Derrière sa caisse, Laura avait le regard triste hier. Elle déplaçait machinalement les marchandises que les clients déposaient sur le tapis roulant, encaissait, saluait, recommençait sa tâche monotone, sans un sourire.
Parce que d’habitude elle est joyeuse, toujours prête à rire, elle est ma caissière préférée.
Je sais qu’elle s’appelle Laura car une étiquette, hypocritement nommée badge, est épinglée sur son polo rouge et bleu, les couleurs du supermarché Conad.
Quand mon tour est arrivé elle m’a adressé un petit sourire las.
Nous avons échangé quelques mots sur le temps printanier, puis en partant je lui ai souhaité un bon dimanche.
« Ce ne sera pas un bon dimanche, demain le magasin est ouvert et je travaille.
- Demain ? Comment ça se fait ?
- C’est la fête des mères.
- ???
- Pour la fêtes des mères, ils font travailler les mamans. C’est comme ça ici.
- Oh ! Je suis désolée pour vous. Moi je ne viendrai pas demain. Le dimanche les travailleurs doivent se reposer, être avec leurs familles. D’ailleurs peut-être qu’il n’y aura pas de clientèle, ça fera comprendre à la direction que c’est stupide d’ouvrir le dimanche.
- Pffff ! Au contraire, demain ils seront nombreux. Vous savez les points pour avoir des cadeaux, demain ils compteront double, c’est écrit partout dans le magasin. Ils vont tous venir !
- C’est triste.
- Oui, d’habitude pour la fête des mères je vais chez mes parents avec mon mari et ma fille. »
La cliente suivante, une dame dont la blondeur artificielle et le bronzage aux UV tentaient de dissimuler l’ancienneté, a manifesté son impatience en grommelant quelques paroles indistinctes mais dont l’animosité était parfaitement compréhensible. Quelque chose comme : « Elle peut pas s’occuper de mes courses, cette feignasse, au lieu de bavasser avec les clients? »
J’ai dit au revoir à Laura. Des larmes brillaient dans ses yeux sombres.
Ça arrive
C’est comme ça
Une chanson me vient en mémoire
Ainsi vont les choses
Ainsi doivent-elles aller
A la recherche d’une intention
D’un prétexte
Donner un sens au pourquoi
Regarder en arrière
L’obscurité d’un instant
La couleur qui la déchire
Le jaune sur le noir
Une plaque qui parle français
La douceur d’une voix
En filigrane
Suspendue dans le vide
L’éternité d’un moment
Trois destins se croisent
Et arrivent d’étranges choses
Ce qui doit arriver
Arrive
Antonio Benedetto (* traduit par moi)
Extrait du court métrage « Il bacio di Alice » qui, grâce aux bons soins d’Antonio, de Fabio et de tous les autres, acteurs, musiciens, copains, preneurs de son ou d’images, est presque arrivé à sa forme finale.
En attendant sa sortie sur quelque écran bienveillant, voici le trailer :
Accade
E così
Mi torna in mente una canzone
Così vanno le cose
Così devono andare
Alla ricerca di un motivo
Il pretesto
Dare senso al perché
Guardare alla schiena
Al buio di un attimo
Al colore che lo squarcia
Al giallo sul nero
Una targa che parla francese
La dolcezza di una voce
Infilzata
Appesa a un vuoto
L’eternità di un momento
3 destini si incrociano
Le strane cose accadono
Ciò che deve accadere
Accade
Jeudi dernier Martina, une camarade de classe de ma fille, est arrivée en retard au lycée.
Au volant de sa voiture et mal réveillée elle n’avait pas cédé le passage à un gros véhicule flambant neuf, un de ces 4×4 dévoreur d’énergie qui encombrent les rues des villes. Ignorant les gesticulations du conducteur elle avait continué tranquillement sa route. Hélas, quelques mètres plus loin, bloquée par un feu rouge intempestif, elle avait vu le véhicule s’immobiliser à ses côtés et le conducteur, un costaud mal rasé se précipiter vers elle la mine menaçante.
A peine avait-elle eu le temps de réaliser ce qui se passait que le malabar en furie avait déjà cassé un phare et cabossé le capot d’un pied impétueux. Suite à quoi, tout en continuant à marteler du poing la carrosserie, il avait hurlé à son intention une bordée d’injures, avant de grimper dans son 4×4, de claquer la porte et de démarrer en trombe.
Effrayée, abasourdie mais lucide Martina avait eu le réflexe immédiat de noter le numéro d’immatriculation de la voiture. Suite à quoi elle s’était rendue illico presto chez les carabiniers pour porter plainte.
Sûre de son bon droit, comme de juste.
Le lendemain un appel de la caserne lui a demandé de bien vouloir passer dans l’après-midi car on voulait s’entretenir avec elle au sujet de l’incident.
Et là, éberluée, elle a entendu un carabinier, un peu mal à l’aise quand même, lui expliquer très sérieusement que les recherches sur l’identité du propriétaire de la voiture avait abouti et que, il en était vraiment désolé, celle-ci appartenant à un mafioso connu et redoutable, il lui conseillait, vivement, de retirer sa plainte, car non seulement on ne pouvait pas y donner suite mais que de surcroît il valait mieux de pas attirer une seconde fois sur elle l’attention de ce personnage.
Cet incident non anodin s’est passé il y a quelques jours à Bologne, une ville qui jusqu’à présent avait la réputation d’être « propre ».
La mafia étend désormais impunément ses tentacules sur tout le territoire italien.
Plus précisément il s’agit de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise qui est actuellement en train de surpasser la Cosa Nostra (mafia sicilienne) et la Camorra (mafia napolitaine) dans le sordide domaine de la criminalité organisée.
“La vérité est que l’on connaît très mal la ‘Ndrangheta. Des trois grandes sociétés criminelles du Sud de l’Italie, elle est la seule qui confonde délibérément la famille biologique et la famille criminelle. Pas “d’étrangers” dans le clan, ce qui rend ce dernier quasiment impénétrable pour qui vient de l’extérieur. Une organisation décentralisée, sans véritable organe décisionnaire central, dont les clans sont par ailleurs très soudés : Il n’y a jamais eu de repentis célèbres au sein de la ‘Ndrangheta, contrairement à ce qui se passe pour la Mafia et la Camorra”, écrit Xavier Raufer, spécialiste de la mafia.
La ‘Ndrangheta que Xavier Raufer définit comme “très cruelle et très sauvage”, s’est longtemps spécialisée dans les enlèvements avant d’étendre d’abord ses activités aux trafics de cigarettes, de véhicules volés, de métaux recyclés et de cocaïne, détenant « un quasi monopole du trafic transcontinental de cocaïne et ayant même des ambassadeurs en Colombie.”
Avec ses 112 clans disséminés en Calabre, soit environ 7000 affiliés (on estime qu’un habitant de la région sur 345 fait partie d’un clan, et que 27 % de la population est plus ou moins complice) et réalisant un chiffre d’affaires de 35 milliards d’euros, alors que le PIB régional de l’économie licite n’est que de 29 milliards d’euros la ‘Ndrangheta est devenue une véritable et incontournable puissance.
Forte de quoi elle se livre aujourd’hui sans retenue au racket d’entreprise, taxant les entrepreneurs jusqu’à la faillite et à la captation des fonds publics, particulièrement la subvention européennes pour l’agriculture.
« En Calabre, la collusion entre monde politique et ’Ndrangheta est la règle, affirme le magistrat calabrais Vincenzo Macri. La région a échappé au contrôle de l’Etat. Les mafieux sont partout : depuis les guetteurs qui surveillent les champs jusqu’aux administrateurs qui gèrent les appels publics. »
Au cours des dernières années, trente-cinq Conseils communaux ont été dissous pour « infiltrations mafieuses ».
En cas de non coopération la ’Ndrangheta tue sans état d’âme pour se débarrasser des récalcitrants ou des gêneurs et terroriser ceux qui, dans les institutions, refusent de collaborer avec elle.
A la suite de l’émigration massive des calabrais, due à la pauvreté, au cours des années 70 et 80, des cellules mafieuses se sont progressivement implantées en Italie du nord, puis dans d’autres pays, notamment l’Allemagne et le sud de la France.
Bref, la racaille, la vraie, celle qui va à l’église le dimanche et assassine les pères devant leurs enfants, pour l’exemple.
Le pouvoir mâle dans toute son horreur, toute sa perversion qui revendique en les détournant deux concepts d’un autre temps « héroïsme et vertu ». (’Ndrangheta en grec)
Au fur à mesure que la pieuvre étend ses tentacules la démocratie recule. Coincée par une église plus envahissante que jamais, gangrénée par la mafia, exploitée par les possédants, trahie par les gouvernements successifs, la société italienne étouffe, courbe l’échine, et souffre.
L’histoire de Martina, qui a retiré sa plainte, est un des multiples signes du disfonctionnement de l’Italie, un pays en déperdition que seul un électrochoc politique, malheureusement peu probable, pourrait remettre à flots.
Soudain, le 11 février, 7 policiers, obéissant (ou non) à un appel téléphonique anonyme (ou non) dénonçant un infanticide, font irruption dans une polyclinique de Naples.
Dans une chambre, Silvana, elle vient de vivre un avortement thérapeutique, le fœtus qu’elle portait présentait une anomalie chromosomique. Rien d’illégal.
Mais les policiers ne l’entendent pas de cette oreille et entreprennent de la questionner, longuement. Puis ils séquestrent son bulletin médical et le fœtus.
Cette imbécile et scandaleuse intervention policière est le résultat de la cabale anti avortement qui secoue actuellement l’Italie.
Cette nouvelle offensive, issue d’une papauté rétrograde et obtuse, relayée par la droite et instrumentalisée par Berlusconi, a son héraut, un odieux personnage, amas de chair flasque parcouru de frissons de haine envers les femmes : Giuliano Ferrarra, rédacteur en chef d’un immonde torchon réactionnaire : « Il Foglio ».
Mais si une partie de l’Italie emboite le pas à ces tristes sires, l’autre, choquée par cette attaque à la loi 194, obtenue dans les années 70 grâce à une lutte acharnée et qui garantit aux femmes le droit à l’IVG, entend bien ne pas les laisser mener à terme leur funeste projet.
Livia Turco, ministre de la santé a déclaré être “profondément choquée” par cette affaire et a dénoncé une “chasse aux sorcières”.
Jeudi 15 février, à Rome, Naples, Milan et Bologne ont eu lieu des manifestations de révolte.
En tête, main dans la main, les combattantes d’hier, furieuses de devoir recommencer une bataille qu’elles pensaient avoir définitivement gagnée et les filles d’aujourd’hui prêtes à prendre le relais.
Cheveux gris et talons plats, écharpes colorées et piercings.
A Bologne nous avions rendez-vous devant la clinique Sant’ Orsola. Le lieu avait été symboliquement choisi pour dénoncer le fait qu’aujourd’hui il est devenu difficile de pratiquer une IVG en Italie car de plus en plus de médecins se réfugient derrière le statut d’objecteurs de conscience (la loi qui n’est pas exempte de failles, les y autorise).
Nous avons été plusieurs centaines, (800) femmes et hommes, à bloquer la circulation devant l’hôpital, puis à traverser la ville en cortège pour rendre à la Piazza Maggiore, cœur de la cité.
Une belle manif dans le jour déclinant.
De beaux slogans aussi :
« Libere di scegliere » (libres de choisir)
« No alle scambi politici sul corpo delle donne » (non aux marchandages politiques sur le corps des femmes)
« Tremate, tremate, le streghe sono tornate, le figlie e le nipoti non vi daranno il voti » (tremblez tremblez, les sorcières sont de retour, les fils et les petits-fils ne voteront pas pour vous)
« Il nostro problema non é la cellulite, ma come liberare le nostre vite » (notre problème n’est pas la cellulite mais comment libérer nos vies).
Depuis deux jours, à l’initiative d’un groupe de femmes, intellectuelles et artistes, (dont Sabina Guzzanti, Lidia Ravera, Cristina Comencini) circule une pétition, consultable en ligne : liberadonna
«Caro Veltroni, caro Bertinotti, cari dirigenti del centro-sinistra tutti,ora basta!
L’offensive contre les femmes – une pure et simple croisière bigote a atteint un niveau intolérable. Intolérable aussi l’absence de réaction du centre gauche et sa condescendance. Avec l’obscène proposition d’un moratoire sur l’avortement qui traite les femmes de meurtrières et de bourreaux et la récente injonction de réanimer des fœtus ultra prématurés et ceci même contre la volonté de la mère (et malgré la quasi certitude de malformations gravissimes) les corps des femmes sont redevenus des « choses », des territoires de lutte pour le fanatisme religieux, des objets sur lesquels exercer le pouvoir. (…)
Nous attendons de vous une prise de position claire et sans équivoque, qui condamne franchement toutes les tentatives - d’où qu’elles viennent – de menacer l’autodétermination des femmes qui fut si difficile à conquérir : notre droit à dire le premier et le dernier mot sur notre corps et sur nos grossesses. (…)
Nous exigeons par conséquent que vos programmes soient explicites : si la loi 194 a besoin d’une révision, c’est celle d’éliminer l’objection de conscience (…), la pilule abortive (RU486) doit être immédiatement rendue disponible dans toute l’Italie, parce qu’à un drame ne doit pas s’en ajouter un autre, la pilule du lendemain doit devenir d’un accès simple et rapide et différentes campagne de contraception doivent être menées dans les établissements scolaires (…), des programmes de soutien aux femmes émigrées doivent être conduits sur les plans culturels et sociaux, et les aides à la maternité doivent être renforcées (dans le cadre d’une politique capable de combattre la précarité au travail)
Ces valeurs ne sont pour nous en aucun cas négociables et nous n’accepterons aucun compromis. »
En ligne depuis deux jours cet appel compte déjà (au moment où j’écris) 9416 signatures.
Ce n’est qu’un début.
« Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! »
C’était samedi soir vers 23 heures, Cléo, ma fille, 19 ans et cheveux au vent, a pris un bus de l’ATC (la compagnie de transport bolognaise) pour se rendre chez une amie.
Elle n’habite pas loin sa copine, seulement deux arrêts de bus, 3 minutes de trajet, mais Bologne a beau être une ville plutôt sûre, mieux vaut quand on est une jeune fille ne pas être seule dans la rue à une heure tardive.
Pas de chance, la machine à composter les billets a refusé catégoriquement d’accomplir la tâche pour laquelle elle a été conçue.
Décidément quand la guigne commence elle s’acharne, une minute plus tard, casquettes en arrière et bedaines rebondissant au-dessus des ceintures, deux contrôleurs ont investi le véhicule.
Cléo s’est donc dirigée vers eux pour leur expliquer son infortune.
Sceptiques, ils l’ont toisée sans aménité. Puis l’un d’eux a testé la machine avec un billet extrait de sa musette : clac clac, la garce a fonctionné du premier coup.
Regard triomphant du contrôleur qui annonça alors à Cléo qu’elle devrait s’acquitter d’une amende de 40 euros.
40 euros ce n’est pas rien, surtout lorsque l’on a le pénible sentiment d’être victime d’une injustice.
Cléo a donc demandé aux deux hommes de procéder à une nouvelle tentative avec son billet.
Refus catégorique.
Nouvelle demande de plus en plus suppliante, à tel point qu’un passager est intervenu pour témoigner qu’elle avait bel et bien essayé de composter, qu’elle n’y était pas parvenue, et que donc elle était de bonne foi.
Finalement les contrôleurs ont cédé et introduit le billet dans la machine qui est restée impassible.
Nouvel essai, nouvel échec.
Nouvel essai, nouvel échec.
Mais, les desseins des machines étant parfois parfaitement incompréhensibles voilà qu’à la cinquième tentative, clac clac, le billet s’est enfin trouvé composté.
Ricanement des deux hommes. L’un, badin, a alors précisé: « Bene, signorina, on vous fait une amende de seulement 39 euros ! » Ce qui est bien sûr impossible.
Pendant ce temps là, le bus était arrivé à la station de Cléo. Elle l’a signalé aux contrôleurs en leur demandant d’arrêter le véhicule et de lui rédiger son amende sur le trottoir.
Refus
Elle a supplié, les lames aux yeux.
Refus.
Elle a pleuré.
Refus.
Aucun passager ne souhaitant descendre le bus a continué sa route vers la banlieue de Bologne.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six arrêts plus loin les deux crétins sadiques qui étaient ni plus ni moins en train de la séquestrer, ont fini par renoncer et ont demandé au chauffeur de stopper son engin maléfique.
Ils se sont donc retrouvés tous les trois sur le bord de la route, à plusieurs kilomètres de la destination de Cléo, dans un endroit très fréquenté par les automobiles mais vide de toute présence humaine.
Découvrant la nationalité française de Cléo, l’un des deux, décidément très inspiré s’est exclamé « Au moins vous n’êtes pas extracommunautaire ! »
L’autre a rempli et signé son petit papier, puis ils ont monté dans la voiture qui les avait suivis et qui les attendait.
« Vous me laissez toute seule, ici ? a dit Cléo à la fois inquiète et stupéfaite. J’ai peur ! »
« Mais qu’est-ce que vous voulez qu’il vous arrive ? » ont rétorqué les deux enflures avant de claquer la porte et de s’éloigner.
Voila comment un samedi soir en Emilie Romagne deux salopards, abusant du minuscule pouvoir que leur confère leur charge se sont vengés sur une jeune fille de la médiocrité de leur existence.
Incident banal, car la chose est régulièrement pratiquée par des employés indignes qui se permettent de punir eux-mêmes et à leur façon, les resquilleurs ou supposés tels.
Incident qui, cette fois, ne s’arrêtera pas là car nous avons fait appel à un ami avocat pour attaquer ces deux malfrats.
Lorsque les sociétés se délitent, que les dirigeants abusent de leurs pouvoirs, que la corruption ronge un pays, trop d’êtres humains sont ainsi capables, quotidiennement, d’une infinité de petites vilenies, méchancetés, lâchetés.
Et il faut alors bien peu, un mauvais vent, une brise empestée de relents fascisants, pour qu’ils se transforment en bourreaux, tortionnaires, mouchards, exécutants serviles des basses œuvres.