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29 juin 2008 — Ailleurs, Au jour le jour, En Italie, Récits
« Un pays sans Rroms est un pays sans liberté », citation rom (ter)
Dans la catégorie « les Droits de l’homme on s’assied dessus », Roberto Maroni, le ministre de l’Intérieur italien, vient de franchir une nouvelle étape. Il a en effet présenté devant le comité des affaires institutionnelles de la Chambre des Députés des dispositions concernant la communauté rom.
Il s’agit ni plus ni moins, et bien qu’il s’en défende, d’un véritable fichage ethnique puisque les empreintes digitales de tous les habitants des campements nomades italiens (environ 140 000 personnes) seront relevées.
Y compris celles des enfants.
« La commission Européenne ne commente pas officiellement ce qui n’est pour l’instant que des déclarations politiques. Toutefois, répondant aux questions de quelques journalistes, Pietro Petrucci, porte parole du Commissaire Européen Jacques Barrot, a annoncé que, suivant les règles de l’UE, le fichage n’est de toute façon pas possible et que cela ne s’est jusqu’alors jamais produit dans un pays membre ». (Il Manifesto)
De même, Thomas Hammarberg le commissaire aux droits humains du Conseil de l’Europe a déclaré « Je suis très préoccupé, ce sont des méthodes qui rappellent des mesures prises dans le passé et qui ont porté à la répression des Roms ».
Terry Davis, le secrétaire du Conseil de l’Europe a déploré que “cette proposition prête à des analogies historiques qui sont tellement évidentes qu’il est inutile de les citer“. Puis il a ajouté : “Je pense que la démocratie et les institutions de l’Italie sont suffisamment mures pour empêcher de telles idées de devenir des lois mais je suis néanmoins inquiet de ce qu’un haut responsable du gouvernement de l’un des Etats membres du Conseil de l’Europe ait apparemment avancé une telle proposition“.
Belles réactions, certes, mais de principe, car sur le terrain le fichage des roms a déjà commencé, comme à Naples, depuis une semaine, où il semblerait que les enfants de moins de 14 ans aient été épargnés.
A Milan le préfet Gian Valerio Lombardi ne cache pas son enthousiasme “Rien de neuf, sur les empreintes, les normes déjà en vigueur autorisent la photosignalisation pour qui ne parvient pas à prouver sa propre identité et même pour les mineurs ».
Là-dessus le préfet cite la loi de référence, numéro 633 du 22 avril 1941, promulguée par les fascistes et qui fut utilisée pour ficher les indésirables du régime : les roms (comme par hasard), les juifs et les opposants politiques.
Prenant la parole devant la Commission des Affaires constitutionnelles de la Chambre des députés, Maroni, pas démonté pour un sou par les critiques venues de l’Europe, a affirmé “Il ne s’agira pas d’un fichage ethnique mais d’une garantie supplémentaire pour la protection de leurs droits“. Avant d’extirper de ses manches un alibi humanitaire :
“Nous prendrons aussi les empreintes des mineurs pour éviter des phénomènes comme la mendicité. La garde des enfants sera retirée aux parents qui les envoient mendier plutôt qu’étudier à l’école“.
“Ce sera un véritable recensement pour pouvoir garantir à ceux qui ont le droit de rester dans le pays, de pouvoir vivre dans des conditions décentes. Et de renvoyer chez eux ceux qui n’ont pas le droit de rester en Italie“.
Côté italien Rosy Bindi (PD) s’est offusquée de la mesure « Le gouvernement veut remettre en cause les fondements de la solidarité, en prenant leurs empreintes digitales aux enfants comme s’ils étaient des criminels. »
Le président d’Unicef-Italie, Vincenzo Spadafora a exprimé “la stupéfaction et la grave préoccupation” de son organisation à la suite de l’initiative du ministre Maroni.
“On a envie de lui proposer, pour respecter le droit à l’égalité de tous les enfants, de ficher de la même manière tous les enfants italiens. Les enfants roms ne sont pas différents des autres enfants, mais surtout les enfants ne peuvent pas et ne doivent pas être traités comme des adultes“, a ajouté Vincenzo Spadafora.
Si l’on note avec soulagement les quelques réactions politiques suscitées par cette nouvelle ignominie on ne peut par contre qu’être frappé par le mutisme de la société civile. Il faut dire que des sondages indiquent que près de 80% des italiens seraient favorables à ces mesures.
80%… un chiffre qui laisse un sale goût.
“Celui qui est prêt à sacrifier un peu de sa liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre , et finit par perdre les deux.”
Thomas Jefferson
Important une pétition en ligne pour soutenir les droits des Rroms
source principale “Il Manifesto”
textes précedents: “Latcho drom“, “Pogrom alla napolitaine“
24 juin 2008 — Au jour le jour, En Italie, Récits

Ce fut une de ces belles soirées dont on aime se souvenir.
Dans un « borgo » joliment rénové, sur les collines bolognaises, chez Mette, une amie norvégienne qui a grandi au Pakistan.
Ana l’Espagnole était venue avec son « ragazzo », Iqbal, Indien du Maya Pradesh, qu’à force de ténacité elle parvient à « inviter » chaque année pour trois mois.
Agostina avait apporté du riz délicieusement parfumé et des desserts de son pays, le Pakistan. Elle est à Bologne depuis 15 ans, venue rejoindre son mari, loin de Lahore.
Puis sont arrivés Rana et Reza, Pakistanais eux aussi.
Bref Fabio était le seul Italien.
Autour du délicieux chicken tikka de Mette et des pakoras d’Iqbal, fin cuisinier, la discussion s’est tenue en italien, en hindi et ourdou (qui sont deux langues très proches oralement, les graphies étant par contre différentes), en anglais et en norvégien quand Mette parlait à Milena, sa fille, qui elle lui répondait en italien.
Nous avons parlé de tout et de rien, des pakoras croustillants et du vin gouleyant, de leur difficulté de voyager et de la récente directive européenne de la honte.
Puis, notant mon accent (ce qui entre nous n’est pas difficile), Rana m’a dit qu’il avait vécu quelques années à Paris et nous avons conversé en français.
Iqbal s’est mêlé à la discussion.
Voilà comment samedi soir, sous un ciel italien j’ai entendu un Pakistanais et un Indien se parler en français.
Et j’ai pensé, une fois encore, que nous devons tout faire pour que tous, dans le monde entier, puissent avoir la même liberté de mouvement que nous, car fermer les frontières revient à condamner les peuples, y compris les nôtres, à la sclérose, à l’immobilisme.

16 juin 2008 — Au jour le jour, En Italie, Récits
Grosses berlines fleuries ou carrioles à l’ancienne, costumes sombres et robes longues, à Santeramo, la saison des mariages bat son plein.
En fin de semaine on en célèbre plusieurs par jour et l’église ne désemplit pas.
Ce n’est pas une mince affaire !
L’institution se porte bien et tout le commerce qui l’accompagne est florissant, une bonne partie des magasins de la ville y consacre son activité.
Fleuristes, chausseurs, marchands de vêtements de cérémonie : strass, paillettes, frous-frous, tulle et dentelles.
Magasins de bibelots tarabiscotés, les fameuses « bonbonniere » qui sont offertes aux invités de la noce.
Il faut dire qu’étant donné ce que coûte d’être invité à un mariage, ce présent, même modeste, est justifié.

Pour une famille de quatre personnes, une invitation au mariage de la cousine du second degré que l’on n’a pas vue depuis 10 ans et dont on s’imaginait sottement qu’elle était encore au collège, signifie devoir s’acquitter d’un cadeau de mariage, financier, de l’ordre de 200 euros par personne, somme à laquelle il faudra ajouter les frais vestimentaires. Les femmes se devant d’exhiber des toilettes achetées dans les boutiques mariage chic local de la ville, pas d’espoir de s’en tirer à moins de 1200 euros !
En échange on sera invité à d’interminables agapes, gastronomiques, dans une de ces salles de réception parées de fleurs que les riches et malins propriétaires terriens ont fait construire dans leurs champs. Balcons et colonnades, faux marbres, baies vitrées et balancelles dans des jardins pour les photos des jeunes mariés.

La pratique de la dot n’existe plus mais les transactions matrimoniales reposent toujours sur des accords très précis.
La jeune épousée doit fournir un trousseau, le « corredo » qui est composé du linge de maison et de tout l’ameublement de la chambre.
La famille du mari n’ayant elle à fournir que la batterie de cuisine et la robe de la mariée.
Les frais, énormes, de réception sont eux aussi partagés inégalement entre les deux familles, celle de l’épouse payant beaucoup plus que celle du mari.

L’argent récolté auprès des invités servira, si besoin est, à régler les frais de la réception. Sinon il sera utilisé par les tourtereaux pour « s’installer » ou convoler aux Maldives, destination privilégiée des lunes de miel italiennes.

Pour les mariages de leurs filles les parents des Pouilles se serrent la ceinture et s’endettent pour des années.
Finalement c’est presque comme en Inde !
Tiens on va faire une série mariage : c’était comment pour le vôtre ?
Le mien fut un désastre, du matin au soir. Je vous le raconterai un jour ou l’autre.
25 mai 2008 — Au jour le jour, Récits
Règle du jeu imaginé par Zoridae : « écrivez dans la peau de l’autre sexe » .
Quand nous nous promenons au jardin, moi accroché à son bras, tout le monde nous regarde et je vois l’envie pétiller dans les yeux de mes congénères.
Ils regardent se balancer son cul dont je jurerais qu’il a la fermeté d’une pomme.
Ils salivent en biglant la rondeur de ses nichons.
Sa blondeur les aveugle, sa blancheur les excite.
Mais elle ne les voit pas car je suis son seul souci.
Je l’aime.
Elle a réveillé en moi des désirs que je croyais disparus, avalés par la vieillesse.
Quand elle me lave, ma vieille bite se tend et se gonfle. Elle ignore son raidissement, astique, soulève, frotte, assèche.
Ses gestes sont précis, efficaces, excitants.
Jamais je n’ai eu à mes côtés une créature aussi parfaite. Ma femme, Dieu ait son âme, n’était pas une beauté. Les grossesses et les soucis avaient vite eu raison de sa fraîcheur.
Nous n’avons pas eu la vie facile.
Elle voulait que les enfants étudient et pour cela nous avons multiplié les sacrifices.
Je travaillais le jour, je travaillais la nuit, je travaillais toujours. Je n’étais jamais à la maison.
Elle si.
Résultat quand elle est morte ils ont pleuré comme des veaux et mis fin à leurs visites dominicales.
Nous n’avions rien à nous dire. Ni avec l’ingénieur, ni avec l’avocat et encore moins avec leurs femmes, la godiche et la pimbêche.
On a vécu comme ça pendant quelques années. Je m’en foutais bien qu’ils ne viennent pas me voir, je passais mes matinées dans mon bout de jardin potager et mes soirées au “circolo” à taper le carton avec mes copains.
De temps en temps les petits-enfants venaient me rendre visite, je leur filais un billet et ils repartaient au bout de dix minutes.
Puis j’ai eu mon attaque. Le médecin leur a dit que j’étais incapable de vivre seul. C’est sûr avec un bras et une jambe paralysés ! Il leur a suggéré de me prendre chez eux.
Je n’ai pas assisté à la scène mais j’imagine très bien les regards ennuyés qu’ils ont dû échanger à l’idée de se taper le vieux à la maison.
Alors ils m’ont offert Ludmilla et j’ai arrêté de regretter d’avoir tant bossé pour qu’ils « réussissent dans la vie », comme disait Concetta, Dieu ait son âme.
Ludmilla est mon soleil. Je fais semblant de m’assoupir dans mon fauteuil et les yeux mi-clos je la regarde vaquer aux tâches ménagères.
Nous parlons peu, je veux dire que nous n’avons pas de discussions. Mon élocution est difficile et je crois qu’elle préfère le silence. De toute façon, je n’ai jamais été très causant.
Parfois elle est triste Ludmilla.
Elle pense à sa fille et son mari qui sont restés dans son pays, la Moldavie. Avant de la connaître je ne savais même pas que ça existait, la Moldavie. Il paraît qu’ils ont été communistes.
Je l’aime mais elle ne m’aime pas.
Je le sais.
Pourtant jamais personne ne s’est aussi bien occupé de moi. Même pas ma mère, la pauvre femme avait autre chose à faire que de me torcher les fesses.
Un jour, au jardin, je somnolais sur un banc et Ludmilla parlait avec une autre “badante”, roumaine celle-là.
Je l’ai entendue dire qu’elle voudrait partir ou trouver un autre travail.
Hier l’avocat est venu. Ludmilla lui a demandé de lui rendre son passeport. Là-bas en Moldavie, sa fille est malade. Elle voudrait rentrer chez elle.
Il a pris ses grands airs et il a refusé. Pas question. Elle s’est engagée à travailler pour eux, elle doit rester.
Il parlait fort, d’un ton méprisant.
Evidemment il ne m’a pas demandé mon avis. Comme j’ai du mal à parler tout le monde s’imagine que je suis sourd et gâteux.
Je ne suis ni l’un ni l’autre. Je fais semblant, pour avoir la paix.
Après son départ elle a pleuré.
Ce matin, elle avait encore les yeux rouges. Elle m’a donné mon bain, comme à un bébé, sauf qu’avec un bébé elle aurait souri et eu des gestes tendres.
Ensuite elle a pris le chariot pour aller faire les courses. Avant de partir elle m’a regardé, longuement. J’ai cru qu’elle allait me demander quelque chose. Dans ses yeux couleur d’azur je devinais une requête.
Mais elle a dû penser que ça ne servirait à rien de me parler car elle tourné les talons et s’en est allée.
Alors, le plus vigoureusement que je pouvais, je me suis arrimé à mon déambulateur. Lent comme une limace, gauche et empêtré, je suis allé dans ma chambre.
J’ai ouvert le coffre caché derrière le lit, j’y ai pris son passeport et je l’ai mis dans la poche de ma robe de chambre.
Je suis retourné péniblement à mon fauteuil, chaque pas m’arrachant des douleurs atroces dans les hanches.
Elle est revenue et a commencé à ranger les achats dans la cuisine.
Comme elle ne me regardait pas je l’ai appelée, d’un grognement.
Elle s’est approchée de moi.
J’ai sorti le passeport de ma poche et le lui ai tendu d’une main tremblante.
Et, pour la première fois, elle m’a souri. Puis elle s’est penchée et a doucement posé ses lèvres fraîches sur ma joue.