30 août 2008 — En Inde

Un après-midi Raju débarque au siège de Namaste. Il est venu pour accompagner sa sœur dont la fille, Mary, est pensionnaire d’une Family House.
Debout dans le bureau, face à Debora et moi, il danse d’un pied sur l’autre en souriant. Comme il semble avoir envie de parler nous lui proposons de s’asseoir.
Rapidement, il nous raconte son histoire.
Il est né il y a 36 ans à Poonthura.
Poonthura, ville de pêcheurs étalée ans toute sa désolation le long de l’océan.
Poonthora où la pauvreté et la délinquance sont telles que la police a renoncé à s’aventurer dans certains de ses quartiers.
Poonthora, ville d’origine de beaucoup d’enfants de Namaste.
Quand Raju était un gamin pauvre de la ville, jouant dans les immondices amoncelées sur la plage, ses perspectives d’avoir une vie meilleure que celle de son père pêcheur étaient presque inexistantes.
C’est alors que le curé du village, détectant en lui des qualités adéquates, a décidé de prendre en main son éducation. Des bons soins de l’ecclésiastique il est passé au séminaire où il a étudié pendant de longues années afin de devenir prêtre.
Il a voyagé, effectuant un séjour de plusieurs années dans un séminaire espagnol.
Puis étudié et étudié encore jusqu’à obtenir un diplôme de théologie délivré par une université catholique.
Il parle remarquablement bien anglais, choisissant soigneusement les mots et les expressions.
Pendant des années il n’a eu qu’un but, celui que lui faisait miroiter ses supérieurs : devenir prêtre à Rome, être proche du Vatican.
Il a finalement terminé sa formation il y a quelques mois. Il ne manque plus que l’ordination et celle-ci doit se faire dans la ville tant adorée.
Les formulaires d’émigration dûment remplis et signés par différentes sommités religieuses ont été acheminés vers l’Italie via le consulat de Mumbai et l’attente a commencé.
Interminable.
Puis, tel un couperet tranchant brutalement les espérances de Raju, la réponse est arrivée : le visa d’immigration lui a été refusé par les autorités italiennes.
Motif : la politique italienne concernant l’immigration s’est durcie, elle est devenue implacable, plus aucune demande n’est acceptée.
Pas même celles des futurs prêtres, là, je dois dire que j’en reste pensive.
Sous son sourire la douleur et la déception sont perceptibles.
Il explique qu’il devrait maintenant trouver une autre congrégation pour pouvoir être ordonné afin d’officier, mais qu’il n’en a pas le courage.
Comme je m’étonne, sottement, de la difficulté de la chose, il me précise qu’il a été formé par les bénédictins, que malheureusement ceux-ci n’ont pas d’église en Inde et que par conséquent, s’il ne peut aller à Rome, toutes ses années d’études auront été inutiles. Choisir une autre congrégation reviendrait à tout recommencer depuis le début, ou presque.
Son rêve brisé, il ne lui reste plus qu’à retourner à la vie civile, à Poonthura, dans la cabane dont il est parti il y a plus de 20 ans.
Et pire encore à en juger au frémissement de sa voix, il sera contraint de se marier.
Malgré la tristesse de son récit et la peine que nous en éprouvons Debora et moi ne pouvons nous retenir d’échanger un clin d’œil amusé.
« Pour ça, dit-elle, vous n’aurez pas besoin d’étudier pendant 20 ans ».
Il dodeline de la tête.
« Mais j’ai toujours confiance dans le Seigneur. »
Je suggère gentiment que peut-être ce dernier lui a envoyé un signe pour lui faire comprendre où était sa vraie voie. Il acquiesce en souriant : « May be… »
Puis il nous demande si nous pouvons l’aider. Je lui réponds que je suis désolée mais que n’ayant pas la moindre accointance dans les hautes sphères catholiques et politiques italiennes je ne vois pas bien ce que je pourrais faire pour lui.
Debora, qui envisage de revenir travailler à Namaste comme permanente plusieurs mois par an, lui dit qu’elle peut essayer de l’aider à trouver un emploi.
Il se lève, nous salue très cérémonieusement. Il sourit toujours mais son regard est triste.
Je le regarde s’éloigner en pensant que les enfants des pauvres, ici comme ailleurs, sont toujours les premières victimes des desseins, des calculs, des manigances des riches et des puissants, qu’ils soient ou non religieux.
Qu’on les envoie se faire trouer à la peau pour défendre d’obscurs intérêts ou qu’on les manipule afin de répandre des paroles prétendument sacrées, la démarche est la même.

28 août 2008 — En Inde

En attendant Tadeus nous patientons avec Sharat. Désormais l’odeur de l’hôpital nous a pénétrés, s’est infiltrée dans nos pores, provoquant une impression de malaise persistante mais infiniment légère par rapport aux maux dont souffrent les malades allongés sur les lits.
Un petit attroupement se forme autour de nous. Nous échangeons quelques mots et des sourires.
Je pense à la solitude des petites chambres aseptisées de nos hôpitaux. Certes nous avons des draps rêches et immaculés, mais le temps semble s’arrêter entre les murs et l’ennui, la dépression sont souvent au rendez-vous.
Dans cette grande salle au contraire, les gens discutent, s’entraident. Il me semble qu’ainsi, en contact avec les autres, le temps doit passer plus vite.
Au pied d’un lit voisin un petit garçon veille son père endormi. Il a une dizaine d’années, immobile sur sa chaise, le regard perdu derrière ses lunettes cerclées de fer, il attend.
Plus tard sa mère arrive avec des paquets. Ils doivent être là depuis longtemps car la petite table de nuit en fer cabossé est pleine d’objets variés.
Taddeus revient avec les médicaments et du riz et des légumes enveloppés dans une feuille de bananier. Le frère de Sharat l’accompagne, c’est lui qui prend le relais.
Nous quittons l’hôpital, même si nous sommes encore préoccupés, nous sommes quand même plutôt rassurés sur l’état de santé de Sharat. Lui aussi est plus détendu.
Trois jours plus tard il est de retour à Namaste, le résultat de nouvelles analyses confirme l’hypothèse de l’hépatite A. Il doit continuer à prendre des médicaments et surtout se reposer.
Il est tout jaune.
Debora explique une énième fois aux jeunes du staff de Namaste qu’il ne faut en aucun cas boire de l’eau non bouillie et manger n’importe quoi dans la rue.
Tous opinent du bonnet mais deux jours plus tard et malgré notre mise en garde, Taddeus et Nebu, devant nos yeux hautement désapprobateurs, boivent chacun un grand verre d’une boisson indéfinie, fabriquée à base d’eau non bouillie (nous avons posé la question avant de décliner l’offre) offerte par des villageois à qui nous sommes allés rendre visite.
Voilà qui nous casse un peu le moral!
Il faut du temps et de la patience pour combattre les mauvaises habitudes sanitaires.
26 août 2008 — En Inde

Les résultats de tous les examens en main, y compris la radio que l’on nous a remise encore humide de son bain et que nous avons dû agiter plusieurs minutes sous un ventilateur, nous retournons voir la jeune femme médecin. Malgré la foule indisciplinée qui se presse devant son bureau, elle prend le temps de nous expliquer en anglais que Sharat est probablement atteint d’une hépatite, qu’elle n’est actuellement pas en mesure d’en déterminer ni la cause ni la catégorie mais que son état nécessite une hospitalisation.
« Moi aussi, j’ai eu une hépatite il y a quelques années dit Taddeus, je suis resté ici pendant deux mois »
Le pauvre Sharat ne dit rien mais je le vois se décomposer. Nous tentons, péniblement car nous sommes inquiets, de lui remonter le moral.
Passées les formalités d’admission nous arrivons en délégation dans la grande salle commune où un lit lui a été attribué.
Un lit et un matelas dont les fibres végétales s’échappent du plastique vert élimé qui le recouvre, rien d’autre, pas de drap, pas de serviettes.
Pas de repas non plus, ceux-ci sont à la charge des malades. Ce sont donc les familles qui y pourvoient en apportant chaque jour des récipients de nourriture.
Même si ses murs sont lépreux et son dallage maculé, la salle est immense, lumineuse, aérée. Les lits sont suffisamment éloignés les uns des autres pour que les malades ne souffrent pas de promiscuité. Tous, ou presque, sont accompagnés d’un membre de leur famille qui dort sur une natte déroulée sous leur lit.
Au bout de la salle, alignés derrière une table les médecins et les infirmières (et infirmiers) veillent sur les malades. Ils sont là en permanence.
L’un d’entre eux, un homme jeune et sympathique vient longuement ausculter Sharat et consulter les résultats des examens. Par son savoir faire et l’attention qu’il porte à notre malade il nous inspire immédiatement confiance.
Il confirme qu’il s’agit d’une hépatite, probablement de type A. Il ajoute que celle-ci étant à son commencement il sera aisé de la guérir.
J’ose, en craignant la réponse, lui demander quel sera le temps d’hospitalisation nécessaire.
« Two or three days »
Le visage de Sharat s’illumine.
Taddeus part acheter la nourriture et des médicaments. Certains sont fournis gratuitement par l’hôpital, d’autres non. Même si les prix sont bas il est certainement très difficile, voire même impossible aux plus pauvres de les acheter. Il en est de même pour certains soins. Les opérations, par exemple, ne sont pas gratuites. Il existe des structures d’aide aux plus démunis mais, peu nombreuses et désorganisées, elles sont d’une efficacité très limitée.
Les patients de cet hôpital viennent des classes basses (mais pas très basses) et moyennes de la société. Les riches vont dans des cliniques privées qui proposent un accueil comparable à celui des meilleurs hôpitaux occidentaux.
Ici, les conditions d’hébergement laissent à désirer mais la qualité des soins est bonne. Les médecins sont compétents et le matériel à leur disposition performant.
A suivre
24 août 2008 — En Inde

Sharat, un jeune homme orphelin de 18 ans qui vit au siège de Namaste a de la fièvre depuis deux jours, il a mauvaise mine et peu d’appétit. Le médecin qu’il a consulté lui a fait faire des analyses d’urines et de sang. Les résultats de ces dernières ne sont pas bons, son taux de transaminases (du moins je crois les résultats sont en anglais) est très élevé. Le médecin a parlé de « jaundice », qui pour moi signifie jaunisse, donc hépatite, et lui a prescrit, d’une façon qui nous a paru plutôt désinvolte, des injections à faire pendant deux jours.
Questionné par Debora, il confesse avoir souvent bu des boissons aux fruits faites avec l’eau du robinet dans des baraques à côté de l’école où il suit un cours sur les techniques multimédias.
Nous décidons de l’emmener au Medical College de Trivandrum, le plus grand hôpital public de la ville et, nous dit-on, du Kerala.
C’est effectivement un immense hôpital, composé d’une infinité de bâtiments qui mériteraient pour le moins de sérieux ravalements de façade. Dehors des gens, nombreux, déambulent, se reposent, attendent patiemment pendant des heures assis sur des murets de pierre maculés de déjections d’oiseaux. Des voitures émergent des familles entières venues accompagner des malades que l’on soutient ou l’on porte jusqu’aux pavillons.
Nous entrons dans le bâtiment des O.P. (hôpital de jour). Des dizaines de patients, debout, assis, allongés sur des brancards en fer ou à même le sol attendent une consultation. Certains pleurent ou se tordent de douleur.
Et puis il y a l’odeur, écœurant mélange de relents de déjections, d’émanations médicamenteuses et de remugles de produits de nettoyage appliqués en grande quantité dans certains endroits et pas du tout dans d’autres.
Les médecins sont assis dans une salle, derrière une table. La porte reste toujours ouverte et les patients se succèdent à un rythme soutenu. Dans la file d’attente, c’est l’anarchie, chacun cherchant à doubler les autres, à s’enfiler dans le moindre interstice afin de gagner une place.
Finalement une jeune femme médecin ausculte Sharat, ordonne une perfusion de pénicilline et prescrit une série d’examens à faire immédiatement : analyses de sang, radio du thorax, électrocardiogramme.
Je lis avec inquiétude sur la feuille d’analyse sanguine qu’elle demande une recherche de leptospirose, une maladie infectieuse grave transmise particulièrement par les rats. Rien d’étonnant à cela, en Inde, ils pullulent.
Taddeus prend les choses en main et nous pilote dans les dédales de l’hôpital. Les couloirs bondés aux peintures maculées sont crasseux mais en moins de deux heures Sharat parvient à faire tous les examens requis.
Alors que nous patientons devant la salle de l’électrocardiogramme nous assistons à un embouteillage de brancards poussés par des parents des malades. Ils sont encastrés les uns dans les autres, bloqués et personne ne semble vouloir céder du terrain. Les manœuvres se succèdent et les badauds qui se sont accumulés autour du nœud stratégique prodiguent des conseils plus ou moins avisés. Finalement, centimètre après centimètre, la situation se débloque.
Pendant que Sharat, pâli par l’inquiétude, est sous perfusion et que je lui caresse la main Taddeus va chercher les résultats de l’analyse de sang.
Les transaminases sont toujours très élevées mais on ne parle pas de leptospirose, ouf !
A suivre
22 août 2008 — En Inde

Malavila est une zone rurale située en bordure de la jungle à quelques kilomètres de Vellanad.
Pendant des décennies, l’unique source de revenus de ses habitants a été la fabrication de l’arak, un tord boyau à base de plantes. Bien que ce breuvage soit depuis longtemps illégal sa production, qui était tolérée, a continué jusqu’en 2003, date à laquelle elle fut rigoureusement interdite par les autorités. Les distilleries clandestines ont été détruites et les producteurs passibles d’emprisonnement. Quelques uns ont été arrêtés et purgent leur peine mais beaucoup d’entre eux ont pris la fuite s’enfonçant de plus en plus profondément dans la jungle avec leurs familles.

Traditionnellement, les hommes distillaient, vendaient et buvaient l’arak, tandis que les femmes assuraient la culture des plantes. Les enfants, livrés à eux-mêmes, étaient peu scolarisés. Désormais en fuite, les familles se terrent dans la jungle - la vraie, peuplée d’éléphants sauvages et autres animaux féroces - vivent dans des cabanes accrochées aux arbres, sans autres ressources que la chasse et la cueillette. L’eau manque et les enfants ne fréquentent pas l’école, celle-ci étant beaucoup trop loin.

Le village de Malavila est presque entièrement peuplé de femmes et d’enfants, les hommes sont soit dans la jungle, soit partis travailler ailleurs.
Les habitants de la zone sont des Cheramars, une caste déclarée très basse par le gouvernement indien. Beaucoup de familles se sont converties au christianisme, mais pas de façon officielle car d’une part les ordres catholiques qui ont opéré sur le lieu exerçaient leur foi indépendamment du clergé local, d’autre part les chrétiens, même d’une extrême pauvreté, ne bénéficient pas des mêmes droits que les intouchables ou les membres des très basses castes.
Afin de protéger les intouchables et les castes les plus basses et malgré une féroce opposition du BJP, le parti nationaliste hindou, le gouvernement indien a instauré depuis des années un système de quotas visant à leur accorder des privilèges. 20% des emplois administratifs doivent leur être attribués. Il en est de même pour les places dans les universités.
Ces mesures excluent les chrétiens et les musulmans, même si ceux-ci sont dans le dénuement.

Bien que partant d’une idée égalitaire l’application des quotas a eu pour effet pervers de pousser les hindous à déclarer leur caste ou leur statut d’intouchable. Le système de séparation des castes s’en est trouvé renforcé.
Mais il est vrai aussi que les Indiens savent, à de multiples signes, déceler du premier coup d’œil la caste ou la religion de chacun. Je commence moi aussi à savoir déchiffrer les indices.

Nous arrivons au village de Malavila à sept heures et demie du matin pour visiter la « Tuition school » que Namaste a créée dans un local prêté par la Mairie.
Les « Tuition school », très répandues en Inde, sont des écoles de soutien scolaire destinées à combler les innombrables déficits de l’école publique qui souffre de mille maux : budget de fonctionnement insuffisant, locaux en piteux état, classes surchargées, fort absentéisme des enseignants, qui pourtant jouissent de salaires plutôt confortables par rapport à la moyenne et pour finir corruption.

La « Tuition school » de Malavila, nouvellement ouverte, offre aux petits un enseignement adapté à leurs besoins mais dans des conditions sommaires. Il n’y a encore ni électricité ni pupitres.

Nous apportons aux enfants des sacs d’école et des parapluies fournis par Namaste et leurs visages s’éclairent de joie.

Puis nous nous promenons dans le village, composé de masures de palme et de boue séchée, avant de nous rendre, à l’orée de la forêt, dans une Family house tenue par un couple adorable et qui accueille uniquement des enfants de Cheramars exilés dans la jungle.

Pour finir nous allons à l’école. La directrice, une belle femme altière, nous reçoit très gentiment avant de donner le départ de la journée en s’adressant aux enfants alignés par classe devant elle. Une prière universelle est récitée en chœur puis les écoliers se dirigent sagement vers leurs classes.

L’école dégage une atmosphère de paix et de bien être, les enfants sont détendus et visiblement heureux. Malheureusement seuls les plus petits sont scolarisés, passé l’âge de douze ans les parents ne les envoient pas à l’école. Le motif le plus fréquemment invoqué étant la distance à parcourir. Mais la véritable explication tient dans le fait que pendant des années les habitants de la jungle, ignorés des autorités ont vécu en dehors de tout et ils ne voient pas la nécessité de donner maintenant une instruction à des enfants qui jusque là sont restés en dehors du système scolaire.
Namaste a initié le projet de « Tuition school » à Malavila, mais, si aucun sponsor ne vient apporter une aide financière, il sera très difficile pour l’association de continuer à le maintenir.
Ce serait vraiment dommage et nous espérons que de généreux donateurs viendront à l’aide des enfants des Cheranars.
