7 mars 2008 — Au jour le jour, En Italie
Il y a quelques jours, dans ma poste électronique, j’ai trouvé ce mail.
« Vous n’arrêtez pas de dénigrer ce pays, il y en a un peu assez… venez
vivre en France et laissez ce pays, s’il vous plait, qui ne trouve aucune
grâce à vos yeux, alors qu’il a tant apporté à l’humanité. »
Et puis dans le fil de commentaire de mon précédent billet, il y a cette question
« L’Italie c’est l’enfer… par conséquent ! Il n’y a pas de lois ? Il ne s’y passe jamais rien de bien ? »
Je voudrais dire à ces deux personnes que mon propos n’est pas de dénigrer (c’est-à-dire, car les mots ont un sens, s’efforcer de noircir, de faire mépriser, de calomnier) un pays, l’Italie, mais de dénoncer les abus, les injustices et autres saloperies quelque soit le lieu où elles se produisent.
Il se trouve que je vis en Italie et que mes yeux et mes oreilles sont ouverts.
Il me semble déceler dans les propos de ces deux intervenants un souhait d’omerta.
Pourquoi parler de ces vilains faits au lieu de chanter suavement les louanges d’un pays en enfilant les clichés flatteurs ?
Pourquoi s’intéresser à une malheureuse qui se fait pipi dessus, elle ne pouvait donc pas se retenir ?
Et là j’entends le sempiternel « Moi à sa place… »
Oui mais voilà personne n’est à la place de personne.
Pourquoi dénoncer les exactions de la mafia ?
Pourquoi raconter comment les policiers sont intervenus dans une clinique pour questionner une jeune femme qui venait d’avorter ?
Pourquoi narrer comment certains contrôleurs d’autobus abusent de leur, pourtant tout petit, pouvoir ?
Parce que ces faits sont inacceptables et que mis côte à côte ils forment une hideuse mosaïque, celle de la société occidentale actuelle.
Je ne me définis pas en tant que française, je suis citoyenne du monde, et à ce titre, que je revendique, je ne peux pas, je ne veux pas, rester muette.
Grâce à Internet nous avons (encore) la possibilité, extraordinaire, de témoigner des injustices, et plus nous serons nombreux à le faire, plus certains actes vils deviendront difficiles à commettre.
Nous avons entre nos mains un outil de communication extraordinaire et il faudrait ne s’en servir que pour débiter du politiquement correct, du joli ?
Et puis, avez-vous noté que les quatre victimes dont je parle sont des femmes ?
Ce n’est pas un hasard, c’est le signe que la condition féminine se dégrade, vite, très vite.
Les femmes seront, sont déjà, les premières victimes de la récession économique.
Là encore, j’entends les dénégations aveugles « Quelle récession ? Tout va très bien Madame la marquise ! »
Ben non, tout ne va pas très bien, ça va même plutôt mal et surtout pour les femmes.
Plus le marché de l’emploi se restreindra et moins elles auront de travail.
“L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire même” Flora Tristan
Plus la situation économique et sociale se délitera, plus nombreux seront ceux qui, fragilisés par les perverses manœuvres des sbires du capital, apeurés, manipulés par les religieux qui peuvent désormais s’appuyer sur l’hypocrite bénédiction de petits (je ne parle pas de la taille) hommes d’état qui se croient grands, se tourneront vers la religion.
Or les religions monothéistes, les religions du verbe ou du livre, qui tirent leurs enseignements de manuscrits rédigés il ya des siècles, ou colportés de bouche à oreille dans le désert, préconisent toutes la suprématie de l’homme sur la femme (ainsi que sur toute autre créature vivante qu’elle soit animale ou végétale).
C’est au nom des Dieux que l’on contraint des femmes à dissimuler leurs corps sous de lourds draps noirs, qu’on les contraint à procréer, à baisser les yeux, à se soumettre, à rester à la maison.
Quand les besoins du marché rejoignent les aspirations des bigots on restreint les libertés des femmes.
Le 8 Mars les fleuristes vendront du mimosa à des hommes qui feront risette à leurs épouses, comme à des enfants.
Le 8 Mars, à Rome et dans toutes les grandes villes, les femmes seront dans la rue, pour lutter, car, hommage à l’Italie (vous voyez que je ne dénigre pas) elles sont drôlement fortes et déterminées les Italiennes, chapeau !
« Tra la festa, il rito e il silenzio, noi scegliamo la lotta !” (entre les fêtes, les rites et le silence, nous choisissons la lutte).
“Sui nostri corpi e sulle nostre vite decidiamo noi” (sur nos corps et sur nos vies c’est nous qui décidons).
5 mars 2008 — Au jour le jour, En Italie

Dessin de Nole
Hier, mardi, Esselunga a acheté (au prix que vous imaginez) à différents quotidien une page entière pour y exposer sa propagande.
Morceaux choisis qui se passent de commentaires (source La Repubblica)
« Samedi 1 mars - écrit Esselunga – les syndicats ont déclaré une grève et un rassemblement dans le supermarché de la rue Papiniano à Milan et dans tous les magasins de l’entreprise. Rue Papiniano, le rassemblement de samedi matin était constitué d’une cinquantaine de syndicalistes externes au magasin, et de deux dames, représentantes syndicales de ce supermarché. Aucun autre employé du magasin de la rue Papiniano n’a adhéré au mouvement. En fin d’après-midi, 21 employés ont fait grève dans le magasin de la rue Gignoro à Florence et 11 au magasin de Borgo Panigale à Bologne ».
« Samedi 1 mars, l’entreprise a fonctionné normalement. La bagarre style année 70, faussement présentée par des organes partisans n’a pas eu lieu. Samedi, Esselunga a servi 657.424 clients. Nous attendons avec confiance les éclaircissements que les forces de l’ordre – promptement intervenues sur notre demande- et la magistrature exprimeront sur le prétexte utilisé pour cette agitation. »
« La Repubblica a consacré à cet événement deux pages de son édition de samedi et deux dans celle de dimanche. Raitre, chaîne de télévision publique, a accordé une grande importance à « l’agitation » et à sa cause. L’image déplaisante qui a été donnée d’Esselunga, dépeinte comme une entreprise réactionnaire, hautaine et sans scrupule, nuit gravement à sa réputation et à son image d’entreprise moderne, ouverte, amicale. Le tort causé à tous les niveaux, humain, du travail, commercial, politique (administrations publiques locales) est énorme ».
«Il est juste de rendre cette vérité publique et de dénoncer le climat d’intimidation artificiellement créé à nos dépens par des syndicalistes, politicards et journalistes. Visiblement d’accord entre eux. Quand nous serons certains de la réalité des faits, nous nous emploierons par tous les moyens à contraindre la Cgil, l’Uil, la Repubblica et la Rai à nous dédommager des torts considérables que nous avons subis. Nous remercions nos employés, les clients et nombreux citoyens qui ont conservé leur propre indépendance de jugement, pour le soutien qu’ils voudront bien nous apporter. »
Voilà, tout y est, la morgue, le mépris, l’intimidation, la victimisation, technique perverse de plus en plus utilisée dans les sociétés basées sur le profit de quelques uns.
Dégueulasse !
A l’instant j’entends à la radio (radio popolare, une excellente radio alternative) qu’un collectif de femmes propose le boycott des magasins Esselunga pour ce weekend.
Bravo!
2 mars 2008 — Au jour le jour, En Italie
« J’étais dans le vestiaire quand un homme dont je n’ai pas vu le visage m’a mis un bandeau noir sur les yeux et a essayé de m’enfoncer quelque chose dans la bouche pour m’empêcher de crier, je l’ai mordu et j’ai remarqué que ce n’était pas de la peau, il portait sans doute des gants en plastique. Il m’a prise par les cheveux, m’a traînée dans la salle de bains et m’a frappé la tête contre les murs, il a fermé la porte et m’a dit « comme ça tu apprends ! » et « pisse ! » puis il m’a enfilé la tête dans la cuvette des toilettes. »
La femme qui parle sur les ondes de radio popolare a 44 ans, elle est caissière dans un supermarché Esselunga de Milan, via Papiniao et c’est là que, jeudi 28 février, à 16heures 30, elle a été violemment agressée.
Torturée.
Humiliée, pour la seconde fois.
Le 2 février alors qu’elle était au travail elle a sollicité de ses chefs la permission d’aller uriner. Ceux-ci ont refusé. Souffrant de problèmes rénaux, elle insisté, expliquant qu’elle risquait d’être malade si elle ne pouvait soulager sa vessie. Nouveau refus de la part de la hiérarchie.
Quatre heures plus tard, passées assise, immobile, derrière sa caisse, la jeune femme ne parvient plus à se contrôler et urine dans son pantalon devant les clients.
Mortifiée, en larmes et en proie à de vives souffrances, à peine son travail terminé elle se rend à l’hôpital où les médecins diagnostiquent une cystite aigue qui nécessite 15 jours d’arrêt de travail.
Soutenue par les syndicats, elle décide alors de porter plainte contre l’entreprise Esselunga, un géant de la grande distribution (4,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 130 points de vente).
Rétablie, elle reprend son poste.
Mais jeudi à 16 heures 30, un homme, embusqué dans les vestiaires du magasin, attendait sa venue.
Courageuse la victime n’a pas cédé à la violence et a immédiatement à nouveau porté plainte.
Hier, samedi, une journée d’action a été organisée pour dénoncer ces faits abjects.
Elle n’a pas rencontré un grand succès, seulement 200 personnes réunies devant le magasin de 9 heures à 14 heures pour manifester leur colère et tenter de sensibiliser les clients venus faire leurs achats de fin de semaine.
Au départ les syndicats avaient envisagé une grève générale de tous les employés pendant huit heures, mais ceux–ci n’ont pas accordé leur soutien au mouvement.
C’est qu’à Esselunga, « Non si respira senza permesso ». (On ne respire pas sans en avoir l’autorisation)
Divisés par les patrons qui multiplient les contrats précaires et accordent des horaires plus souples et plus convenables à celles et ceux qui collaborent en se montrant de « bons » travailleurs soumis et silencieux, les employés courbent l’échine, tremblent et se désolidarisent les uns des autres.
Chacun pour soi et marche ou crève.
Questionnés par les journalistes certains mettent en doute les déclarations de la victime, d’autres prétendant n’avoir rien vu.
Omerta pour ne pas perdre son boulot.
Côté clients on balance entre indifférence et odieuses critiques de la manifestation:
“Ils auraient pu éviter de faire tout ce cirque”
« Et même si elle a été agressée qu’est-ce que ça veut dire ?! On va quand même pas manifester ! c’est leur problème ». (Liberazione)
Dame, c’est que le samedi on fait les sacrosaintes courses !
Alors chacun sa merde !
Et puis, « A cent mètres du sit-in il y a aussi un groupe de militants du PD (parti démocratique de Walter Veltroni). Ils distribuent des tracts qui dépeignent la beauté un monde où les entrepreneurs et les esclaves seraient d’accord, mais leurs banderoles restent à bonne distance de la manifestation, pourtant, il sont au courant » (Liberazione)
Quant à la direction du magasin, après avoir accusé la victime de s’être auto flagellée elle s’est rétractée et a répliqué dans une note prudente :
« Une enquête est actuellement menée par les forces de l’ordre (…). Toute déclaration est actuellement prématurée »
Mardi est prévu un nouveau rassemblement et il a été demandé aux milanais d’inonder la direction d’Esselunga de lettres et mails de protestation » (La Repubblica).
Mais pour une victime qui ose défier l’indigne pouvoir patronal, combien se taisent et se laissent broyer ?
Combien de temps encore les travailleurs devront-ils subir ces méthodes que l’on espérait révolues avant qu’un élan populaire ne vienne détruire ce système basé sur le profit et l’injustice ?
L’heure est grave, dans un univers qui n’obéit plus qu’aux lois du marché l’être humain disparaît, il devient un simple rouage, interchangeable, corvéable, insignifiant.
« L’homme lucratif est la parfaite expression de l’inhumanité » Raoul Vaneigem (Nous qui désirons sans fin)
Sources : Liberazione, Il Manifesto, La Repubblica, precaria.org
5 février 2008 — Au jour le jour, En Italie
C’était samedi soir vers 23 heures, Cléo, ma fille, 19 ans et cheveux au vent, a pris un bus de l’ATC (la compagnie de transport bolognaise) pour se rendre chez une amie.
Elle n’habite pas loin sa copine, seulement deux arrêts de bus, 3 minutes de trajet, mais Bologne a beau être une ville plutôt sûre, mieux vaut quand on est une jeune fille ne pas être seule dans la rue à une heure tardive.
Pas de chance, la machine à composter les billets a refusé catégoriquement d’accomplir la tâche pour laquelle elle a été conçue.
Décidément quand la guigne commence elle s’acharne, une minute plus tard, casquettes en arrière et bedaines rebondissant au-dessus des ceintures, deux contrôleurs ont investi le véhicule.
Cléo s’est donc dirigée vers eux pour leur expliquer son infortune.
Sceptiques, ils l’ont toisée sans aménité. Puis l’un d’eux a testé la machine avec un billet extrait de sa musette : clac clac, la garce a fonctionné du premier coup.
Regard triomphant du contrôleur qui annonça alors à Cléo qu’elle devrait s’acquitter d’une amende de 40 euros.
40 euros ce n’est pas rien, surtout lorsque l’on a le pénible sentiment d’être victime d’une injustice.
Cléo a donc demandé aux deux hommes de procéder à une nouvelle tentative avec son billet.
Refus catégorique.
Nouvelle demande de plus en plus suppliante, à tel point qu’un passager est intervenu pour témoigner qu’elle avait bel et bien essayé de composter, qu’elle n’y était pas parvenue, et que donc elle était de bonne foi.
Finalement les contrôleurs ont cédé et introduit le billet dans la machine qui est restée impassible.
Nouvel essai, nouvel échec.
Nouvel essai, nouvel échec.
Mais, les desseins des machines étant parfois parfaitement incompréhensibles voilà qu’à la cinquième tentative, clac clac, le billet s’est enfin trouvé composté.
Ricanement des deux hommes. L’un, badin, a alors précisé: « Bene, signorina, on vous fait une amende de seulement 39 euros ! » Ce qui est bien sûr impossible.
Pendant ce temps là, le bus était arrivé à la station de Cléo. Elle l’a signalé aux contrôleurs en leur demandant d’arrêter le véhicule et de lui rédiger son amende sur le trottoir.
Refus
Elle a supplié, les lames aux yeux.
Refus.
Elle a pleuré.
Refus.
Aucun passager ne souhaitant descendre le bus a continué sa route vers la banlieue de Bologne.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six arrêts plus loin les deux crétins sadiques qui étaient ni plus ni moins en train de la séquestrer, ont fini par renoncer et ont demandé au chauffeur de stopper son engin maléfique.
Ils se sont donc retrouvés tous les trois sur le bord de la route, à plusieurs kilomètres de la destination de Cléo, dans un endroit très fréquenté par les automobiles mais vide de toute présence humaine.
Découvrant la nationalité française de Cléo, l’un des deux, décidément très inspiré s’est exclamé « Au moins vous n’êtes pas extracommunautaire ! »
L’autre a rempli et signé son petit papier, puis ils ont monté dans la voiture qui les avait suivis et qui les attendait.
« Vous me laissez toute seule, ici ? a dit Cléo à la fois inquiète et stupéfaite. J’ai peur ! »
« Mais qu’est-ce que vous voulez qu’il vous arrive ? » ont rétorqué les deux enflures avant de claquer la porte et de s’éloigner.
Voila comment un samedi soir en Emilie Romagne deux salopards, abusant du minuscule pouvoir que leur confère leur charge se sont vengés sur une jeune fille de la médiocrité de leur existence.
Incident banal, car la chose est régulièrement pratiquée par des employés indignes qui se permettent de punir eux-mêmes et à leur façon, les resquilleurs ou supposés tels.
Incident qui, cette fois, ne s’arrêtera pas là car nous avons fait appel à un ami avocat pour attaquer ces deux malfrats.
Lorsque les sociétés se délitent, que les dirigeants abusent de leurs pouvoirs, que la corruption ronge un pays, trop d’êtres humains sont ainsi capables, quotidiennement, d’une infinité de petites vilenies, méchancetés, lâchetés.
Et il faut alors bien peu, un mauvais vent, une brise empestée de relents fascisants, pour qu’ils se transforment en bourreaux, tortionnaires, mouchards, exécutants serviles des basses œuvres.