Quelques jours à Nice

J’ai d’abord vu son petit crâne chauve s’élever parmi les palmiers de la promenade au rythme d’un panneau publicitaire automatique. Puis apparurent ses bésicles rondes, ses grandes oreilles, sa moustache et le pan blanc de son dhoti.
J’ai pensé « Oh, Gandhiji ! »
Mais le léger sourire de surprise teintée de plaisir qui venait d’éclore sur mes lèvres fut promptement figé lorsque l’affiche, enfin déroulée, me délivra le vilain message qu’elle avait sournoisement concocté à l’attention de l’automobiliste et du passant (sans oublier le cycliste et le patineur).
Adecco !
Le numéro un mondial du travail temporaire !
Plus fourbe que le serpent et plus moqueur que la hyène.
Qui utilise sans vergogne l’image du petit homme à la grande âme afin de mieux se goberger en exploitant ceux qui n’ont d’autre choix que le travail, n’importe quel travail et parfois, c’est-à-dire souvent à l’échelle mondiale, dans des conditions difficiles, sinon insupportables.

A peine remise du choc et alors que je traduisais en discours - à l’intention exclusive et distraite de Fabio qui était occupé à conduire - le profond agacement qui montait en moi, voilà qu’un Coluche rigolard traversa brièvement dans mon champ visuel.
Portant lui aussi la marque rouge de l’infamie.

Mais de quoi ces détournements sont-ils le signe ?
C’est clair, ils veulent nous voler nos mythes (nos symboles? nos images? nos visages?)

Faut-il qu’ils aient peur pour tenter cette grotesque opération !
Qui pensent-ils convaincre de la véracité de ce nouvel humanisme fraichement émoulu d’une agence de marketing ?
Ceux qui, comme nous (vous vous reconnaitrez, ou non) savent bien que Gandhi et Coluche, n’ont absolument rien à faire dans cette galère infecte ?
Ceux qui n’ont qu’une très vague idée de qui étaient ces deux personnages ?
Ou ceux qui s’en tamponnent le coquillard de Gandhi, de Coluche, de la solidarité et de l’humanité ?
Mais peut-être sont-ils moins nombreux qu’ils ne le pensent à n’avoir d’autres valeurs que le profit.

Ce Gandhi qui nous sourit est un clin d’œil : les passants, lorsqu’ils sont unis, peuvent vaincre les oppresseurs.

Rencontre niçoise

La semaine dernière je suis allée à Nice.
Comme à chacun de mes séjours en France, j’ai passé un certain temps à flâner dans les librairies afin d’alimenter mon indispensable réserve de livres.

J’étais donc à la Fnac, le volume deux d’« Un garçon convenable » de Vikram Seth dans une main, occupée à chercher le volume un et écoutant distraitement une discussion dont l’objet semblait être l’achat d’une certaine quantité de livres, quand un homme jeune, surgissant sur ma droite lance à la cantonade (c’est-à-dire à moi), d’un ton railleur :
« C’est quand même incroyable cette façon d’acheter des livres comme du jambon ! »
Interpelée par la pertinence de la remarque, je me tourne vers son auteur et, ô surprise, je le reconnais. Je ne suis pas complètement sûre, mais ce visage surmonté d’une casquette, cette chemise à rayures, tout cela me dit vraiment quelque chose.
Histoire de confirmer mon intuition je relance la conversation en m’étonnant de ne pas trouver le tome un du livre du Vikram Seth. Il s’intéresse immédiatement à mon problème, puis m’interroge sur les motifs de mon choix.
J’ai à faire à un intello, mon impression se confirme !
Là-dessus nous échangeons brièvement nos gouts sur la littérature indienne. Puis mon interlocuteur sort de sa poche un exemplaire d’un superbe ouvrage d’Amitav Ghosh, « Les feux du Bengale ». Monsieur est connaisseur !
Cette fois, quasiment sûre de moi, je lui demande :
« Vous êtes Mohamed ? »
Il me répond, surpris :
« Oui…
- Je suis Céleste
- Céleste ?….Céleste du blog ? »
Il en reste surpris, lui par contre ne m’avait absolument pas identifiée.
« Je te pensais plus grande » me dira-t-il plus tard.

Et voilà comment, par hasard, j’ai rencontré Mohamed des excellents blogs Kitab et Kutub.

Nous avons rejoint Fabio, en arrêt devant les caméras vidéo, et passé un moment ensemble sur une terrasse afin de faire plus ample connaissance.

Et là j’ai découvert un Mohamed joyeux, bon vivant, qui regarde les filles avec gourmandise, et se passionne pour le foot.

Ce fut une surprise, car fidèle lectrice de Kitab et Kutub, j’avais imaginé que leur auteur passionné de littérature et d’art, dont il parle superbement, mais aussi en prise sur l’actualité, savamment analysée par ses soins, était, comment dire, un mec sérieux, un tantinet tristounet, un peu du genre à passer sa vie devant un écran au détriment de l’amusement.
Et bien pas du tout !

Quand je lui en ai fait la remarque il m’a répondu en riant que sur ses blogs il ne livrait qu’un aspect de sa personnalité, non pas pour cacher les autres, mais parce que par ce biais il peut aborder d’autres arguments que dans sa vie quotidienne. Avec ses potes, ils ont d’autres centres d’intérêt, tout simplement.
J’y ai réfléchi.
Sur les blogs, nous transmettons nos idées ou nos émotions mais, même en dévoilant notre identité, nous conservons une certaine forme d’anonymat puisque nos lecteurs ne connaissent de nos actes que ce que nous voulons bien en dire.
Dans la vie, sommes-nous moroses, joyeux, agités, nonchalants, sérieux, légers ?
Allez savoir !

Questions du jour :

Il y a –t-il un décalage entre l’image de vous même que vous donnez sur votre blog et votre personnalité non virtuelle ?
Avez-vous déjà été surpris en rencontrant un blogueur ou une blogueuse ?
(Quand, à Paris j’avais rencontré Fiso et Eric, je les avais trouvés en accord avec ce qu’ils écrivent.)

Nota bene : je suis en train de déménager sur la plateforme libre Wordpress.
Pourquoi ?
Pour faire un petit pas dans cette direction là :

(…) « Pourtant une tout autre voie de sortie s’ébauche. Elle mène à l’extinction du marché et du salariat par l’essor de l’autoproduction, de la mise en commun et de la gratuité. On trouve les explorateurs et éclaireurs de cette voie dans le mouvement des logiciels libres, du réseau libre (freenet), de la culture libre qui, avec la licence CC (creative commons) rend libre (et libre : free signifie, en anglais, à la fois librement accessible et utilisable par tous, et gratuit) de l’ensemble des biens culturels - connaissances, logiciels, textes, musique, films etc. - reproductibles en un nombre illimité de copies pour un coût négligeable. »

André Gorz

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