inde, et qui coûtent fort cher. De plus, dans sa nouvelle école, les entreprises viennent directement recruter les meilleurs élèves, autrement dit il est assuré, dans trois ans, d’avoir un emploi intéressant et très bien rémunéré.
L’année dernière au Jamal Mohamed, il a déjà été recruté, par une entreprise saoudienne, qui lui proposait un emploi immédiat, correspondant à sa formation, mais il devait partir pour neuf ans, après avoir remis son passeport à la direction de l’entreprise.
Avec l’accord de ses parents, il a refusé.
« D’autres partent encore, parce qu’ils n’ont pas le choix, ils ont besoin de travailler tout de suite, et ils sont traités comme des esclaves. Nous, nous ne sommes pas riches, mais mes parents préfèrent faire attention à l’argent pour que je puisse continuer à étudier. Et puis le marché du travail est en train d’exploser, bientôt, plus personne n’aura besoin de partir, il y aura du travail en Inde pour tout le monde ».

En écoutant Johny, si serein, si enthousiaste, je mesure toute la différence entre de vieux pays occidentaux, qui caracolent en tête de la liste des puissance mondiales mais qui ne sont même plus capables d’offrir du travail à leurs jeunes diplômés venus des classes moyennes (comme Johny dont le père est serveur dans un restaurant) et un pays en développement où les adultes de demain avancent sans crainte, avec la certitude que leur vie sera meilleurs que celle de leurs parents.
Mais néanmoins je m’inquiète, car le développement économique mal géré entraîne la destruction des ressources planétaires, multiplie les inégalités, sème la désolation.
Les Indiens sauront-ils user de leur sagesse pour accéder au bien-être pour tous, ou reproduiront-ils aveuglément les schémas occidentaux erronés ?

18:35 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Tamil Nadu, Trichy
07.09.2007
Rentrer

Voilà, je suis à Bologne.
J’ai patienté dans des aéroports aseptisés et pris des avions bondés dont la population était soigneusement divisée. En haut et à l’avant les riches, ceux qui ne voyagent pas mêlés à la populace de la classe économique, mais entre eux, chouchoutés par les hôtesses mielleuses, ceux qui ne font pas la queue pour les contrôles policiers, mais qui passent fièrement, sûrs d’eux, affichant l’arrogante impunité de qui se pense appartenir à une élite, alors que dans la longue file des autres, de ceux qui ne voyagent ni pour affaires, ni pour tourisme, mais parce que les vicissitudes de la vie, la pauvreté, les dissidences politiques les ont contraints à l’immigration, de ceux dont certains indignes pays occidentaux ayant depuis longtemps oublié de sens du mot solidarité et dépourvus de moindre vision de l’avenir ne veulent plus, des anciens à la peau parcheminée et aux mains tremblantes, des jeunes femmes enceintes, des bébés exténués attendent debout pendant des heures.
J’étais du bon côté de la barrière, là où j’aime être, avec les pauvres, avec les femmes en sari coloré, avec les moustachus basanés, avec les bébés aux grands yeux sombres, avec trois touristes occidentaux qui, comme moi, avaient encore dans les yeux la magnificence colorée, le somptueux chaos de l’Inde.

Bologne est froide et triste, bien proprette et bien rangée, faisant son maximum pour répondre aux vœux de son maire, un maniaque de l’ordre.

Je n’aime pas l’ordre imposé.

Rien ne m’angoisse plus qu’un univers trop ordonné où chaque chose a sa place et chaque place a sa chose, ou sa personne.
Dans le nouvel ordre économique mondial les choses ont plus d’importance que les êtres humains, ceux-ci n’étant plus appréciés que comme esclaves consommateurs, chair à usine, cerveaux vidés afin d’y imprimer la propagande mercantile.

Perdre sa vie à la gagner.
Y perdre aussi son âme, sa créativité, sa fantaisie.

Je ne connais qu’un seul luxe: avoir le temps.
Le temps de flâner, de penser, de rêver, de créer, de jouer avec des enfants, de regarder les autres, de leur sourire. Le temps de profiter pleinement de chaque instant de ce truc merveilleux, la vie.

En Inde la vie est partout, dans les rues, dans les campagnes, dans les temples et les marchés, bruyante, indisciplinée, active ou paresseuse.
En occident elle se cache, se terre dans des immeubles de verre et d’acier, dans des galeries commerciales où, dans ce monde artificiel qui se prétend libre et civilisé, des boutiques interchangeables proposent des uniformes coûteux dont les critères ont été soigneusement élaborés par les marchands de textile qui vendent aussi des armes, des livres, des journaux dont le contenu, dûment contrôlé, chante les louanges du dirigeant politique, méprisable pantin qu’ils ont acheté pour servir leurs intérêts et qui s’agite hystériquement pour leur complaire, entraînant dans son sillage courtisans et flagorneurs, corbeaux cyniques et crétins avides.

Je n’ai pas pour autant une vision idéaliste, idyllique de l’Inde, je connais ses défauts, et en ce qui concerne son avenir j’oscille entre pessimisme quand je la vois se précipiter avec enthousiasme là ou nous sommes nombreux à ne plus vouloir aller, c'est-à-dire dans le mur, et optimisme car son peuple, le peuple de Gandhiji, est capable d’une extraordinaire capacité de résistance, d’une infinie patience.

Comme je suis très peu rentrée et que j’ai beaucoup de retard, la chronique indienne continue.

14:40 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : Inde
01.09.2007
Dix petits indiens

Histoire d’être sûr de pouvoir passer le long hiver bolognais scotché devant son ordinateur à faire des montages vidéo, Fabiolino a eu l’idée d’un autre documentaire portant sur les enfants de Namaste.

Filmés dans leurs vies quotidiennes, dix d’entre eux, d’où le titre « Dix petits indiens » répondent à une liste de questions, toujours les mêmes.

Certains ont récité des poésies, d’autres ont chanté et Sajan a exécuté un extraordinaire numéro de danse.


Elle s’appelle Ashna Shaji et a elle a treize ans. Elle vit dans une minuscule maison de boue séchée, dépourvue d’eau et d’électricité, en compagnie de sa mère et de son frère aîné.

Ses parents, un fier musulman et une belle hindoue, se sont mariés par amour, subissant ainsi les représailles de leurs deux familles, qui réunies dans la cruauté les ont unanimement rejetés.

Sa maman a dû renoncer à son emploi d’infirmière, elle fait vivre sa petite famille en faisant le ménage chez des voisins et Namaste a trouvé un sponsor pour financer les études des enfants.
Heureusement, car Ashna Shaji est d’une intelligence stupéfiante. Bien que fréquentant l’école du gouvernement, réputée pour sa médiocrité, elle parle couramment anglais et a remporté un nombre incalculable de diplômes et de médailles en participant à des concours de poésie, d’élocution, de mathématiques ou d’informatique.
Sa maman nous montre fièrement une pile d’articles de journaux soigneusement découpés et que l’humidité régnant dans la maisonnette a ramollis, tous parlent d’elle et vantent ses incroyables talents.

Pourtant elle est née d’une mère hindoue, présente, attentionnée, qui lutte pour que sa fille, dont elle si justement fière, puisse étudier, devenir médecin comme elle le souhaite.
Le père musulman s’est quant à lui depuis débarrassé de tous soucis de genre.
Ce choix pourrait surprendre, mais en fait ce n’est pas un.
On ne devient pas hindou, on nait hindou, un point c’est tout. Fille d’un musulman, il est fort probable qu’elle ne soit pas considérée comme hindoue par ces derniers.
L’Islam, comme le christianisme lors de sa gloire (ce qui n’a pas manqué d’occasionner les carnages que l’on sait) et encore maintenant chaque fois qu’il le peut, a une politique expansionniste, l’hindouisme, non (ce qui ne signifie pas pour autant que tous les hindous soient de doux agneaux rêveurs et pacifistes, ils sont capables aux aussi, au nom de la foi, de massacres et d’ignominies).
Au vingtième siècle, à la suite de la vague gandhienne, quelques exceptions furent faites pour une poignée d’intellectuels occidentaux, mais, sinon, la règle est incontournable. Par contre, quiconque en a le désir peut à sa guise prier Shiva, Vishnou, Krishna ou n’importe quel des innombrables (ou presque) dieux du panthéon hindou.
Pour les musulmans, au contraire, chaque brebis est précieuse et qui provoque une conversion est dûment honoré.

La discussion avec Ashna Saji est passionnante. Elle se soucie d’écologie et voudrait que l’Inde soit nettoyée des monceaux de sac plastique qui, indestructibles, se répandent partout, s’accrochent aux feuillages, bloquent les ruisseaux. Pourtant, sa famille et elle ne participent guère à la gabegie, ils sont très très loin du consumérisme et du gaspillage.
Elle aimerait se rendre à New Delhi, pour voir le mausolée de Gandhi.
Je lui suggère d’adresser un message aux jeunes occidentaux de son âge :
Alors, d’une voix ferme, fixant l’objectif de la caméra, elle dit :
« Je leur demande de ne faire que des bonnes choses, de ne pas faire la guerre, de ne pas détruire la planète. »
Puissent-ils l’entendre !

07:20 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : inde, kerala, namaste
30.08.2007
Casa delle mamme (suite) : les Sims

Afin de ne pas perdre une minute nous proposons à Sunitha et sa belle-mère de nous accompagner dès maintenant pour leur montrer la « Casa delle mamme » et leur présenter ses habitantes.
Elle acceptent avec enthousiasme, et, pendant qu’à l’intérieur de la masure elles troquent leurs pauvres vêtements contre des saris, je les entends rire et plaisanter.
Et, dans la nuit tombante, nous reprenons tous ensemble le long sentier de terre ocre.

A la « Casa delle mamme », on nous accueille avec la joie habituelle, et (le discours de ce matin aurait-il déjà porté ses fruits ?) l’ambiance entre les mamans semble nettement plus chaleureuse.
Nos nouvelles recrues ouvrent de grands yeux ravis, nul doute que cet habitat de pierre, spacieux, propre et lumineux, ne leur paraisse aussi somptueux qu’un palace.
Nous faisons les présentations et expliquons aux mamans la difficile situation de Sunitha, malheureusement proche de celles qu’elles ont connues, avant. Je leur demande leur aide pour faire en sorte que Sunitha, Vineeth et Vivek, se sentent bien dans la maison.
Elles acquiescent en souriant.
La découverte de la cuisine enchante Sunitha et sa belle-mère et leurs visages s’illuminent.


Les mamans ont préparé le thé et ouvert un paquet de rondelles de bananes séchées. Une gentille discussion s’installe, où il apparaît que Susheela et la belle-mère de Sunitha (honte à moi je ne suis pas parvenue à mémoriser son prénom) se connaissent.
Ensemble, nous convenons que Sunitha et les petits viendront s’installer lundi, c'est-à-dire dans deux jours.
Il fait nuit noire quand nous les déposons au bord de la route défoncée. Dans une obscurité qui me serait ô combien hostile si je devais avoir à la traverser, pas une lumière ne brille. Mais eux s’engagent d’un pas joyeux sur le sentier. Avant de nous séparer la belle-mère de Sunitha prend doucement ma main, la porte à ses lèvres pour exprimer sa reconnaissance et l'émotion me monte aux yeux.

Dans le van qui nous ramène à Namaste, va savoir pourquoi, je pense à ce fameux jeu, les Sims, où des occidentaux nantis, se prenant des dieux, manipulent les destinées de tristes personnages fictifs.

09:35 Publié dans Nouvelle chronique indienne | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Inde, Kerala, case delle mamme







