Mai 68 et moi et moi et moi

1968, j’ai douze ans et le mois de mai n’en finit pas de s’étirer entre les cerises et l’ennui des journées immobiles.
Comme mes parents sont en grève la cour de l’école demeure vide, abandonnée.
La radio diffuse sans interruption de la musique classique. Je ne l’écoute pas. Moi j’aime les chansons, elles m’ouvrent la porte des sentiments adultes, des frissons amoureux, des larmes, des trahisons.
J’ai beau guetter de ma fenêtre, pas une voiture ne traverse le village.
Le temps semble suspendu dans la chaleur du printemps.
Mes parents vont à des réunions à Châteauroux. Je ne sais pas pourquoi mais je pressens qu’il se passe quelque chose d’important.
Et puis j’ai un amoureux. Il s’appelle Daniel, il est de Saint Benoît. Tous les soirs, vers sept heures, il vient pétarader en mobylette devant la maison.
Un soir il s’arrête devant la grille. Il m’attend. Je me faufile jusqu’à lui, le cœur battant de joie mêlée de peur. Gare à moi si mes parents me surprennent! Nous échangeons quelques mots. Il me dit que j’ai de la chance d’aller au collège, lui, il est en apprentissage. Sa famille est pauvre, il doit travailler.
Ce n’est pas un garçon pour moi. Nous le comprendrons tous les deux. Notre ébauche d’idylle tournera vite court. Pas même un baiser.

Le mois se termine. Le général revient. Mes parents sont amers.
« On s’est fait avoir » dit mon père.

L’école reprend, comme je n’ai rien fait pendant des jours et que mes pensées tournent autour de Daniel, mes notes sont basses.
Je falsifie grossièrement ma moyenne sur mon livret de fin d’année. Evidemment mes parents s’en aperçoivent et s’abat une inévitable et douloureuse punition.

En apparence rien n’a changé.
Et pourtant si. Le vent d’insoumission qui a soufflé sur la société l’a défaite de ses vieux carcans.
Quand, quelques années plus tard, je céderai avec délices et frénésie au désir amoureux, il me suffira d’aller chez un médecin pour prendre la pilule.
Je le devrai à la détermination et au courage des mouvements féministes qui, renforcés par les événements de Mai, réussiront à imposer des lois essentielles : l’accès à la contraception, le droit à l’avortement.

La liberté de mes vingt ans, ce sont les rebelles de Mai, qui me l’ont apportée.
J’en ai dévoré les fruits et savouré le nectar.
La croyant éternelle, définitivement acquise, j’ai peu songé à perfectionner le monde, laissant à d’autres, qui me semblaient plus sages que moi, le soin de gérer cette société nouvelle.
J’étais persuadée que l’humanité entière marchait vers la solidarité, la paix, la justice.

Puis, peu à peu, ma naïveté s’est effilochée. De vilains coups de canifs ont rompu la bulle.
Septembre 1973, assiégé, Salvator Allende se suicide. Soutenu par l’état américain le sinistre Pinochet installe une dictature sanglante
Juillet 1985, les services secrets français, dans une lamentable opération, tentent de couler un bateau de Greenpeace voulant s’opposer à des essais nucléaires : le Rainbow Warrior.
Mai 1993, Pierre Beregovoy met fin à ses jours et valsent des hypocrites. A tort ou à raison, ce sera pour moi le sacrifice d’un honnête homme et la fin de ma candeur politique.
Prisonnière aussi de mes propres chaînes, celles insidieuses qui avaient résisté à l’exultation du corps, à l’indépendance, aux années de fêtes, j’ai traversé les années 80, puis les premières de 90 en zigzaguant parmi les chagrins, la violence conjugale, les difficultés financières, les désillusions.

Avant qu’à nouveau ma vie ne reprenne un sens.

A l’heure où ceux qui nous tiennent lieu de penseurs, brasseurs de vent et agitateurs de vaines paroles, décortiquent, analysent et critiquent à l’aune de leurs fantasmes et délires intimes ou politiques ce qui fut une explosion de jeunesse et de liberté, je n’ai qu’un seul, absurde, regret, celui d’avoir été trop jeune pour courir dans les rues de Paris, chanter sur les barricades et lancer des pavés.

« Vivre sans temps mort et jouir sans entrave »

Et pour vous, Mai 68?

Quelques jours à Nice

J’ai d’abord vu son petit crâne chauve s’élever parmi les palmiers de la promenade au rythme d’un panneau publicitaire automatique. Puis apparurent ses bésicles rondes, ses grandes oreilles, sa moustache et le pan blanc de son dhoti.
J’ai pensé « Oh, Gandhiji ! »
Mais le léger sourire de surprise teintée de plaisir qui venait d’éclore sur mes lèvres fut promptement figé lorsque l’affiche, enfin déroulée, me délivra le vilain message qu’elle avait sournoisement concocté à l’attention de l’automobiliste et du passant (sans oublier le cycliste et le patineur).
Adecco !
Le numéro un mondial du travail temporaire !
Plus fourbe que le serpent et plus moqueur que la hyène.
Qui utilise sans vergogne l’image du petit homme à la grande âme afin de mieux se goberger en exploitant ceux qui n’ont d’autre choix que le travail, n’importe quel travail et parfois, c’est-à-dire souvent à l’échelle mondiale, dans des conditions difficiles, sinon insupportables.

A peine remise du choc et alors que je traduisais en discours - à l’intention exclusive et distraite de Fabio qui était occupé à conduire - le profond agacement qui montait en moi, voilà qu’un Coluche rigolard traversa brièvement dans mon champ visuel.
Portant lui aussi la marque rouge de l’infamie.

Mais de quoi ces détournements sont-ils le signe ?
C’est clair, ils veulent nous voler nos mythes (nos symboles? nos images? nos visages?)

Faut-il qu’ils aient peur pour tenter cette grotesque opération !
Qui pensent-ils convaincre de la véracité de ce nouvel humanisme fraichement émoulu d’une agence de marketing ?
Ceux qui, comme nous (vous vous reconnaitrez, ou non) savent bien que Gandhi et Coluche, n’ont absolument rien à faire dans cette galère infecte ?
Ceux qui n’ont qu’une très vague idée de qui étaient ces deux personnages ?
Ou ceux qui s’en tamponnent le coquillard de Gandhi, de Coluche, de la solidarité et de l’humanité ?
Mais peut-être sont-ils moins nombreux qu’ils ne le pensent à n’avoir d’autres valeurs que le profit.

Ce Gandhi qui nous sourit est un clin d’œil : les passants, lorsqu’ils sont unis, peuvent vaincre les oppresseurs.

De Carla S. et du pouvoir

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dessin de Nole

J’aime les hommes de pouvoir, disait-elle, mutine, bien avant d’épouser un président.
Poupée à la silhouette juvénile, elle est le symbole d’une époque délétère qui préfère le paraître à l’être.
Née riche, devenue belle, se vantant d’être émancipée, la nouvelle conquête sarkozienne accumule dans sa trajectoire tous les poncifs d’un soap opéra destiné à faire rêver les gueux (abusivement considérés comme stupides) dans les chaumières : une famille qui se réfugie en France par peur des brigades rouges, une fortune considérable, un père qui n’en est pas un, une carrière de top model, des amants prestigieux, des prétentions artistiques, et l’amour d’un homme de pouvoir.
Le pouvoir, dont le sinistre Henry Kissinger dit qu’il est « l’aphrodisiaque suprême ».

Quelle connerie !

Je n’attends pas de l’homme qui est à mes côtés qu’il détienne le pouvoir.
J’aime qu’il soit fort quand je suis faible, et qu’il compte sur ma force pour le soutenir.
J’aime que nous nous tenions par la main pour avancer sur le chemin de la vie.
J’aime qu’il soit tendre et généreux.
J’aime que nous riions des mêmes choses.
J’aime que nous puissions nous partager les tâches quotidiennes.
J’aime que la confiance entre nous soit totale.
J’aime vivre avec lui et partager une infinité de petites choses drôles, tristes ou banales.
Et nous endormir enlacés est la récompense de la journée.

Mais le pouvoir chimérique, « qui corrompt » (Louise Michel), qui tue, qui violente je n’en veux pas.

La droite dure qui nous gouverne aime le pouvoir.
Elle aime les femmes qui aiment les hommes de pouvoir.

L’on dit de Carla S. qu’elle est émancipée, c’est faux.
L’émancipation, c’est l’affranchissement d’une autorité, de servitudes ou de préjugés.
Au contraire, les désirs de cette dame apparaissent calqués sur ceux des hommes. Ils obéissent à leurs fantasmes. Ils flattent leur virilité, concept archaïque qui se définit contre l’existence à part entière des femmes.
Sa liberté est un trompe l’œil. Prisonnière des regards, elle évolue dans une prison dorée dont les barreaux pourraient un jour la broyer.
Car, épouse d’un président, devenue première Dame de France elle a pris le risque de s’exposer à la curiosité d’un peuple.
Dévoiler ses fesses dans des magazines est beaucoup moins dangereux.

Elle partagera les inévitables futurs échecs de son mari, elle en sera parfois tenue responsable, elle sera la cible des moqueries et des critiques.

J’avais au baiser de l’Elysée attribué un indicible parfum de tragédie, je le retrouve dans ce couple clinquant.

La femme fatale et l’homme viril sont deux archétypes d’une société basée sur l’infernale relation dominant-dominé qui nous pourrit la vie depuis des siècles et qui connaît un inquiétant renouveau.
Une tentative de retour aux pires valeurs conservatrices s’est amorcée, soutenue par les pontes religieux, relayée des politiques arrogants et incultes, par des écrivaillons hargneux, par les intérêts du capital qui veut asservir le peuple pour mieux l’exploiter.

Mais le libéralisme se meurt. Nous assistons déjà aux premiers tressautements de son agonie.
Faisons en sorte qu’il emporte avec lui les marionnettes qui nous gouvernent.
« Trois petits tours et puis s’en vont »
Et appliquons nous à construire sur les ruines un monde qui ne soit pas régi par le pouvoir de quelques uns, mais par la volonté concertée de toutes et de tous : une vraie démocratie !

« La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison. »
Emmanuel Kant

“Tout pouvoir est une violence exercée sur les gens.”
Mikhaïl Boulgakov

Les enfants et la lecture

La lecture a meublé mon enfance, l’emplissant de rêves qui m’emportaient bien au-delà des champs et des fermes éparses, des buissons et des bosquets. Lire m’était précieux, essentiel, vital. Lorsque j’avais épuisé mon lot de livres et que le bibliobus tardait à rapporter les caisses de bois clair pleines de nouveaux trésors, je relisais indéfiniment les mêmes bouquins.

Il est vrai que je regardais très peu la télé. Quand les enfants désertaient l’école, que j’avais épuisé les joies solitaires de la bicyclette, tournant consciencieusement dans la cour vidée de ses protagonistes bruyants, mangé une tartine de pain légèrement rassis accompagnée d’un carré de chocolat noir Poulain et esquissé en patins à roulettes quelques pas de danse approximatifs, la lecture, dans le soir descendant, était le plus sûr des refuges.

J’ai lu à mes enfants des dizaines et des dizaines de livres, je leur en ai acheté, le les ai accompagnés à la bibliothèque. Est-ce grâce à tout cela, je ne sais, mais ils sont devenus des adultes lecteurs .

Ce qui n’est pas vraiment le cas des petits Français d’aujourd’hui !

Une étude de la Repubblica, journal sérieux et respectable, présente un classement de 45 pays en fonction des capacités de lecture des enfants de 10 ans (source Progress in International Reading Literacy Study page 37).

L’indice minimal de lecture est 300, ce qui correspond à la prestation (302) de l’Afrique du Sud, tout juste devancée par le Maroc (323), le Kuwait (330), le Quatar (353) et l’Indonésie (405).
En tête du peloton, les petits Russes, avec un score de 565, talonnés par les minots de Hong Kong (564) et les Canadiens. Les premiers Européens fréquentent les écoles du Luxembourg (557) ils sont suivis de peu par les bambini italiens.
Pour trouver les petits Français il faut descendre dans le classement, ceux-ci n’étant qu’au 27 rang (522), donc après les Américains, les Chinois, les Ecossais, les Belges, les Allemands… etc.

Pas de quoi pavoiser !

A noter d’ailleurs que ces performances, dit pudiquement le site Maitrise de la langue, « ne sont pas en net recul par rapport à l’évaluation de 2001 ».
En fait la situation semble stationnaire, quoiqu’en légère baisse, ce qui a changé c’est que les autres ont fait des progrès puisque la France est passée de la douzième place à la vingt-septième.

Délaissée, empêtrée dans des réformes contradictoires, l’école française va mal. C’est inquiétant.
Ou plutôt symptomatique d’une société qui dysfonctionne.
L’école de la République, gratuite, laïque et obligatoire, qui devait permettre à tous le même accès au savoir est devenue une machine lourde et insensible.
A quoi bon éduquer le peuple ?

Dans son programme de travail et d’action pour le 2e trimestre de l’année scolaire 2007-2008 Xavier Darcos accumule les « je veux » et les « je voudrais » sans rien proposer de particulièrement novateur si ce n’est de raccourcir le temps passé à l’école et de supprimer la carte scolaire.

A mon humble avis ça ne changera pas grand-chose à l’affaire et c’est bien dommage.

Le goût de la lecture est un bien précieux, il permet découvrir le monde et les autres, il aide à apprendre, à réfléchir, à déceler les manipulations, à être libre.

Et vous, êtes-vous surpris par les résultats de ce classement ?

Le bain de Cléopâtre

« Quelle femme n’a jamais rêvé de se baigner dans du vrai lait d’ânesse ? »

Moi !

Nager dans l’eau tiède d’une mer tropicale, me rouler dans l’herbe, faire des galipettes dans le foin, oui !
Mais le bain de Cléopâtre, barboter dans du lait d’ânesse, certes non !
Beurk !

Surtout quand, à la suite de cette question idiote posée une créature aussi suave que conforme aux artificiels canons de l’obligatoire beauté décomplexée, j’apprends que le bain en question a un prix, et non des moindres, puisque chaque litre de lait coûte 68 euros.
Ce qui nous met la trempette à environ, allez… cinq milles euros.

Voilà une fantaisie qui n’est point à portée de toutes les bourses !

Que de riches greluches soient suffisamment inconscientes de la misère du monde pour aller tremper leur chair dans ce brouet luxueux, voilà qui malheureusement ne me surprend guère. Quand la richesse est élevée au rang suprême de la réussite personnelle, elle s’accompagne rarement de la solidarité et de l’humanisme.
Dans un pays où le président consacre l’essentiel de son action à caresser la croupe des possédants de peur que ceux-ci ne lui retirent leur soutien, imaginer que les nantis qui pataugent dans le lait d’ânesse puissent avoir ne serait-ce qu’une pensée pour les familles vivant sur le sol français qui n’ont pas suffisamment d’argent pour acheter du lait tous les jours, relève probablement de l’utopie !
Je ne m’étendrai pas non plus sur le sort des milliers d’enfants bengalis qui, à la suite d’un ouragan dévastateur, sont privés non seulement de lait mais aussi de riz, de viande, d’école et de maison. Les journaux télévisés ont déjà délaissé l’affaire, réservant leurs reportages à des événements autrement plus intéressants.

Car, et c’est là le motif initial de mon énervement, c’est samedi soir, lors du journal de France 2, chaîne publique, que la question du bain dans du lait d’ânesse, me fut posée.

Voilà donc une équipe de « journalistes », travaillant pour un service public, qui est allée, avec tout son matériel (d’où un certains nombre de frais) enquêter sur un sujet de première importance en ce début d’hiver marqué par les grèves, les contestations estudiantines, la baisse du pouvoir d’achat, la misère, les sans papiers, les sans abris et la précarité : les Spas.
« Imaginez-vous, a déclaré samedi soir le blondinet bien coiffé qui présente le journal, vous êtes, en France, 5 millions à fréquenter les Spas. »
« Fichtre ! ai-je pensé, en voilà de l’info ! » Invérifiable par ailleurs.
Suite à quoi, nous sommes partis à la découverte de ce monde enchanté où une heure de massage coûte 195 euros.
Pire encore, on nous a aimablement indiqué les noms de ces délicieux endroits, ce qui permet d’en trouver l’adresse d’un simple clic, ou en consultant un annuaire.
Autrement dit, le journal d’une chaine publique fait, en toute quiétude, la publicité d’établissements commerciaux privés proposant des prestations inaccessibles au téléspectateur Français moyen (en admettant qu’il en ait envie).

Hallucinant, gerbant !

A tel point que je m’interroge.
Les responsables de l’info de France 2 sont-ils :
Des crétins inconscients qui vivent dans une bulle sans se rendre compte de la réalité ?
Des salauds méprisants qui veulent faire baver la populace d’envie ?
Des sbires Sarkoziens qui pensent ainsi motiver le travailleur « si tu bosses plus tu pourras payer le lait d’ânesse à ta femme » ?
Des individus sans scrupules qui profitent de leur position pour faire de la publicité à des copains ?
Ou des cryptorévolutionnaires qui tentent de provoquer chez le téléspectateur une saine rébellion en lui montrant comment vivent les vrais privilégiés d’aujourd’hui ?

Non, parce qu’il pourrait bien arriver que le peuple (nous) qui se serre la ceinture, finisse par ne plus supporter le spectacle du mode de vie de ceux à qui le gouvernement offre des cadeaux fiscaux.

Enfin, j’espère…

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Dessin emprunté et bidouillé par nos soins.

D’autres idées de dialogue?