1971, internat de jeunes filles, lycée Pierre et Marie Curie, Châteauroux Lire la suite →
Articles classés dans 'Souvenirs souvenirs' ↓
Pierrot le fou, forever
10 décembre 2009 — Au jour le jour, Récits, Souvenirs souvenirs
A bas la réforme Haby !
31 janvier 2009 — Journal intime, Récits, Souvenirs souvenirs
Printemps 1975
Un ministre dont je ne connais que le nom a préparé une réforme et nous, les lycéens, n’en voulons pas.
Depuis deux jours, la fièvre agite le lycée Pierre et Marie Curie de Châteauroux, on palabre dans les couloirs, on rédige des tracts et on néglige les cours. Je ne sais pas grand chose sur la future loi mais je ne vais certes pas laisser filer une si belle occasion de m’amuser. Lire la suite →
Comme des graines que le vent éparpille…
29 décembre 2008 — Au jour le jour, Souvenirs souvenirs
Pendant des générations mes ancêtres ont humblement gratté la terre du bas Berry. Fermiers pour le compte de châtelains, ouvriers agricoles, tisserands, ils n’ont jamais rien possédé d’autre que la force de leurs bras.
Au début du XX siècle la République, créant de belles écoles publiques a permis à mes grands-parents d’accéder au savoir, puis, chienne, elle a expédié les hommes au front. Le premier mari de ma grand-mère maternelle n’en revint jamais.
De retour de la guerre mon grand-père paternel, délaissant la terre, embrassa la noble profession de gendarme à cheval.
Plusieurs de ses frères et sœurs furent poussés à l’exil. Ils partirent pour Paris, certains à pied, comme le Louis, pour y devenir maçons ou femmes de chambre avant de retourner mourir sur la terre qui les avait vus naître.
Continuant ce processus d’ascension sociale mes parents furent admis à l’Ecole Normale qui en ce temps accueillait l’élite du monde paysan, des classes ouvrières et de la toute petite bourgeoisie, celle des employés.
Enfants de longues lignées sédentaires, ils s’installèrent, leurs études finies, dans un village berrichon où se déroula toute leur carrière.
Ma sœur y moi y passâmes une enfance paisible, ponctuée de nombreux voyages estivaux, et une adolescence ennuyeuse.
Puis nous sommes parties, elle à Paris pour y convoler avec un Japonais dont elle aura trois enfants et moi sur la côte d’Azur rejoindre un rejeton de Russes blancs, des propriétaires terriens qui passèrent en quelques mois de la richesse insolente à la misère de l’exil. Je donnai moi aussi la vie à trois enfants.
Aujourd’hui, comme des graines que le vent éparpille, nos enfants sont au loin.

Samedi, chez mes parents qui eux aussi ont quitté le Berry et dont nous avons fêté le cinquante sixième anniversaire de mariage, toute la famille n’a pas pu être réunie. Mon fils aîné qui vit en Belgique était à Genève chez son père en compagnie de ma fille qui, elle, habite en Italie avec moi. Par contre, avec ma sœur, il y avait mes nièces, l’une venue de Kinshasa, l’autre de Londres et mon neveu parisien.
Il y avait aussi mon deuxième fils et sa compagne, née en Lorraine et demeurant à Nice avec lui. Et bien sûr, mon amoureux italien.

En 50 ans, la physionomie de la famille a complètement changé. Nous étions des paysans, cent pour cent français, berrichons de pur souche aux sabots crottés, nous sommes devenus des citoyens du monde, enrichis de gênes japonais, russes mais aussi anglais et italiens car du coté du père de mes enfants les mélanges se sont succédés.
Par chance, je suis née au bon moment. J’aurais pu connaître le sort de ma grand-mère, veuve et mère à 16 ans, morte à 34 d’une fièvre puerpérale, quelques jours après la naissance de son cinquième enfant. J’aurais pu être contrainte d’entrer au service d’une riche famille parisienne. J’aurais pu aussi n’avoir d’autre horizon que les champs autour d’une modeste ferme du bas Berry.
Si l’ascenseur social n’a pas systématiquement fonctionné, nos enfants ont étudié, ils ont choisi les métiers qu’ils font, ils voyagent, ils sont ouverts, disponibles, curieux, joyeux.
A l’instar d’Edgar Morin, je suis convaincue que « l’homme mêlé est l’avenir de l’homme et que le métissage est l’avenir du monde, il porte en lui l’humanisme planétaire ».
Et vous, qui passez par ces pages, comment ont évolué vos familles durant ces cinquante dernières années ?
Morts pour la France
11 novembre 2008 — Souvenirs souvenirs

11 novembre 1966
Et zut ! Le défilé va commencer et nous sommes encore à la maison. Par la fenêtre du cagibi je vois les élèves de l’école, endimanchés, se regrouper dans la cour. Les filles ont des bouquets de fleurs. Moi aussi j’en ai un, des dahlias du jardin que je suis allée ramasser ce matin, avant de nous préparer. Ils étaient humides de rosée glacée et j’avais les doigts gelés.
Moi je suis prête, si on est retard, ce ne sera pas de ma faute. J’ai mis l’ensemble veste robe beige et jaune que ma grand-mère nous a fabriqué l’année dernière, à Annie et à moi. Toujours habillées pareil, « Comme des jumelles » dit mémère.
Le problème c’est qu’on n’est pas jumelles, elle a deux ans de plus que moi et elle aimerait bien que ça se voit peu plus. De toute façon, si on m’avait demandé mon avis, je n’aurais pas mis l’ensemble de mémère non plus. Il ne me plaît pas et en plus, il gratte.
Enfin, ce n’est pas moi qui décide, en attendant, les chaussettes bien remontées sur les mollets, la queue de cheval impeccable, ou presque, j’attends impatiemment le début du défilé.
Il faut dire qu’à Parnac, 1000 habitants dans la commune, 149 dans le village, il n’y a pas beaucoup de distractions, pour être exacte, en dehors de la fête de l’école, il y en a que deux, la fête du village, avec un manège, et encore pas tous les ans, l’année dernière il n’est pas venu, et le défilé du 11 novembre.
Ce serait quand même dommage de manquer le départ, surtout qu’il a lieu sous la fenêtre.
Mon papa, lui, est déjà dans la cour, en costume, avec une cravate et son écharpe de maire en travers de la veste. Il discute avec des hommes, serre des mains. Mon papa est quelqu’un de très important, non seulement il est maire-de-Parnac, mais en plus, il est directeur de l’école de deux classes, l’une tenue par lui et l’autre par ma maman.
Ce qui fait qu’Annie et moi sommes à la fois les filles du maire et les filles du directeur d’école et de la maîtresse, et c’est pas tous les jours facile à porter, faut pas croire !
Enfin, on descend. Ma maman a mis son beau tailleur en laine-méchée-à-chevrons couleur feuille d’automne, avec des boutons dorés, qu’on a acheté dans le magasin chic d’Argenton et des chaussures à talons.
Pour un franc j’achète le bleuet en papier monté sur une épingle que je me plante dans le doigt en essayant de le ficher dans le tissu raide de ma veste.
Et c’est parti. Les anciens combattants ont pris la tête du cortège, leurs décorations accrochées aux vestes du dimanche, la casquette plate posée sur leurs cheveux blancs ou leurs crânes à demi chauves. Leurs visages ridés et rougis par les ans sont graves et leur pas pesant. Le plus petit a un bras en moins et le grand maigre une jambe de bois.
En deuxième position, les élus bombent le torse autour de mon papa le maire. Les enfants suivent se donnant la main, par deux ou par trois. Moi j’ai celle de Jacqueline dans la mienne, c’est la fille de la postière et elle est née un jour avant moi, alors forcément, on est copines.

Trois minutes plus tard, exactement, on est déjà arrivés au but : le monument aux morts, juste devant l’église.
Là, comme tous les ans, la foule (50 personnes) se répartit en arc de cercle, toujours dans le même ordre, autour de la stèle biseautée entourée de gravier.
Le plus âgé des anciens combattants, celui qui a une jambe de bois, sort du rang, enlève sa casquette et commence à lire les noms gravés dans la pierre :
«-Baritaud Fernand
- Mort pour la Frrrance, répond un autre, et le roulement de tambour du cantonnier fait écho à sa voix.
- Dejoie René
-Mort pour la France,
Roulement de tambour.
- Dejoie Henri
-Mort pour la France ».
Roulement de tambour.
Et ça continue, ça continue…
Et de penser à ces hommes « morts-pour-la-France, morts-pour-la-France », je me sens toute triste.
Je me demande ce que ça veut dire, finalement « mort-pour-la-France ».
Est-ce qu’on est vraiment obligés de la faire la guerre ?
D’aller y mourir à 20 ans, comme Labesse Ludovic, « mort-pour-la-France ».
Comme le premier mari de ma grand mère qu’est morte quand ma maman était petite et que je n’ai jamais connue. Tout ce que je sais c’est qu’elle s’est mariée à 15 ans, qu’elle a eu le demi-frère de ma maman à 16 ans et que son mari est « mort-pour-la-France » quelques mois plus tard.

Et d’abord à quoi ça sert la guerre, à part à faire des « morts-pour-la-France » ?
Pourquoi est-ce que des grandes personnes intelligentes, encore plus importantes que mon papa, décident de faire des guerres ?
Et après il y a des millions de « morts- pour-la-France » et de « morts-pour-l’Allemagne ». Mon papa a dit l’autre jour que pour la première guerre mondiale (celle dont on fête l’armistice), il y a eu presque 9 millions de morts, dont 1,5 millions de français, que 6,5 millions de soldats ont été blessés, que 3 millions de femmes ont perdu leur mari et 6 millions d’enfants sont devenus orphelins. Chapeau !

La liste est finie, nous déposons nos fleurs au pied du monument et tout le monde fait une minute de silence. Pas tout à fait tout le monde, Jean-Michel Maillochon et Gérard Laroche, deux grands du certifs pas futés futés, font exprès faire des bruits avec leurs bouches. Alors ma maman de ses yeux bleus leur balance son regard noir qui fait peur et ils arrêtent net. Avec ma maman ça ne rigole pas.

Là-dessus toute l’assemblée se dirige vers l’église pour la messe, sauf nous !
Car, non seulement mon papa est le maire du village-directeur de l’école et ma maman la maîtresse, mais en plus nous sommes athées. Les seuls à 20 kilomètres à la ronde.
Quand je vous dis que ma vie n’est pas facile !
Je suis privée de messe, privée de catéchisme, privée de communion. J’en rêve. Je quémande des images pieuses à mes copines. J’adresse à leur Dieu des prières enflammées : « Faites que je puisse aller à la messe et au cathé, je vous en prie merci ».
Peine perdue.
La vague d’envie mystique passée, je serai athée et heureuse de l’être.
Une heure plus tard, passée à se barber à la maison, nous récupérons le défilé à hauteur du cimetière où le curé, en soutane crasseuse, bénit les tombes pendant que les ouailles entonnent un « Ce n’est qu’un aurevoooooir, mes frères », d’une dissonance totale et absolue. Annie et moi nous retenons pour ne pas rire.
Enfin, arrive le clou de la fête : la galette chez Delaune.
Elle est croustillante, la limonade pique le nez, les hommes lèvent le coude au comptoir et les garçons nous font de l’œil.
N’empêche, je sais que ce soir, quand je fermerai les yeux pour m’endormir, j’entendrai « mort- pour-la-France, mort-pour-la-France » et que j’aurai envie de pleurer.
Alors je me promets à moi-même, de toujours, toujours être contre la guerre.

Note : ce matin j’ai voulu écrire un texte sur le 11 novembre, j’ai commencé, puis je me suis souvenue que j’avais déjà publié celui-ci, il y a deux ans et que je l’aimais beaucoup. C’est pourquoi je vous le propose à nouveau.
La cruelle mort de la Camif
5 novembre 2008 — Au jour le jour, Souvenirs souvenirs
Le catalogue automne-hiver, nous le trouvions fin août, dans la pile de courrier qui nous attendait à notre retour de vacances. Il annonçait la chute des feuilles, les champignons dans les sous-bois, la blancheur du givre sur les champs, et tout au loin, Nöel…
Ses pages, impatiemment tournées, proposaient des appareils électroménagers, des radiateurs et des poêles, des skis, de la vaisselle, des draps et des couvertures, des télés, des radios et… des jouets !
Le catalogue printemps-été pointait ses feuilles fin janvier, alors que le précédent, usé par les manipulations, avait été délaissé dans un tiroir. Il nous portait vers le soleil. Nous savions alors que bientôt les jonquilles du jardin fleuriraient, que nous irions nous promener dans le bois, que soirées deviendraient extraordinairement longues et qu’enfin nous accrocherions la caravane à la 404.
Ses pages, impatiemment tournées, proposaient des appareils électroménagers, des cannes à pêches, de la vaisselle, des draps, des glacières, des télés, des radios et… du matériel de camping !
A Parnac, il n’y avait pas de magasins et pas grand chose à voir : quelques maisons, un carrefour à plusieurs pattes, comme une araignée, avec une moche croix rouillée au milieu, plantée sur une espèce de promontoire en pierre rafistolé de ciment, la place déserte du monument aux morts devant l’église et, en face de la fenêtre de ma chambre, une cour de ferme mal entretenue.
Même si ma vie n’était pas ennuyeuse elle pouvait être monotone, et la moindre distraction était toujours la bienvenue.
Mes parents étaient économes et avisés, ils achetaient peu et généralement à la Camif. Par commodité, mais surtout par conviction. La Camif, c’était une coopérative, on pouvait avoir confiance, ça n’avait pas été créé pour enrichir une poignée d’individus mais imaginé par un instituteur, Edmond Proust, afin d’alimenter un fond de solidarité pour les adhérents de la Maif et permettre à ses collègues d’aménager leurs intérieurs et leurs loisirs en dépensant le juste prix.
La Maif, mutuelle d’assurance des instituteurs de France avait été fondée avant la guerre par le même brave maitre d’école.
Etre adhérent permettait de faire des achats à la Camif, par correspondance, ou au magasin. En cas de bilan annuel suffisamment positifs les adhérents bénéficiaient de ristournes.
Impeccable !
Lorsque nous allions camper sur l’Atlantique, la caravane sautillant joyeusement sur le bitume, nous nous arrêtions à Niort, au magasin.
D’abord il était dans le centre, un peu étriqué, puis il s’est déployé, dans la banlieue, superbe au milieu d’un immense parking plein de caravanes. J’observais avec attention ceux de leurs occupants qui étaient nantis d’enfants de mon âge en espérant que le hasard nous conduirait dans le même camping. Cet espoir alimentait alors mes rêveries de Niort jusqu’à la première apparition de la mer dans ma fenêtre, à l’arrière de la voiture.
Et c’était possible car nous n’allions pas poser notre appendice mobile n’importe où, mais dans un camping du GCU. (Je vous en reparlerai.)
Et puis le temps est passé. Le capitalisme, le consumérisme et le libéralisme sont venus. Ils ont observé, écœurés, ces mutuelles et ces coopératives qui n’enrichissaient personne et qui faisaient de la concurrence aux gentilles entreprises privées.
Les conditions de travail des employés étaient très bonnes, ils avaient l’esprit d’équipe, se sentaient impliqués, ça a peut-être agacé…
Le marché a changé, les enseignants aussi.
La direction de la Camif a perdu la tête.
Toujours est-il qu’il y a deux ans le fonds Osiris Partners (fonds français alimenté par des capitaux américains) est devenu propriétaire de la majorité des parts de la société Camif particuliers.
Et lundi, le 3 Novembre, Camif particuliers (780 salariés) et Camif S.A. (200 salariés) ont été respectivement placés en liquidation judiciaire et en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Niort.
980 salariés !
C’est dégueulasse !
C’est infect, c’est la fin brutale, idiote, cruelle de la réalisation d’une belle idée.
D’une idée de partage, de solidarité, de confiance.
Et pourtant, je pense que c’est par là, qu’il faut recommencer…
A lire le très bel article de Annick Cojean dans le Monde
1965, le jour des morts
1 novembre 2008 — Journal intime, Souvenirs souvenirs
C’est la Toussaint et il fait froid. Un froid piquant qui s’immisce sous ma jupe plissée et rougit mes genoux.
Les sombres gravillons de l’allée du cimetière crissent sous nos pas. Ma grand-mère dépose des hortensias sur les tombes. Aigurande est le berceau de ma famille paternelle. Ils y sont tous enterrés : les parents, les frères et sœurs déjà disparus, les oncles, les tantes. Des dizaines de personnes que je n’ai jamais connues, dont je me fiche complètement mais à qui, chaque année, nous dédions ce rituel.
Le jour des morts.
Tandis que ma grand-mère émet des remarques désobligeantes sur le peu de soin apporté à certaines tombes « Si c’est pas malheureux! », ma mère fronce le nez d’un air agacé, mon père se balade dans ses pensées, ma sœur boude et pour avoir l’air solennel mon grand-père fait sa tête de gendarme.
Après le cimetière nous allons rendre visite à la Mélanie, la sœur de pépère. L’appartement qui donne sur le champ de foire sent le renfermé, la soupe froide, la vieillesse.
Sont-ils si vieux Louis et Mélanie ?
Peut-être pas. Avant de revenir à Aigurande, ils travaillaient à Paris, elle placée comme bonne chez des bourgeois dès l’âge de douze ans, lui maçon.
Leur radinerie légendaire sera comme à chaque fois l’objet des quolibets des adultes sur le chemin du retour à Argenton.
Mais moi ce qui me retient mon attention et m’effraie c’est la poitrine, énorme, de la Mélanie. Comme deux outres à demi pleines ses seins dégoulinent mollement sur sa taille, rebondissent sur son ventre saillant. L’ensemble, étrange, est porté par des jambes restées fines et dont je devine que la Mélanie est fière. Car elle est coquette, elle fait la parisienne, ses cheveux bien que clairsemés sont teints et sa peau fardée.
Elle nous offre des biscuits rassis; les grandes personnes échangent des regards amusés et une pour une fois complices, ce qui est rare.
Le divan gratte les cuisses, je n’ai pas le droit de toucher à la poupée bretonne assise au milieu de la table et les peaux de lait qui flottent dans ma tasse de chocolat tiède me dégoutent. Je grogne et m’agite ce qui attire sur moi le regard d’acier de ma mère, alors je ravale mon impatience et ingurgite le breuvage en me disant qu’avec un peu de chance je n’aurais pas des nichons comme ceux de la Mélanie.
Une fois les politesses finies nous traversons la rue pour nous rendre chez une autre sœur de mon grand-père, la Marie, qui vit, probablement dans un scandale dont le parfum m’échappe, avec la Suzanne, au dessus de la mercerie de cette dernière. Le mot homosexualité n’ayant jamais ô grand jamais été prononcé devant moi, j’en ignore non seulement l’existence mais aussi la signification. Par contre je note les sourires pincés de ma grand-mère, la raideur de mon grand-père et les rires forcés de mes parents.
L’appartement est encombré de bibelots que la longue et maladive Suzanne collectionne. Sa mollesse contraste avec la pétulance autoritaire de la Marie qui entretient à elle seule la conversation.
Nous ne nous attardons pas. Il se fait tard, la nuit approche et il faut compter une heure dans la 403 pour retourner d’abord à Argenton déposer pépère et mémère, puis encore trente minutes pour rejoindre Parnac.
Mais avant de quitter Aigurande nous faisons une brève halte pour saluer la Joséphine, sœur aînée de mon grand-père.
Veuve, moustachue, odorante, négligée elle habite une petite maison dans la campagne. Ne va ni au cimetière ni à la messe, braconne dans les bois et vit sa vie comme elle l’entend, en emmerdant les paroissiens.
Une bouffée de liberté que je ressens avec un mélange de gêne – ses joues piquent et elle sent mauvais- de curiosité et de plaisir.
Aujourd’hui et depuis longtemps Mélanie, Marie et Joséphine ont rejoint le cimetière d’Aigurande.
A Argenton, mes grands-parents reposent dans un caveau de marbre gris.
Je ne porterai pas d’hortensia sur leur tombe mais si je ferme les yeux je les vois tous les deux : lui, dur avec tous et tendre avec ses petites-filles, elle, jolie et apprêtée, un camée fermant le col de son chemisier en dentelle.

Vieillir
25 septembre 2008 — Au jour le jour, Souvenirs souvenirs
Parfois d’un poème il ne reste qu’un vers. On a oublié les autres mais celui-ci s’est accroché à la mémoire.
Il surgit à l’improviste, s’installe dans les pensées. Coupé de son contexte il prend le sens qu’on lui attribue, devient l’écho de préoccupations, de tourments ou de joies intimes.
« La chair est triste, hélas! Et j’ai lu tous les livres. » m’a longtemps taraudée.
J’y voyais, à tort par rapport à l’intention de Mallarmé qui a écrit le poème « Brise Marine » dans sa jeunesse, un désenchantement apporté par les ans.
Dans mon esprit encore jeune, avide de sensations et de découvertes, ce vers symbolisait la vieillesse.
Il m’obsédait et m’effrayait.
Perdait-on en vieillissant le goût de la vie ?
Je pensais à ma grand-mère ronchonne vêtue de gris. A ses lamentations, à ses saillies acides.
Puis les années se sont accumulées et le vers de Mallarmé a cessé de me hanter.
Comme j’ai aimé être enfant, j’aime vieillir.
Entre les deux, le parcours fut agité, irrégulier, compliqué. Je me suis perdue, longtemps cherchée et enfin retrouvée alors que de fines rides prenaient possession de mon visage.
Ma peau est le parchemin de ma vie.
Mes enfants sont adultes et même s’ils sont toujours au cœur de mes pensées ils n’en sont plus l’unique objet. Ils font leur vie et je fais la mienne.
J’ai adoré les regarder grandir, se transformer, devenir qui ils sont.
J’ai contemplé le monde autour de moi et l’ai vu changer d’année en année. J’aime le recul que donne l’âge.
Et surtout j’ai des souvenirs, une infinité de souvenirs. Je peux à tout instant piocher dans ma mémoire, au hasard, comme dans un jeu de cartes, pour en extraire une pépite de bonheur.
Des rires, des frissons, des baisers, des câlins, des senteurs, des saveurs, des discussions, des aubes joyeuses, des notes de musique, des regards fulgurants, des promenades sous les étoiles, des visages amis qui me sourient, le léger poids d’un bébé contre mon sein.
Parfois je choisis de délaisser les souvenirs heureux pour me rapprocher des zones sombres de ma mémoire. J’avance doucement, prudemment, vers les réminiscences des souffrances.
J’avais, afin de me protéger, voulu laisser s’enfouir dans l’oubli des pans entiers de ma vie.
Je sais désormais qu’il me faut les retrouver.
Parce qu’ils appartiennent à mon histoire et qu’ils ont entrainé dans leur bannissement les beaux moments qui leur étaient liés.
La chair ne m’est pas triste et il me reste une extraordinaire quantité de livres à lire, de voyages à faire, d’amis à rencontrer.
Délivrée des caprices hormonaux mon humeur est plus douce, plus sereine. Les années ont poli mes exigences égoïstes, mes emballements tempétueux, mes certitudes péremptoires. J’ai appris le doute et la patience. D’avoir beaucoup lu, regardé, écouté, réfléchi je suis moins sotte aussi. C’est agréable d’avoir un peu de culture !
Et j’ai retrouvé en moi, vivace, espiègle, curieuse, la fillette que je fus. Elle me sourit et me dit : « C’est bien, tu ne me trahis pas, je suis contente !».

De la bouffe
7 juillet 2008 — Au jour le jour, Souvenirs souvenirs
Je réponds, enfin, à l’invitation gastronomique, de Falconhill.
Je n’ai vraiment pas été rapide !
Parce qu’en ce moment je passe beaucoup de temps à m’amuser je n’ai plus le temps de bloguer.
Ce n’est pas parce que l’avenir oscille entre sombre et incertain qu’il faut renoncer à profiter allégrement du présent.
Je préconise au contraire la joie et la bonne humeur.
Ne surtout pas donner à ceux qui veulent nous écraser comme des morpions le plaisir de nous voir abattus.
Chaque minute de vie est précieuse, chaque petit plaisir est essentiel.
Et hop, la transition pour arriver à la chaine que m’a envoyée Falconhill :
Un plat que je n’aime pas :
La soupe panade de mon enfance.
Pour qui ignorerait en quoi consiste cette horreur, il s’agit d’un brouet à base de pain rassis. Je revois encore mon assiette emplie de ce liquide marronnasse dans lequel flottaient, telles des méduses (comparaison largement postérieure, en ce temps là je n’avais jamais vu de ces bestioles), de visqueux conglomérats de mie de pain.
A l’époque, les enfants étaient fermement priés de « finir leur assiette » ce qui fait que, le dégoût aux lèvres, la main tremblante et l’œil mouillé, j’ingurgitais lentement cette abomination, jusqu’à la dernière cuillérée, ou presque.
Ceci dit, la panade était (est) un plat de pauvre, mitonné avec du vieux pain quand on n’avait pas encore découvert le gaspillage.
Depuis les temps ont changé, on consomme- on consomme- on consomme- on gaspille- on jette, ce qui nous vaudra peut-être un jour, funeste, de mourir étouffés sous nos propres déchets. A Naples, ce processus est déjà entamé.
Mes 3 aliments favoris :
Du camembert au lait cru bien fait étalé sur une bonne tartine de baguette croustillante.
Une andouillette savamment grillée sur un feu de bois dans un jardin avec des potes.
Le dal (préparation à base de lentilles et d’épices) cher à Gandhiji, dégusté dans une gargote indienne.
Ma recette préférée :
Il fut un temps, aujourd’hui révolu, où je m’appliquais devant les fourneaux. Comme je suis cyclique le goût de cuisiner m’est passé comme il était venu, c’est-à-dire sans crier gare.
Mais je prépare quand même les repas quotidiens (il faut bien que quelqu’un le fasse et mes deux compagnons de vie sont encore moins portés sur la chose que moi), j’ai donc opté pour la simplicité rapide.
Ma recette préférée est actuellement celle des pâtes aux tomates fraîches, mozzarella et basilic. Impossible à rater, frais, parfait pour les soirées chaudes.
Ma boisson de prédilection :
L’acqua minerale frizzante italienne.
Découverte avec émotion lorsque j’avais dix ans sur la terrasse d’un restaurant italien où nous (mon papa, ma maman, ma sœur et moi) déjeunions avec nos compagnons de voyage.
Dans mon assiette il y avait des spaghettis avec une sauce bolognaise et devant moi, ô merveille, dans un petit container en aluminium muni d’un couvercle qui se levait en appuyant sur sa queue, du parmesan râpé, pâle poudre odorante.
Des années plus tard quand je suis venue vivre à Bologne, j’ai pensé « Chouette je pourrais boire de l’eau frizzante tous les jours ! ».
Mais depuis une conscience écologique m’est venue et je ne bois plus d’eau en bouteille.
Bouteilles en plastique (déchets), qui traversent l’Italie dans des camions (pollution).
Un minuscule sacrifice pour une bonne cause !
Le plat que je rêve de réaliser :
Toute seule dans une cuisine, rien !
Par contre j’aime beaucoup participer à la réalisation commune de repas, quand on se retrouve à la cuisine pour préparer des bons petits plats en buvant un verre de vin et en papotant.
Mon meilleur souvenir culinaire :
Un gâteau à la noix de coco et au chocolat que j’ai dégusté à une soirée animée chez des amis la semaine dernière.
Une merveille
Un régal absolu dont j’ai englouti, loin de toute considération diététique, une demi-douzaine de parts.
Voili voilou, comme cette chaîne circule depuis un moment je ne sais pas qui l’a déjà faite, je passe quand même le relais à Eric (dans le Berry on dit un prêté pour un rendu
, à Fauvette et Marie Eve.
La télé et moi
28 octobre 2007 — Souvenirs souvenirs

Flânant ce matin sur quelques blogs choisis, j’ai laissé, coïncidence, deux commentaires sur la télé.
Chez Cat, inspirée par la photo d’un coin du feu convivial, j’ai écrit trois lignes sur les veillées d’antan de nos aïeux campagnards.
Quand l’hiver les voisins et amis se réunissaient devant la cheminée pour y griller des châtaignes en sirotant la piquette locale et que le conteur attitré, ou improvisé, enchantait l’assistance de ses récits. On discutait des petites choses quotidiennes, les semailles, la rigueur du temps, les nouvelles des uns et des autres (ça devait médire aussi). Parfois l’un jouait un air d’accordéon, de violon ou de vielle et l’on chantait.
Bon, ne nous laissons pas pour autant emporter par une vision idyllique de la vie paysanne de nos ancêtres. Leur existence, passée à gratter une terre qui bien souvent n’était pas la leur, était dure, ingrate, liée à la versatilité des récoltes.
Puis arriva la télé. Au début les villageois se réunirent au café pour la regarder et les chopines de gros rouge aidant, l’ambiance était fort animée.
Mais en quelques années elle se répandit dans les foyers et chacun resta chez soi, l’œil rivé au petit écran qui était supposé lui offrir une inégalable ouverture sur le monde.
Plusieurs décennies plus tard, au vu de la soupe télévisuelle proposée par les chaînes les plus regardées, on peut légitimement se demander ce qu’est devenue cette fameuse ouverture sur le monde qui a eu pour effet collatéral immédiat de fermer sa porte aux voisins.
Mais qu’elle était belle, dans mon regard d’enfant, cette première télé, arrivée chez mes parents à la fin des années soixante !
J’ignorais alors que la censure veillait au grain et que l’ORTF n’était pas exactement le lieu de la parole libérée.
Donc ce matin, j’en étais à ce stade là de ma réflexion lorsque, passant chez Swâmi pour ma visite quotidienne, je découvris, avec ravissement, « le petit train de la mémoire » des interludes de l’ORTF (qui étaient aussi nombreux que les pannes).
Et la porte des souvenirs s’est ouverte.
J’ai revu des images brouillées du générique des « Histoires sans paroles » et ô merveille bakedbeans a déniché la vidéo.

Je me suis souvenue que le premier film que j’ai vu sur notre télé, une Radiola achetée à Argenton sur Creuse, a été « Mon épouse favorite » un film américain avec Cary Grant et Irene Dunne, que j’avais a-do-ré.

Et puis chaque soir, vers sept heures, nous nous serrions tous les quatre (papa, maman, ma sœur et moi) sur le canapé de peluche grise, face au téléviseur. Il était posé sur Sa table en acajou luisant, dont les fins pieds de métal noir partaient en trapèze vers le tapis en coco rêche de la salle à manger. Et nous regardions Robin des bois, diffusé en feuilleton. Chaque épisode, que j’attendais avec impatience, durait une vingtaine de minutes. Bonheur.
Le dimanche, en fin de matinée, il était hors de question de rater. « La séquence du spectateur ».
Puis il y avait Discorama, avec la merveilleuse Denise Glaser, son visage fin et lumineux sous la frange noire, son élégance, sa voix grave, son sourire, son empathie, ses silences. Denise Glaser qui possédait ce don, si rare, d’inciter ses invités, comme ça, mine de rien, à dévoiler une part intime, sensible, authentique, d’eux-mêmes. Denise Glaser qui en donnant la parole à de jeunes artistes inconnus leur a permis d’accéder à la célébrité.
Sans facilité, ni flatterie, ni curiosité déplacée
Mais avec humour, avec intelligence, avec distinction.

Après 1975, à la suite de l’élection d’un président qui voulait incarner la rupture (tiens lui aussi c’est une manie chez eux), le fameux Giscard d’Estaing, elle sera remerciée à cause de son profond ancrage politique à gauche. Arrivée au pouvoir la clique Mitterrandiste n’aura pas l’idée de faire appel à ses talents.
A son enterrement en 1983, seules deux artistes l’accompagneront au cimetière, Barbara et Catherine Lara.
Elle avait 63 ans.
Après Discorama la télé était réduite au silence car il n’était pas question de manger en la regardant.
Elle ne reprenait vie que vers cinq heures pour le film du dimanche après-midi (toujours américain maintenant que j’y pense). J’avais onze ans, western ou comédie c’était de toute façon un régal.
Le mot fin qui s’inscrivait sur l’écran concluait aussi ma journée de téléspectatrice. Le grand film du soir m’était, à mon grand dépit, formellement interdit.
J’aime avoir des souvenirs, c’est l’inestimable cadeau du temps qui passe.

Et vous, de quelles émissions vous souvenez-vous?


















Fil des billets

© Célestissima, le regard de Céleste