9 octobre 2008 — En Italie
Entendu dans les couloirs de l’Université de Bologne, de la bouche maquillée d’une brunette en jean moulant.
« Mio fratello ? E’ un grande, é fascista ! Ma un vero fascista!”
Exclamations et gloussements admiratifs de la part des copines.
A l’Alma Mater de Bologna la docte, qui se targue d’être la plus ancienne université d’Europe, être fasciste, c’est tendance.
Fascistes et ouvertement racistes.
A tel point que les injures les plus utilisées actuellement par les jeunes en portent la marque :
« negro di merda ! », « al rogo…i rom, i negri » (au bûcher les roms, les nègres etc)
Encore minoritaires, mais pour combien de temps, les nouveaux fascistes revendiquent haut et fort leur appartenance à la mouvance.
Sur le territoire italien les agressions et les crimes racistes se multiplient.
Aube du 14 septembre, Milan : Abdul Salam Guibre, 19ans, italien originaire du Burkina Faso, chipe, par jeu, une bricole à l’étal d’un commerçant. Celui-ci et son fils se jettent sur lui et le massacrent à coup de barres de fer en hurlant « negri di merda ». La police ne retient pas le caractère raciste du crime, mais le vol !
Car la police ne se prive pas elle non plus de la violence raciste :
Parme, le 1er octobre, Emmanuel Bonsu Foster, 22 ans, ghanéen en situation régulière sur le sol italien, pris pour un dealer, est arrêté par erreur devant son école. Roué de coups, dénudé, perquisitionné, isolé, il est finalement libéré au bout de 5 heures d’interrogatoire. Dans la main il porte une enveloppe sur laquelle une main a écrit « Emmanuel Negro »
Rome le 2 octobre, en plein après-midi six adolescents italiens apostrophent un homme chinois de 36 ans qui attend à un arrêt de bus dans la banlieue romaine.
« Hé Cinese di merda ! »
Puis ils se jettent sur lui et le frappent violemment, coups de poings, coups de pieds.
L’homme s’effondre, le visage ensanglanté. Il doit finalement son salut à l’intervention d’un passant.
Alors, bien sûr, il y a des réactions, une bonne partie de la société italienne ne cautionne pas ces actes immondes.
Mais il y a aussi le silence de ceux qui ne disant mot, consentent.
Et l’approbation, nettement audible, de beaucoup.
Déstabilisés, appauvris, frustrés de ne pouvoir se vautrer dans les délices morbides de l’hyperconsommation (1), de nombreux Italiens prêtent une oreille de plus en plus complaisante aux chants des sirènes fascistes.
L’exemple vient du haut car certains politiques, comme Allemano, le maire de Rome, affichent ouvertement leur admiration pour Mussolini.
Une des pires conséquences de la crise financière et économique qui déferle actuellement sur le monde pourrait bien être le rétablissement de gouvernements d’extrême droite.
Le spectre d’un état fasciste se rapproche dangereusement.
Autant je n’ai pas peur du manque car moins consommer, contrôler la consommation, permettrait non seulement aux peuples de se libérer d’un absurde tourbillon mortifère mais aussi à la planète de respirer, autant la perspective de vivre dans un pays régi par un régime totalitaire m’est odieuse.
Vous qui passez, avez-vous, dans les pays où vous vivez, la même sinistre sensation ?
(1)Chez Eric un texte très intéressant sur « La simplicité volontaire en période de récession »
7 octobre 2008 — A découvrir, En Inde

Pushpa
Elle est peut-être la seule femme de Khajuraho qui travaille en dehors de sa maison. Les autres y sont confinées, chargées des tâches ménagères, de l’éducation des enfants, du bien être domestique du mari et bien souvent de celui des beaux-parents.
Elle, il n’était pas question de briser son énergie et de la condamner aux travaux familiaux.
Depuis l’adolescence elle n’avait qu’une envie : être policière.
Pourquoi ?
« Because I am a strong woman ! »
Membre de la brigade chargée de veiller à la bonne marche des activités touristiques de la ville, elle passe ses journées dans un bureau situé juste en face de l’entrée des temples.
Pour le touriste qui passe, le bureau en question, une petite construction rectangulaire en ciment défraichi, n’évoque point la maréchaussée mais les toilettes publiques. Ce qui fait qu’ils sont nombreux à y pénétrer d’un pas vaillant, surpris de se trouver nez à nez avec Pushpa, le pistolet à la ceinture et qui ne manque pas de leur lancer d’un ton rogue :
« It’s not toilet, it’s my office! »
Comme Ana est son amie depuis des années elle nous invite à dîner chez elle, une maison de fonction à l’orée de la ville.

son mari
Si à Khajuraho elle représente dignement l’autorité policière et que personne ne s’avise de lui chercher noise il n’en est pas de même dans son foyer.
Elle y semble diminuée, sa voix est moins forte, ses gestes plus mesurés.
A la maison, il y a l’homme, le mari aux paupières lourdes, à la bouche veule à force de se vouloir sensuelle, au regard libidineux. Lui ne travaille pas vraiment, il bricole à droite et à gauche, profitant probablement du statut de son épouse pour conclure des affaires.
D’une de ces escapades dont il est familier, il ramené de la jungle une jeune femme effarouchée. Elle dort sur une paillasse dans la cuisine - les autres pièces lui étant interdites - et il lui a fait un enfant qui a aujourd’hui 4 ans.
Ana dit que Puspha a beaucoup souffert de la présence de cette rivale imposée par son mari. Qu’elle en souffre encore mais qu’elle ne peut rien faire. A Khajuraho, les femmes, même policières et ayant déjà dégainé et tiré sur des cibles vivantes, ne se séparent pas de leurs conjoints.
Et puis elle aime son homme et préfère le partager que le perdre.
Elle appelle donc la concubine « ma sœur » et l’utilise sans vergogne pour tous les travaux ménagers, surtout les plus pénibles.
Nous passons la soirée dans la pièce principale en compagnie de Pushpa, son mari et leur fils aîné, un garçon boudeur de dix-sept ans. La seconde femme trime à la cuisine, nous apercevrons au moment du départ sa silhouette mince, sa natte sombre et son minois triste. Son fils gambade d’une pièce à l’autre. Parfois Pushpa le prend sur ses genoux pour le cajoler. Son animosité ne le concerne pas.
Les plats sont apportés par la fille aînée, dix-huit ans, belle, silencieuse, le regard modestement baissé. Elle fréquente l’université mais dans deux mois on va la marier avec un homme de Delhi.Tout est arrangé.
Elle ne l’a jamais vu. La famille, nous dit-on, a du bien et le garçon une belle situation dans une banque. On nous montre sa photo. Il est à la montagne, assis dans la neige, beau comme une star de Bollywood. Pushpa dit qu’il est d’accord pour que sa future jeune femme continue à étudier. Ana et moi échangeons un regard dubitatif. Dans la réalité lorsque les familles aisées de Delhi se mettent en quête de jeunes filles de la campagne pour leurs fils c’est rarement pour les envoyer à l’université, mais plutôt pour encaisser la dot et les utiliser comme esclaves ménagères.

La bière coule à flot pour éteindre le feu des délicieux samosas et du poulet aux piments.
Le mari, hindou, et Iqbal, musulman, se lancent dans une longue discussion de théologie de comptoir.
« Le déluge, dit Iqbal, le déluge, on le trouve dans toutes les religions ! »
Et l’autre d’expliquer la différence. Comme ils parlent un mélange d’anglais de cuisine et d’hindi j’ai du mal à suivre la discussion.

Ana
Par jeu, Ana décroche du mur le fusil (ou la carabine ?) de Pushpa. Celle-ci lui attache la cartouchière autour de la taille et je fais des photos.
Puis elle me tend le fusil. Je refuse de le prendre.
« No, I don’t want. I don’t like guns ».
Mon refus étonne.
Le mari, dont l’œil égrillard me poursuit sournoisement depuis le début de la soirée, lâche sa discussion théologique pour s’intéresser à l’affaire. Il s’empare de la cartouchière et me la dépose sur l’épaule puis il me colle le fusil dans les mains.
Et soudain, ainsi affublée et mal à l’aise, je pense à Poolan Devi.
La rebelle, celle qui a écrit :
« J’étais une petite fille normale d’une famille de basse caste que l’on a mariée à 11ans. Mais quand la société m’a mise contre le mur, j’ai réagi. Je suis un être humain. »
La paysanne illettrée qui a refusé de vivre sous le joug masculin et qui, à la tête d’une armée de bandits à fait durement payer aux hommes des hautes castes, les horreurs qu’ils lui avaient infligées.
Elle était née dans l’Uttar Pradesh, l’état voisin, où elle deviendra députée, triomphalement, se présentant avec un programme de “défense des femmes et des opprimés”.
Alors en son hommage, je redresse fièrement la tête.
« J’ai tout le temps faim. Quand j’étais petite, j’adorais l’odeur de l’argile, je la ramassais dans le lit de la rivière après la mousson et je la mangeais. Et ma mère criait contre moi. Souvent elle m’a lié les mains pour m’empêcher de mordre dans la glaise. L’argile enrichit la terre sableuse de la rivière, forme les murs des maisons et des étables. Mais qui peut se nourrir d’argile ? » Poolan Devi
” Sa vie était une histoire de rébellion et de défi réussi devant l’oppression et l’exploitation”
K. R. Narayanan, ex président de l’Inde, dalit ( intouchable).

Poolan Devi (source Couleur indienne)
Pour en savoir plus sur Poolan Devi : là, là et là
Lire son autobiographie : « Moi, Poolan Devi, Reine des bandits »
Ou regarder le film de Shekhar Kapur, Bandit Queen (Reine des bandits)
5 octobre 2008 — Au jour le jour

Comment Patrick, le suiveur des choses, a-t-il deviné la vérité ?
Je ne sais mais elle là, sous vos yeux ébahis.
Et oui, Fabio et moi ne sommes pas seulement deux gentils quinquas férus de voyages, la main sur le cœur et le sourire en bandoulière, toujours prêts à secourir la veuve et l’orphelin.
Soucieux de soulager la misère d’autrui, certes, mais l’arme à la main.

Tremblez, suppôts corrompus des pouvoirs iniques!
Céleste Devi et Don Fabio de la Vega
1 octobre 2008 — Au jour le jour, Récits

Elle est entrée la première, portant dans ses bras minces un gros chat persan gris. Il la suit de quelques pas.
Machinalement les clients du bar les regardent passer.
Elle, vêtue de lainages informes empilés les uns sur les autres, le caleçon plissant aux genoux, les traits fins de son visage terne, le gros chat somnolant contre sa poitrine plate.
Lui, les cheveux gris noués en un maigre catogan, paupières lourdes, joues mal rasées et un invraisemblable pull arborant un énorme drapeau anglais.
Elle pose délicatement le chat sur la banquette. Il relève fièrement la tête pour observer ce nouvel environnement. Il nous toise d’un regard sans tendresse, nous ses voisins de tablée.
D’une main lasse elle fait signe à la serveuse. Elle n’a pas besoin de parler pour que la fille dépose sur leur table deux verres de whisky et une corbeille emplie de chips.
Ils boivent en silence.
Renato dit qu’ils viennent tous les soirs, qu’ils sont alcooliques, que lui, avant, il était chirurgien, mais qu’il a eu des problèmes, que l’hôpital l’a viré et qu’on ne sait pas qui des deux a entraîné l’autre.

Autour de nous le bar porte les stigmates de l’affluence quotidienne. Le sol est taché, les chaises en désordre. Derrière le long comptoir, le barman regarde sur la terrasse rire un groupe de jeunes femmes. Avec un peu de chance dans deux heures il pourra fermer, rentrer chez lui ou aller se distraire dans un autre lieu, plus nocturne, avec de la musique et des filles. En attendant il met un CD de Philip Glass.
La musique colle parfaitement aux images.

J’aime les bars et particulièrement celui-ci. Si je n’avais rien d’autre à faire je pourrais y passer du temps. A regarder. A écouter.
Je prends quelques photos, de mes amis, de la salle. J’essaie de capter le reflet du comptoir dans le miroir qui me fait face.
Elle tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent. D’une mimique je lui demande si je peux photographier son chat. Elle acquiesce, impassible, d’un lent mouvement de tête.
Mais le chat a tourné le cou et son profil boudeur se confond avec son pelage exubérant.

Plus tard elle se lève, ramasse mon écharpe rouge qui était tombée sur le carrelage maculé, la pose sur le dossier de ma chaise. Sa main effleure mon épaule, comme une caresse. Elle retourne s’asseoir et mon « grazie » s’adresse à son dos.
Elle finit son verre.
Lui aussi.
Elle va payer.
Je voudrais lui sourire mais son regard m’échappe. Elle reprend le gros chat gris dans ses bras, se dirige vers la porte. Il la suit.
Sans un mot.
Puis l’obscurité les happe.
29 septembre 2008 — Ailleurs, Au jour le jour

C’est drôle comme un seul mot peut cacher des réalités différentes.

Marché : lieu public où une réunion de commerçants vendent des denrées, des articles d’usage courant ou de la brocante. (Encarta)

Ce marché là, cœur de la cité, je l’aime.
Je m’y précipite quand j’arrive dans une ville inconnue. Je me remplis de ses bruits de ses odeurs de ses saveurs. Le marché est vivant, coloré, humain.
Qu’il déborde de marchandises ou qu’il n’offre que quelques étals pauvrement garnis, il indique avec précision les conditions de vie des habitants du lieu.
Au marché la parole circule, elle établit les termes de la transaction entre celui qui vend et celui achète.

Sur les marchés lointains le marchandage est souvent de mise. Il faut alors négocier, s’impliquer dans un échange verbal animé dont on est jamais sûr de sortir vainqueur mais qui créera un lien éphémère entre les deux parties. Il se termine par un accord. Chacun y trouve son compte. C’est bien.

Ce marché là existe depuis toujours. Il permet au producteur de vendre ses produits, au revendeur de gagner sa vie, à l’acheteur d’acquérir ce dont il a besoin pour vivre, ou simplement envie.
On aurait pu en rester là.
Mais non, l’homme, animal avide toujours soucieux de compliquer les choses simples afin d’en tirer des bénéfices accrus, du moins le croyait-il dans un premier temps, n’a pu s’empêcher de dévoyer le concept de « marché ».

Il a inventé le marché financier, le marché boursier, monétaire ou que sais-je encore.
Il le définit comme un lieu virtuel conçu comme un espace commercial d’achats, de ventes ou d’échanges (de biens, de services ou de capitaux). (Encarta)
Virtuel !
J’imagine alors des milliers, de millions de devises qui traversent l’espace d’un bout à l’autre de la planète. Comme des comètes devenues folles elles tournoient au dessus de nos têtes avant de finir va savoir où, dans quelles poches déjà garnies alors que le marché, le vrai, l’humain voit ses prix exploser et ses étals se vider.

Et maintenant voilà que le marché virtuel perd de l’argent, des sommes insensées, pour moi inimaginables, paumées, envolées, disparues… pschittt !!
Une poignée d’individus dégénérés, car ayant perdu le sens de l’humanité, se permet de jouer avec des millions de dollars ou d’euros comme les enfants des pauvres le font avec des bouts de bois.
Des apprentis sorciers qui condamnent sans vergogne une partie de l’humanité à la faim.
Sans se soucier des conséquences.

Tout va mal dans les sphères financières. L’économie mondialisée sera-t-elle sauvée ?
Qu’elle le soit ou non, le paysan continuera à déposer ses fruits et ses légumes sur un étal, à interpeler le passant en lui vantant les vertus de ses courgettes, à les échanger contre quelques pièces de monnaie, la femme du pêcheur proposera ses poissons, le petit artisan l’objet qu’il a fabriqué.

Le marché, le vrai, survivra.
