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2 mai 2008 — Au jour le jour, Journal intime
1968, j’ai douze ans et le mois de mai n’en finit pas de s’étirer entre les cerises et l’ennui des journées immobiles.
Comme mes parents sont en grève la cour de l’école demeure vide, abandonnée.
La radio diffuse sans interruption de la musique classique. Je ne l’écoute pas. Moi j’aime les chansons, elles m’ouvrent la porte des sentiments adultes, des frissons amoureux, des larmes, des trahisons.
J’ai beau guetter de ma fenêtre, pas une voiture ne traverse le village.
Le temps semble suspendu dans la chaleur du printemps.
Mes parents vont à des réunions à Châteauroux. Je ne sais pas pourquoi mais je pressens qu’il se passe quelque chose d’important.
Et puis j’ai un amoureux. Il s’appelle Daniel, il est de Saint Benoît. Tous les soirs, vers sept heures, il vient pétarader en mobylette devant la maison.
Un soir il s’arrête devant la grille. Il m’attend. Je me faufile jusqu’à lui, le cœur battant de joie mêlée de peur. Gare à moi si mes parents me surprennent! Nous échangeons quelques mots. Il me dit que j’ai de la chance d’aller au collège, lui, il est en apprentissage. Sa famille est pauvre, il doit travailler.
Ce n’est pas un garçon pour moi. Nous le comprendrons tous les deux. Notre ébauche d’idylle tournera vite court. Pas même un baiser.
Le mois se termine. Le général revient. Mes parents sont amers.
« On s’est fait avoir » dit mon père.
L’école reprend, comme je n’ai rien fait pendant des jours et que mes pensées tournent autour de Daniel, mes notes sont basses.
Je falsifie grossièrement ma moyenne sur mon livret de fin d’année. Evidemment mes parents s’en aperçoivent et s’abat une inévitable et douloureuse punition.
En apparence rien n’a changé.
Et pourtant si. Le vent d’insoumission qui a soufflé sur la société l’a défaite de ses vieux carcans.
Quand, quelques années plus tard, je céderai avec délices et frénésie au désir amoureux, il me suffira d’aller chez un médecin pour prendre la pilule.
Je le devrai à la détermination et au courage des mouvements féministes qui, renforcés par les événements de Mai, réussiront à imposer des lois essentielles : l’accès à la contraception, le droit à l’avortement.
La liberté de mes vingt ans, ce sont les rebelles de Mai, qui me l’ont apportée.
J’en ai dévoré les fruits et savouré le nectar.
La croyant éternelle, définitivement acquise, j’ai peu songé à perfectionner le monde, laissant à d’autres, qui me semblaient plus sages que moi, le soin de gérer cette société nouvelle.
J’étais persuadée que l’humanité entière marchait vers la solidarité, la paix, la justice.
Puis, peu à peu, ma naïveté s’est effilochée. De vilains coups de canifs ont rompu la bulle.
Septembre 1973, assiégé, Salvator Allende se suicide. Soutenu par l’état américain le sinistre Pinochet installe une dictature sanglante
Juillet 1985, les services secrets français, dans une lamentable opération, tentent de couler un bateau de Greenpeace voulant s’opposer à des essais nucléaires : le Rainbow Warrior.
Mai 1993, Pierre Beregovoy met fin à ses jours et valsent des hypocrites. A tort ou à raison, ce sera pour moi le sacrifice d’un honnête homme et la fin de ma candeur politique.
Prisonnière aussi de mes propres chaînes, celles insidieuses qui avaient résisté à l’exultation du corps, à l’indépendance, aux années de fêtes, j’ai traversé les années 80, puis les premières de 90 en zigzaguant parmi les chagrins, la violence conjugale, les difficultés financières, les désillusions.
Avant qu’à nouveau ma vie ne reprenne un sens.
A l’heure où ceux qui nous tiennent lieu de penseurs, brasseurs de vent et agitateurs de vaines paroles, décortiquent, analysent et critiquent à l’aune de leurs fantasmes et délires intimes ou politiques ce qui fut une explosion de jeunesse et de liberté, je n’ai qu’un seul, absurde, regret, celui d’avoir été trop jeune pour courir dans les rues de Paris, chanter sur les barricades et lancer des pavés.
« Vivre sans temps mort et jouir sans entrave »
Et pour vous, Mai 68?
21 février 2008 — Au jour le jour, Journal intime
J’ai été taguée !
Par Fanny tout d’abord, puis simultanément, ou presque, par Marc et Eric.
Je ploie actuellement sous le poids du labeur, ce dont je ne plains pas (ce serait franchement indélicat par rapport à tous ceux et celles qui aimeraient bien, justement, travailler mais qui n’ont pas cette chance, à ce sujet je prolonge la parenthèse pour souligner cette hérésie couramment colportée qui consiste à considérer le fait de travailler comme une chance. D’abord avoir un travail dans une société qui se pense « avancée » ne devrait pas être une chance mais un fait normal, avec un petit effort de solidarité et de partage il serait sans nul doute possible d’assurer à tous un emploi décent. Ensuite, j’entends par décent un travail effectué dans de bonnes conditions, qui laisse du temps libre, qui plaise et qui soit correctement rémunéré.
Au XXI ème siècle, on aurait pu espérer que ce soit possible, et bien non !
En ce qui me concerne je ne suis pas fanatique de la chose et j’attends impatiemment le moment de pouvoir réduire mes activités.
Le travail, oui, parce qu’il le faut bien, mais pas plus !)
Revenons à nos moutons, pour dire, simplement qu’en ce moment je suis un tantinet débordée, mais que je participe avec amusement à cette chaîne.
Le règlement du jeu stipule qu’il faut :
* Mettre le lien de la personne qui vous tague
* Mettre les règlements sur votre blog
* Mentionner six choses/habitudes/tics non importants sur vous-même
* Taguer six personnes à la fin de votre billet en mettant leurs liens
* Aller avertir directement sur leurs blogs les personnes taguées
Comme je parle volontiers de moi à longueur de Célestissima (qui a dit trop ?), il n’est pas si facile de trouver six choses, même petites, que je n’aurais encore jamais dévoilées.
Après mûre réflexion, Fanny m’ayant taguée il y a déjà une bonne semaine, voici ces fameuses petites choses sans importance (quoique) :
- Je suis désordonnée. Mon bureau ressemble à un champ de bataille, quand j’ouvre la porte de mon armoire il est rare qu’un pull ou une chaussette ne profite pas de l’occasion pour tenter de s’échapper et les casseroles sont entassées en une pile branlante qui menace à tout instant de s’effondrer dans le placard.
- Désordonnée avec les objets mais ponctuelle (à un point presque inquiétant me dit-on parfois) car dans ma tête, par contre, c’est bien rangé et je suis très organisée.
- J’aime jouer et quand je joue je préfère nettement gagner. Le summum ayant été une partie de tennis acharnée, en plein cagnard, contre une grande Danoise musclée qui était persuadée qu’elle allait m’écraser vite fait bien fait. La partie a duré cinq heures. A chacun de ses beaux coups de raquette stylés j’opposais des balles mollasses qui s’écrasaient sournoisement hors de sa portée. Elle n’était pas très rapide, moi si. Finalement elle a déclaré forfait et j’ai remporté le tournoi.
- Quand je parcours Bologne en vélo je chante, fort, généralement des tubes de mon enfance (en ce moment « Ma petite Julia » de Pierre Perret, « Une marguerite entre les dents…), qui surgissent inopinément de ma mémoire dès que je commence à pédaler. Je chante aussi dans ma tête chaque fois que je me trouve dans une situation qui m’ennuie (réunion de travail, dîner interminable, etc.)
- Je ne peux pas m’empêcher de faire des commentaires à voix haute quand je regarde un film. Il paraît même, dit mon entourage, que j’ai une fâcheuse tendance à expliquer aux autres ce que j’ai compris de l’histoire et que je tiens, mordicus, pour exact.
- M’habiller est mon premier plaisir de la journée, j’y accorde un soin particulier. Pas question de sortir si je ne suis pas satisfaite de ma tenue. Le choix des vêtements est essentiel. Tout est assorti, des chaussures aux boucles d’oreilles, sans oublier le chouchou noué dans mes cheveux. Je le fais pour ma satisfaction personnelle (bien sûr), mais aussi pour offrir aux autres un ensemble harmonieux, joli, agréable à regarder.
Voili voilou !
Je passe le relais (la patate chaude) à Brigetoun, OH91, Fiso, Fauvette, Falconhill, et Swâmi Petaramesh.
13 janvier 2008 — En Italie, Journal intime

Mercredi, toutes nos affaires empaquetées, nous quitterons l’appartement où nous avons vécu pendant huit ans.

l’ancienne maison
Il était beau, spacieux et nous y avons été heureux mais je le quitte sans le moindre regret.
Je ne l’ai jamais vraiment aimé. Trop symétrique, froid, bourgeois, sans âme peut-être. Les jours de déprime le granit moucheté de ses sols m’évoquait l’austérité des pierres tombales.

Sini nous aide à empaqueter
Bien que plus petit et plus modeste le nouvel appartement m’enchante.
Ce fut un coup de foudre.

J’ai immédiatement aimé ses carrelages colorés, joyeux, luisant sous un rayon de soleil.
Ce matin je les ai longuement briqués.
Comme je ne suis pas la reine du ménage il y a fort à parier que jamais plus je ne leur consacrerais une telle attention, mais ce matin, il fallait le faire. Il me fallait m’approprier ces lieux où nous vivrons désormais.

J’aime déménager, ou plutôt, j’aime le changement. Nous n’allons pas bien loin, dans le même quartier, mais les voisins seront différents. En ce qui concerne ceux que nous laissons, là non plus pas de regrets. J’ai toujours senti chez eux une pointe de supériorité probablement due à leur statut de propriétaires (parfois les gens sont d’une bêtise dont on ne sait si elle est comique ou pathétique).
Le nouvel immeuble appartient à une seule personne et nous sommes tous locataires. Plusieurs appartements sont loués par des étudiants, c’est parfait, les rapports seront plus faciles.


« Pierre qui roule n’amasse pas mousse », pour moi, c’est parfaitement exact. Au fil de mes déplacements (10 déménagements en 30 ans), j’ai abandonné des meubles, des tapis, des objets. Et je me rends compte à quel point je suis peu attachée aux biens matériels.
Une table en marbre, une chaise branlante, des livres, des photos, mes sculptures et mes vêtements, voilà tout ce dont je dispose.
Heureusement Fabio a le sens de la maison et du mobilier. Si nous étions tous les deux pareils nous n’aurions rien ! C’est cela être complémentaires et je m’émerveille de l’avoir à mes côtés.

Ceci expliquant cela, j’ai été peu présente sur le web ces derniers jours et je ne le serai pas davantage durant ceux qui viennent.
Le prochain billet sera écrit dans un salon coloré et lumineux, par la fenêtre je verrai les toits rouges des maisons et au loin les collines bolognaises.

la Pin Up: dessin de Runci