La fête des mères ?

Derrière sa caisse, Laura avait le regard triste hier. Elle déplaçait machinalement les marchandises que les clients déposaient sur le tapis roulant, encaissait, saluait, recommençait sa tâche monotone, sans un sourire.
Parce que d’habitude elle est joyeuse, toujours prête à rire, elle est ma caissière préférée.
Je sais qu’elle s’appelle Laura car une étiquette, hypocritement nommée badge, est épinglée sur son polo rouge et bleu, les couleurs du supermarché Conad.
Quand mon tour est arrivé elle m’a adressé un petit sourire las.
Nous avons échangé quelques mots sur le temps printanier, puis en partant je lui ai souhaité un bon dimanche.
«   Ce ne sera pas un bon dimanche, demain le magasin est ouvert et je travaille.
-    Demain ? Comment ça se fait ?
-    C’est la fête des mères.
-     ???
-    Pour la fêtes des mères, ils font travailler les mamans. C’est comme ça ici.
-    Oh ! Je suis désolée pour vous. Moi je ne viendrai pas demain. Le dimanche les travailleurs doivent se reposer, être avec leurs familles. D’ailleurs peut-être qu’il n’y aura pas de clientèle, ça fera comprendre à la direction que c’est stupide d’ouvrir le dimanche.
-    Pffff ! Au contraire, demain ils seront nombreux. Vous savez les points pour avoir des cadeaux, demain ils compteront double, c’est écrit partout dans le magasin. Ils vont tous venir !
-    C’est triste.
-    Oui, d’habitude pour la fête des mères je vais chez mes parents avec mon mari et ma fille. »
La cliente suivante, une dame dont la blondeur artificielle et le bronzage aux UV tentaient de dissimuler l’ancienneté,  a manifesté son impatience en grommelant quelques paroles indistinctes mais dont l’animosité était parfaitement compréhensible. Quelque chose comme : « Elle peut pas s’occuper de mes courses, cette feignasse, au lieu de bavasser avec les clients? »
J’ai dit au revoir à Laura. Des larmes brillaient dans ses yeux sombres.

Et moi j’ai pensé : boycott, boycott, boycott

L’odieux du quotidien cathodique

Hier soir, j’ai vu des images qui m’ont choquée.
C’était, pendant un journal télévisé de la RAI, la révélation de nouveaux éléments dans l’enquête au sujet de la mort de Meredith, la jeune fille anglaise assassinée à Perugia en automne dernier.
Il était question d’un rapport sexuel qu’aurait eu la victime et dont on ne savait si elle était consentante. La caméra parcourait la chambre du crime puis s’attardait longuement sur une culotte en dentelle noire qu’une main gantée de caoutchouc balançait obligeamment.

Comment décrire le mélange de tristesse, de tendresse envers Meredith, de dégoût, de colère que j’ai ressenti à ce moment là ?

J’avais mal.
Mal pour Meredith, mal pour nous, les femmes.

J’avais envie de crier.
De crier stop à ce voyeurisme odieux, stop à cette mise en scène sordide qui utilisait la mort d’une jeune fille pour exciter les plus vils instincts de mâles en rut.
Stop à la manipulation médiatique.

J’ai éteint la télé.

Elections italiennes : la victoire du pire

Et bien voilà, c’est fait, Berlusconi revient au pouvoir.
Confortablement, sa coalition devançant largement le centre gauche mollasson de Veltroni.
Mais le vrai, double, désastre est ailleurs.
D’abord dans la disparition du Sénat comme de la Chambre des députés des représentants de Rifondazione Communista et des Verts, ce qui signifie que l’opposition à la droite dure du Cavaliere sera désormais entre les mains d’un assemblage de centristes dont certains, catholiques obnubilés par les valeurs familiales traditionnelles, sont capables de remettre en cause la laïcité et de faire obstacle à des réformes civiles comme le Pacs . Des libéraux vaguement sociaux pour contrer des libéraux pas sociaux du tout alliés à l’AN, le parti de Fini, un ex fasciste qui s’est acheté une bonne conduite pour séduire la ménagère et à la Lega Nord, le parti xénophobe de Bossi.
Car et c’est là le deuxième et terrifiant désastre c’est Bossi qui tire les marrons du feu de ce triste scrutin.
Porté par cette victoire le vieux chef malade, retourné en politique après plusieurs semaines de coma, la démarche mal assurée et la parole tremblotante mais la hargne intacte, réclame au moins deux ministères que Berlusconi ne pourra lui refuser.
Deux ministères pour un parti qui prône la haine de l’étranger et de l’Italien du sud communément surnommé « il marrochino », la sortie de l’Italie de l’Europe et la régionalisation des impôts !

Un désastre vous dis-je !

Dans un pays où la situation économique des familles se dégrade de jour en jour, où les jeunes, diplômés ou non, n’ont plus d’autre alternative que d’accepter des contrats précaires, où la mafia gangrène les institutions, détruit les entreprises et asservit les populations du sud du pays, une majorité des Italiens a décidé de renouveler sa confiance à un vieux caïman retors, un bonimenteur de foire, un escroc sans scrupule.

Mais qui sont-ils ces Italiens qui ont choisi de porter au pouvoir cette sinistre triplette: le milliardaire affairiste, le facho respectable et le raciste fier de l’être ?

Des millions d’anonymes qui espèrent encore un miracle, qui ont peur du communisme, qui tremblent pour l’avenir de leurs enfants, qui veulent frimer dans un 4×4 climatisé, des viragos « fallaciennes » qui détestent les étrangers et particulièrement les musulmans. La haine anti islam a joué un grand rôle dans ce scrutin.
Peur de l’autre.
Ostracisme
Individualisme forcené.
Car les mêmes emploient des milliers d’extracommunautaires pour s’occuper des personnes âgées. Ce sont généralement des femmes, les « badanti », venues de pays lointains où elles ont laissé maris et enfants pour gagner de quoi entretenir la famille.
Si l’on ne veut pas voir l’étranger dans la rue on est bien content de l’utiliser pour prendre soin de la grand-mère gâteuse.

Quant à l’autre Italie, solidaire (comme le prouvent les innombrables associations caritives transalpines), créative, sociale, éclairée, elle vient de recevoir un nouveau mauvais coup.
Cela lui donnera-t-il la force de combattre plus efficacement le nouvel obscurantisme, la haine raciale, le mépris, la morgue des futurs dirigeants ?

Les navrants résultats de ces élections sont un nouveau signe de la décadence éthique et morale qui frappe l’Occident.
Ce navire là sombre inéluctablement, son naufrage sera le prix de son égoïsme, de sa prétention, de son insondable bêtise.

et en prime le billet de SuperNo

Ainsi vont les choses (Il bacio di Alice)

Ça arrive
C’est comme ça
Une chanson me vient en mémoire
Ainsi vont les choses
Ainsi doivent-elles aller
A la recherche d’une intention
D’un prétexte
Donner un sens au pourquoi
Regarder en arrière
L’obscurité d’un instant
La couleur qui la déchire
Le jaune sur le noir
Une plaque qui parle français
La douceur d’une voix
En filigrane
Suspendue dans le vide
L’éternité d’un moment
Trois destins se croisent
Et arrivent d’étranges choses
Ce qui doit arriver
Arrive

Antonio Benedetto (* traduit par moi)

Extrait du court métrage « Il bacio di Alice » qui, grâce aux bons soins d’Antonio, de Fabio et de tous les autres, acteurs, musiciens, copains, preneurs de son ou d’images, est presque arrivé à sa forme finale.

En attendant sa sortie sur quelque écran bienveillant, voici le trailer :

* version originale du poème:

Accade
E così
Mi torna in mente una canzone
Così vanno le cose
Così devono andare
Alla ricerca di un motivo
Il pretesto
Dare senso al perché
Guardare alla schiena
Al buio di un attimo
Al colore che lo squarcia
Al giallo sul nero
Una targa che parla francese
La dolcezza di una voce
Infilzata
Appesa a un vuoto
L’eternità di un momento
3 destini si incrociano
Le strane cose accadono
Ciò che deve accadere
Accade

alice-antonio-cicileo.jpg

Témoigner, dénoncer, manifester

Il y a quelques jours, dans ma poste électronique, j’ai trouvé ce mail.
« Vous n’arrêtez pas de dénigrer ce pays, il y en a un peu assez… venez
vivre en France et laissez ce pays, s’il vous plait, qui ne trouve aucune
grâce à vos yeux, alors qu’il a tant apporté à l’humanité.
»

Et puis dans le fil de commentaire de mon précédent billet, il y a cette question
« L’Italie c’est l’enfer… par conséquent ! Il n’y a pas de lois ? Il ne s’y passe jamais rien de bien ? »

Je voudrais dire à ces deux personnes que mon propos n’est pas de dénigrer (c’est-à-dire, car les mots ont un sens, s’efforcer de noircir, de faire mépriser, de calomnier) un pays, l’Italie, mais de dénoncer les abus, les injustices et autres saloperies quelque soit le lieu où elles se produisent.
Il se trouve que je vis en Italie et que mes yeux et mes oreilles sont ouverts.

Il me semble déceler dans les propos de ces deux intervenants un souhait d’omerta.

Pourquoi parler de ces vilains faits au lieu de chanter suavement les louanges d’un pays en enfilant les clichés flatteurs ?

Pourquoi s’intéresser à une malheureuse qui se fait pipi dessus, elle ne pouvait donc pas se retenir ?
Et là j’entends le sempiternel « Moi à sa place… »

Oui mais voilà personne n’est à la place de personne.

Pourquoi dénoncer les exactions de la mafia ?
Pourquoi raconter comment les policiers sont intervenus dans une clinique pour questionner une jeune femme qui venait d’avorter ?
Pourquoi narrer comment certains contrôleurs d’autobus abusent de leur, pourtant tout petit, pouvoir ?

Parce que ces faits sont inacceptables et que mis côte à côte ils forment une hideuse mosaïque, celle de la société occidentale actuelle.

Je ne me définis pas en tant que française, je suis citoyenne du monde, et à ce titre, que je revendique, je ne peux pas, je ne veux pas, rester muette.

Grâce à Internet nous avons (encore) la possibilité, extraordinaire, de témoigner des injustices, et plus nous serons nombreux à le faire, plus certains actes vils deviendront difficiles à commettre.
Nous avons entre nos mains un outil de communication extraordinaire et il faudrait ne s’en servir que pour débiter du politiquement correct, du joli ?

Et puis, avez-vous noté que les quatre victimes dont je parle sont des femmes ?
Ce n’est pas un hasard, c’est le signe que la condition féminine se dégrade, vite, très vite.
Les femmes seront, sont déjà, les premières victimes de la récession économique.
Là encore, j’entends les dénégations aveugles « Quelle récession ? Tout va très bien Madame la marquise ! »
Ben non, tout ne va pas très bien, ça va même plutôt mal et surtout pour les femmes.
Plus le marché de l’emploi se restreindra et moins elles auront de travail.

L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire même” Flora Tristan

Plus la situation économique et sociale se délitera, plus nombreux seront ceux qui, fragilisés par les perverses manœuvres des sbires du capital, apeurés, manipulés par les religieux qui peuvent désormais s’appuyer sur l’hypocrite bénédiction de petits (je ne parle pas de la taille) hommes d’état qui se croient grands, se tourneront vers la religion.
Or les religions monothéistes, les religions du verbe ou du livre, qui tirent leurs enseignements de manuscrits rédigés il ya des siècles, ou colportés de bouche à oreille dans le désert, préconisent toutes la suprématie de l’homme sur la femme (ainsi que sur toute autre créature vivante qu’elle soit animale ou végétale).

C’est au nom des Dieux que l’on contraint des femmes à dissimuler leurs corps sous de lourds draps noirs, qu’on les contraint à procréer, à baisser les yeux, à se soumettre, à rester à la maison.

Quand les besoins du marché rejoignent les aspirations des bigots on restreint les libertés des femmes.

Le 8 Mars les fleuristes vendront du mimosa à des hommes qui feront risette à leurs épouses, comme à des enfants.

Le 8 Mars, à Rome et dans toutes les grandes villes, les femmes seront dans la rue, pour lutter, car, hommage à l’Italie (vous voyez que je ne dénigre pas) elles sont drôlement fortes et déterminées les Italiennes, chapeau !

« Tra la festa, il rito e il silenzio, noi scegliamo la lotta !” (entre les fêtes, les rites et le silence, nous choisissons la lutte).

Sui nostri corpi e sulle nostre vite decidiamo noi” (sur nos corps et sur nos vies c’est nous qui décidons).