23 avril 2008 — Au jour le jour
Parfois, lorsque j’étais enfant, ma mère m’emmenait avec elle faire les courses à Saint Benoît.
J’en étais ravie.
Le boucher avait les cheveux roux, il était grand, maigre et portait un long tablier blanc maculé de sang. Quand il ouvrait la porte en bois qui menait à la chambre froide je voyais, pendues à des crochets, les carcasses des bêtes qu’il achetait à l’abattoir.
J’avais un petit frisson de dégoût et de peur.
Il affutait ses grands couteaux et pendant que ma mère discutait avec la bouchère, une femme à la fadeur douce d’une fleur légèrement fanée, il découpait la viande et enveloppait les morceaux sanguinolents dans du papier marron.
Puis il disait : « Et avec ça Madame T. qu’est-ce que je vous mets ? ».
Nous repartions avec des steaks, des escalopes, une tranche de foie, ou, les jours de chance avec des ris de veau que ma mère faisait sauter dans du beurre jusqu’à ce que la chair en devienne fondante.
Nous allions ensuite à la COOP où l’épicier ôtait le crayon de son oreille pour faire le compte de nos achats : huile, vin, savon, allumettes, chicorée… Il additionnait les prix et ensuite déduisait celui les bouteilles vides que nous avions rapportées.
De temps en temps nous passions aussi dans une boulangerie acheter de la galette aux pommes de terre, un régal croustillant de pâte feuilletée mêlée de patates écrasées.
C’était tout car mon père avait un jardin potager et que les autres commerçants passaient dans notre village. Le pain arrivait quatre fois par semaine (ce qui faisait qu’un jour sur deux, ou presque, il fallait manger du pain dur que je n’aimais pas) et le poisson, directement de l’Atlantique, tous les vendredis.
Puis, à Châteauroux, à la fin des années soixante, un original audacieux, nommé Céron, a ouvert un supermarché.
Ce fut un bouleversement dans la vie des Castelroussins. Nous allâmes visiter ce lieu nouveau et y faire les premières emplettes. Je me souviens encore de l’abondance des marchandises proposées.
Peu à peu les supermarchés ont envahi les périphéries des villes et déployé leurs enseignes.
Il y eut des polémiques.
Certains olibrius dont la lucidité échappait au grand nombre s’insurgeaient contre cette nouvelle grande distribution. Ils dénonçaient pertinemment les risques encourus mais leurs mises en garde ne furent pas écoutées. Eblouis par une croissance que l’on pensait éternelle les clients se lancèrent à corps perdus dans la consommation de masse.
Qu’importait alors que la viande ne vienne plus de l’abattoir de la ville, que la bête n’ait pas été nourrie dans le champ du voisin mais que son cadavre ait traversé la France, voire même l’Europe pour arriver, débité en morceaux empaquetés de cellophane, jusqu’au chariot du supermarché.
Je pensais à tout cela hier, après avoir vu une émission d’Arte sur l’Inde.
Entre autres défis le sous-continent doit trouver un équilibre entre la diffusion des grandes surfaces et le maintien des petits commerces de proximité.
Favoriser la grande distribution signifierait priver de travail les paysannes qui vendent directement la production de leur ferme, les marchandes de poisson, les vendeurs de volailles, les petits artisans.

Ce serait aussi développer la culture industrielle et condamner les innombrables petits producteurs indiens à la misère. Ce processus, déjà commencé et amplifié par l’utilisation quasi forcée d’OGM, a déjà conduit des milliers de petits paysans au suicide. Mais même si la pression du modèle économique dominant est forte les mouvements écologiques sont en pleine expansion.
Alors l’éclatant sourire de Vandana Vhiva et son discours intelligent, vif, plein d’espoir me sont revenus en mémoire.

Vandana Shiva est physicienne, épistémologue, écologiste, écrivain, docteur en philosophie des sciences, féministe et elle dirige la « Fondation de recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles »
Chef de file des écologistes de terrain et des altermondialistes, passionnée par la défense de l’agriculture paysanne et biologique, résolument opposée à la politique d’expansion sans limite des multinationales agro-alimentaires et aux effets nocifs des OGM, elle lutte contre le brevetage du vivant et la biopiraterie, c’est-à-dire l’appropriation par les firmes agro-chimiques transnationales des ressources universelles, notamment les semences.
Elle a fondé l’association « Navdanya », dédiée à la conservation de la biodiversité et la protection des droits des fermiers. La ferme de Navdanya, qu’elle a créée, est une véritable banque de semences modèles qui a permis à des milliers de fermiers d’Inde, du Pakistan, du Tibet, du Népal et du Bangladesh de redécouvrir l’agriculture « organique », entre l’agriculture paysanne et l’agriculture biologique.
Et j’ai pensé que l’Inde, la plus grande démocratie du monde, héritière parfois distraite de Gandhi, pouvait peut-être réussir à atteindre l’équilibre.
« Les peuples dits ” primitifs ” ont toujours possédé un sens de la cosmologie planétaire, comme si chacune de leurs actions impliquait la planète tout entière. Même les communautés les plus isolées ont toujours eu une vision cosmique de notre planète et d’un certain équilibre à préserver. En ce sens, le local a toujours englobé le planétaire » (Vandana Shiva).

A lire une très belle interview de Vandana Shiva
Et sur un sujet différent mais semblable, le billet d’emcee
13 décembre 2007 — Ailleurs

Depuis que je l’ai entendue, la nouvelle m’obsède. Je n’arrive pas à m’en défaire. Elle a jeté sur mes pensées une brume que rien ne dissipe.
Sa monstrueuse énormité me déroute et m’effraie. J’aimerais me réveiller et apprendre que ce n’était qu’une erreur, que les scientifiques se sont trompés, ou qu’il n’est pas trop tard pour sauver des flots les cités qui, bientôt, seront submergées.
Bombay, New York, Hô Chi Minh-Ville, Calcutta, Shanghai, Miami, Lagos, Abidjan, Djakarta, Alexandrie, Bangkok
Bangkok, la ville des anges, sera la première à subir la montée des eaux. Celle-ci a déjà commencé alors que le sol de la métropole, épuisé par les récents et gigantesques travaux de constructions, s’enfonce irrésistiblement.
Dans quinze ans, l’eau envahira la ville. Les klongs déborderont, entrainant dans les tourbillons du Chao Praya, les débris des maisons et des temples de bois, les planches, les pilotis.
Que restera-t-il de ce naufrage ?
Les toits dorés du grand palais ? Le temple de la montagne d’or, posé sur sa colline ? Le « sky train » qui surplombera l’onde brune, sale, boueuse, chargée des restes pitoyables de la splendeur passée.
Et le grand Boudha couché, dormira-t-il au fond de l’eau, impassible et serein ?

Les six millions d’habitants devront trouver refuge ailleurs, quitter leurs demeures au bord du fleuve, leurs cabanes de planches, leurs immeubles bondés, leurs édifices récemment construits et qui font la fierté du pays.
Ils auront abandonné leurs objets quotidiens, leurs souvenirs, leurs lieux sacrés, leurs écoles, leurs échoppes.
Je me souviens du tsunami, de cette vague immense devant laquelle nous avons fui, éberlués par sa puissance.
Je me souviens de la colline où nous étions réfugiés, et d’avoir cette nuit là pensé à la fin du monde.
Je ne la croyais pas si proche.
Alors que m’importent les chamailleries, les élucubrations politiques, les discours creux, les méchancetés gratuites, ce ne sont que billevesées, gouttelettes d’eau saumâtre, vaines gesticulations.
Changer chacun quelque chose dans son mode de vie, être solidaires de ceux qui verront leurs vies réduites à néant, me semble être la priorité totale et absolue.

Des images de Bangkok en clip vidéo:
One Night in Bangkok
One Day in Bangkok
2 décembre 2007 — Au jour le jour

L’ humanité semble être dans un processus d’auto destruction.
“La « restructuration écologique » ne peut qu’aggraver la crise du système. Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis 150 ans. Si on prolonge la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par un facteur 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le climat de l’ONU, les émissions de CO2 devront diminuer de 85% jusqu’à cette date pour limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum. Au-delà de 2°, les conséquences seront irréversibles et non maîtrisables. La décroissance est donc un impératif de survie.” André Gorz
Malgré les mises en garde des plus sages, des plus visionnaires d’entre nous, la prise de conscience des invraisemblables risques auxquels s’expose l’humanité, et auxquels elle condamne tous les êtres vivants de la planète, demeure dramatiquement faible.
Bien que les catastrophes écologiques dues à l’effet de serre se multiplient, devenant de plus en plus violentes et meurtrières, rien n’est fait à l’échelle mondiale pour stopper ce processus. Pire, on continue à abattre des forêts, à construire d’énormes barrages, à polluer l’atmosphère et l’eau, à planter des OGM bien qu’en ignorant les conséquences à long terme et on persiste à fabriquer des centrales nucléaires alors que l’on ne sait pas encore vraiment comment diable on pourra bien se débarrasser des déchets.
Diable ?
Mais que vient donc faire le diable dans cette galère ?
Et bien pour qui croit à dieu et au diable, comme pour qui n’y croit point, il semblerait justement que ces deux larrons, faces d’une même pièce, y jouent un rôle essentiel.
Car une question me turlupine : les religions n’auraient-elles pas une part de responsabilité dans ce processus funèbre d’auto destruction qui parait désormais bien engagé, quasiment inéluctable ?
Démonstration :
La dernière encyclique du pape, fraîchement sortie est intitulée “Spe Salvi” (sauvés par l’espérance).
“Exprimons-le maintenant de manière très simple: l’homme a besoin de Dieu, autrement, il reste privé d’espérance“.
Plus loin son auteur profite de l’occasion pour méchamment fustiger l’athéisme, qui a selon lui conduit à certaines des “plus grandes cruautés et plus grandes violations de la justice” dans le monde.
Ici je rappelle au lecteur que la sainte église n’a pas toujours été et loin s’en faut un modèle de pacifisme. Quelques exemples pris au hasard : la christianisation forcée des peuplades nommées primitives, l’inquisition, les yeux et les oreilles fermées de PieXII qui à Noël 1942, s’est contenté d’exprimer ses “vœux pour ceux qui, pour simple question de race, sont condamnés“… liste non exhaustive.
En conclusion de sa petite bafouille, d’une bonne vingtaine de pages, le benoît explique par quels moyens le catholique de base peut pratiquer la véritable espérance chrétienne : à travers la prière, la souffrance, l’action et dans le fait de considérer le Jugement dernier comme un symbole d’espoir.
Qui dit jugement dernier dit apocalypse, fin du monde. Difficile quand même d’envisager la chose avec allégresse, surtout quand on commence à ce demander si celle-ci n’est pas effectivement au programme des prochaines décennies.
Que nenni, nous dit le pape, tous ne seront pas condamnés aux monstrueuses turpitudes de l’enfer, ceux qui se seront bien comportés seront sauvés (bien se comporter signifiant respecter une longue série de génuflexions et d’interdictions d’une absurdité variable, une des plus saisissantes de bêtise étant: ne pas baiser avec une capote au risque d’attraper le sida ou de le filer à quelqu’un d’autre).
Comme par hasard l’eschatologie, et le concept « d’élu » sont des dadas dont les religions raffolent.
Pour les hébreux ça donne ça : vu par Sophonie (1:14-18)
« Le grand jour de l’Éternel est proche, il est proche, il arrive en toute hâte; Le jour de l’Éternel fait entendre sa voix, et l’homme puissant pousse des cris amers.
Ce jour est un jour de fureur, un jour de détresse et d’angoisse, Un jour de ravage et de destruction, un jour de ténèbres et d’obscurité, un jour de nuées et de brouillards. (…)
Je mettrai les hommes dans la détresse, et ils marcheront comme des aveugles, parce qu’ils ont péché contre l’Éternel; Je répandrai leur sang comme de la poussière, et leur chair comme de l’ordure. »
Mais, selon Maïmonide,
« Les Temps messianiques auront lieu lorsque les Juifs recouvreront leur indépendance et retourneront tous en terre d’Israël »
Le Coran, ne pouvant être en reste, ajoute lui aussi quelques détails à l’affaire :
« Tout ce qui est sur Terre sera appelé à disparaître, la terre ne sera plus la terre, elle sera dégagée de tout ce qui la recouvrait par un tremblement inconcevable, elle sera violemment secouée et étalée sur toute sa longueur. Le Ciel sera enroulé à la façon dont on enroule les registres, il sera fendu et d’un rouge vif telle de la graisse bouillante ou tel du métal fondu. Les montagnes seront réduites en poudre fine, détruites d’un seul coup, dispersé au vent violent, comme de la poussière. La lune s’éclipsera et il y aura fusion entre le soleil et la lune. Le soleil s’obscurcira, les étoiles disparaitront, évanouies en toute vitesse. Les mers s’embraseront, portées à ébullition et se videront. »
Déjà, les prophéties traditionnelles hindoues avaient imaginé la chute du monde dans le chaos et la dégradation.
« Lorsque la fausseté de la tromperie, la léthargie, l’assoupissement, la violence, le découragement, la colère, l’illusion, la peur, et la pauvreté prévaudront (…) lorsque les hommes, remplis de suffisance, se considèreront égaux aux Brahmines (…), alors ce sera le Kali Yuga. » (extrait des Puranas)
Puis, tel Zorro, arrivera un avatar, « Le Seigneur Se manifestera en tant qu’Avatar de Kalki (…) Il établira la droiture sur la terre et les esprits des gens deviendront aussi purs que le cristal. (…) Ceci résultera en ce que le Sat ou Krta Yuga (âge d’or) soit établi. »
Suivant alors mon raisonnement, simpliste mais efficace, j’en viens à me demander si ce n’est pas pour obéir à ces prédictions que nous sommes en train de foncer tête baissée dans le mur.
Certains dirigeants internationaux et non des moindres comme Reagan, qui déclarait en 1982 que l’Amérique, « cette terre bénie a été placée à part, d’une façon particulière, qu’il y a un plan divin qui place ce grand continent entre deux océans pour être découvert par des peuples venus des quatre coins du monde avec une passion particulière pour la foi et la liberté », et les Bush, très croyants, élus grâce au soutien des groupes de pression religieux, ont consciencieusement œuvré dans ce sens et ils ne sont pas les seuls à travers le monde.
Quant au pape ne serait-il pas en train de préparer les ouailles à l’échéance finale ?
Et ne peut-on pas aussi supposer qu’inconsciemment nous sommes tous plus ou moins acquis à l’idée de l’apocalypse, du chaos final ?
Depuis le temps, des siècles et des siècles, qu’on nous rabat les oreilles avec cette funeste prophétie.
Est-ce pour cela que nous sommes si mous, si lents à réagir ?
S’il ne s’agit que de légendes destinées à effrayer le peuple pour mieux le soumettre, qu’attendons-nous pour relever la tête ?
Peut-on penser que l’addiction aux religions eschatologiques soit une des causes de cette maladie mentale dont parle Arthur Koestler dans Janus ?
« Un observateur impartial venu d’une planète plus évoluée, et qui d’un coup d’œil considérerait cette histoire (de l’homo sapiens) de Cro-Magnon à Auschwitz, conclurait sans nul doute que notre espèce est un produit biologique admirable à certains égards, mais dans l’ensemble profondément morbide, et que les conséquences de sa maladie mentale l’emportent de beaucoup sur ses réussites culturelles s’il s’agit d’évaluer ses chances de survie ».
Pour finir, deux messages personnels :
Le premier à Joseph Ratzinger, dit aussi Benoit XVI, pape de son métier pour lui dire qu’en temps qu’athée, je réfute complètement ses accusations car, comme je viens de le démontrer, ce sont au contraire les religions qui sous prétexte d’espérance post mortem conduisent leurs fidèles soit à la destruction de l’humanité soit à l’acceptation silencieuse de celle-ci.
Le deuxième à Nicolas Sarkozy, alias le président de la république française, pour lui signaler que je trouve choquant que la ministre Alliot Marie ait témoigné de “la reconnaissance de la France” envers l’Eglise “pour son rôle historique et sa contribution à la définition d’indispensables repères moraux“. La France, état laïc n’a pas à remercier ou à flatter une religion.
Chacun étant bien entendu libre de ses croyances dans la sphère privée.
Athée et heureuse de l’être

Tableau et détail de Nole