20 novembre 2007 — Au jour le jour
Je suis entièrement solidaire des grévistes, qu’ils soient cheminots, fonctionnaires ou étudiants.
Des esprits chagrins de manqueront pas de persiffler qu’étant donné mon éloignement géographique je n’en subis pas les conséquences. C’est vrai, mais je n’ai pas non plus la possibilité d’aller manifester !
Je le fais donc toute seule, sur cette page.
Vous tous qui luttez pour ne pas laisser le gouvernement laminer vos conditions de travail et de retraites, vos salaires, le pouvoir d’achat des travailleurs, la qualité de la formation ou le système sanitaire vous avez tout mon soutien et mes remerciements !
N’oublions quand même pas qu’un gréviste perd sa, ou ses journées de salaire.
Non parce que, curieusement, cet élément, pourtant important, n’est jamais mentionné dans le seul journal télévisé auquel j’ai accès puisqu’il est retransmis par TV5, j’ai cité celui de France 2.
Lundi soir je dois dire que sa duplicité, à laquelle pourtant je suis coutumière, m’a laissée abasourdie.
A peine lancé le sujet de la grève, Pujadas, petit sourire en biais, fait montre d’une bonhommie quasi impartiale. Dans un petit reportage, une dame sympathique, coincée dans une gare explique que:
« Si le droit de grève n’existe plus en France, on sera dans la merde! »
« Il faut les laisser faire leur grève pour défendre les droits des travailleurs. »
Mais peu après, juste avant la fermeté affichée du Sieur Fillon, un petit reportage vite fait bien fait, indique au téléspectateur le coût de la grève.
C’est-à-dire : cent millions d’euros par jour à la SNCF et de trois cents à quatre cents millions par jour à l’Etat, dixit Dame Lagarde.
La faute à qui ce gaspillage, cette terrible menace sur l’économie française ?
Aux grévistes bien sûr, à ces affreux cheminots qui veulent condamner la France à la misère.
Le honteux concept du mauvais Français, apparaît alors, en filigrane, comme ça en passant, sans être cité, mais il est bien là.
Et j’ai pensé aux paroles d’Alain Badiou sur le « transcendantal pétainiste ».
“C’est ce que j’appelle un transcendantal: quelque chose qui, sans apparaître à la surface (d’où que notre situation ne “ressemble” pas à la séquence du règne de Pétain), configure de loin, donne la loi et son ordre, à une disposition collective”.
« Le pétainisme est une donnée fondamentale de la France à mon avis depuis la Restauration de 1815. Le pétainisme ce sont des gens qui préfèrent la vassalisation aux troubles intérieurs, c’est la réaction de gens qui ont peur de ce qui se passe à l’intérieur du pays et qui pour parer à cette peur acceptent des contraintes, des ségrégations ou des persécutions nouvelles. C’est ça le pétainisme dans sa signification la plus générale. Dans le cas de Pétain, c’est particulièrement prononcé parce que c’est évidemment les gens qui avaient eu une peur terrible du front populaire qui ont finalement préféré l’occupation allemande à la continuation de la lutte. Mais de manière générale, le pétainisme c’est ça, c’est la politique de la peur. Je pense que Sarkozy en est un représentant soft. »
Beurk ! Que cela est donc laid !
D’autant plus laid que le déficit de l’Etat français est de 47 milliards d’euros et que le gouvernement Sarkozy vient d’offrir à ses amis les riches la bagatelle de 15 milliards d’euros de cadeaux fiscaux.
Le projet de réforme actuel des retraites de ceux que l’on nomme irresponsable-ment et à tour de bras des « privilégiés » - « preneurs d’otages », vise à rattraper une part ridiculement petite (environ 1/500e) du déficit.
N’importe qui comprend donc aisément que le but du gouvernement n’est certes pas d’économiser, mais de détruire les acquis chèrement gagnés par des travailleurs au cours du dernier siècle (par la grève justement), de casser toute volonté populaire, de laminer, d’asservir.
Alors solidaire avec les grévistes, à fond !
en annexe, à lire:”Casse du code du travail“
20 octobre 2007 — En Italie

Il fut un temps où, à Bologne la rouge, la liberté courait joyeusement sous les arcades.
Elle devait son surnom au courage des partigiani communistes qui avaient lutté contre l’occupation allemande, puis géré la ville, ce qui fait qu’à Bologne il y a une via Rosa Luxembourg et un viale Lenine.

Son importante université, la plus ancienne du monde occidental, dont les bâtiments sont disséminés au cœur de la ville a toujours attiré des étudiants de toute l’Italie, particulièrement du sud.
Au milieu des années 70 on se bousculait aux cours d’Umberto Ecco, les transports publics étaient gratuits, les soins médicaux aussi. Une jeunesse estudiantine enthousiaste, des professeurs hautement éclairés, des artistes et écrivains donnaient à la ville un cachet particulier, d’intellectualisme et de liberté.
Mais en 1977 des remous agitent l’Italie et alors que les étudiants bolognais défilent en réclamant l’imagination au pouvoir, l’un d’entre eux est abattu par la police.
En quelques heures les jeunes se mobilisent et occupent les bâtiments publics.
Une semaine plus tard l’armée déploie ses tanks dans la ville.
Le mouvement étudiant est brisé et le vent de liberté qui courait sera progressivement étouffé sous la bien-pensance. C’est le début des années de plomb.

photo “Bologna marzo 1977…fatti nostri…” (bertani editore)
Trente ans après, Bologne est une grosse ville bourgeoise et riche qui regarde les étudiants de travers alors que leur louer au noir et fort cher des appartements minables constitue une source de revenus non négligeable pour de nombreuses familles de bolognais de pure souche.
Les mêmes observent aussi une méfiance non dissimulée envers les étrangers, les extracomunitari, comme on dit ici, que l’on veut bien sous-payer pour s’occuper jour et nuit de la nonna incontinente, mais ni loger, ni voir et à qui il est hors de question de construire un lieu de culte si celui-ci n’est pas à la gloire de toute sainte puissance catholique.
Bref, une ville lourdasse, prétentieuse et hypocrite où l’on se masse dans les églises pour assister à la messe, en fermant les yeux sur les innombrables jeunes femmes venues d’ailleurs contraintes à se prostituer sur les boulevards. Une cité dont le maire a concentré une grande partie de son énergie à la lutte contre les laveurs de pare-brises aux carrefours.

Pendant que localement Bologne se transformait, l’Italie n’en finissait pas de dégringoler vers la précarité et la pauvreté.
Aujourd’hui, la fortune du pays, massée entre les mains des commerçants et des industriels, qui jouissent d’innombrables avantages, stagne. Semaine après semaine, le pouvoir d’achat se réduit de façon notable. Le pourcentage de jeunes diplômés inactifs ou sous employés, sous payés et condamnés pendant des années aux emplois précaires renouvelables (ou non) tous les six mois est énorme. Particulièrement parmi les jeunes diplômés des classes moyennes venus du sud et pour qui les familles ont fait des sacrifices financiers. A 35 ans, titulaires de deux lauréa , ils sont spécialisés dans les CoCoCo (Contrat de coopération “collaborative”, imaginé par Marco Biagi, expert du gouvernement Berlusconi pour la libéralisation du marché de l’emploi et assassiné par les brigades rouges en 2002) qui prennent souvent la forme de soutien scolaire pour le compte de coopératives qui les paient 6 euros de l’heure. Ils partagent des appartements et n’ont assurément pas les moyens d’envisager de fonder une famille. Ce qui est fort dommage car le taux de natalité de l’Italie est le plus faible d’Europe. Le renouvèlement de population n’est pas assuré et il n’y aura effectivement personne pour financer une retraite publique à ces jeunes sacrifiés des années 2000.
C’est alors qu’une grande partie de la masse des jeunes étudiants, à qui l’espoir d’un futur professionnel épanouissant est refusé, s’est laissée glisser dans l’inaction, devenant amorphe, morne, fermée à autrui, indifférente à la ville.

Le soir, dans certaines rues piétonnes du centre, des hordes de garçons et de filles tournent sans fin tenant à la main des bouteilles de bière qu’ils fracassent sur le sol après les avoir consommées.
Au fur à mesure que la nuit avance les démarches se font plus titubantes et les voix plus perçantes. Des hurlements montent des arcades.
Et chez les riverains grandit une colère irrépressible qui risque de conduire même les plus pacifistes d’entre eux à appeler à une répression drastique
Depuis peu, dans les rues excentrées, des néos nazis bardés de croix gammées attendent leur heure pour se jeter des innocents solitaires arborant un signe de la paix et les bourrer de coups.
Au petit matin les rues sont jonchées de verre, de canettes, de papiers, de mégots. Les portes de demeures anciennes affichent des tags grossiers et des flaques de vomi souillent les trottoirs.
La belle Bologne, si fière de ses palais moyenâgeux, de ses places pavées, et de ses portiques, subit chaque nuit les outrages des nouveaux vandales. Ils n’abiment pas pour détruire, mais pour combler un vide, immense, qui est celui de leur existence.
Aujourd’hui, 20 octobre, se tient à Rome une manifestation contre la précarité, organisée par Rifondazione Comunista. J’espère qu’elle sera un succès.
J’ai de plus en plus le sentiment que tout est lié. Si le travail est précaire, si la vie est précaire à quoi bon respecter les monuments, les demeures d’antan et leurs habitants ?
La décadence avance, irrésistiblement.

photo Pamela Marchio, exposition “Vita in città negli scatti”, organisée avec le concours de l’université de lettres et philosophie de Bologna, villa Serena
16 octobre 2007 — Au jour le jour

C’était dans le centre de la Turquie pendant l’été 1999. Nous roulions en direction d’Ankara sur une interminable route à double voie pompeusement nommée autoroute.
Des kilomètres de monotonie à travers une plaine déserte, aride, désolée.
Parfois nous doublions des camions entièrement bâchés, tous semblables, lourds et lents et dans l’ennui du trajet nous nous demandions mollement ce qu’ils pouvaient bien transporter : des animaux, des matériaux de construction peut-être.
La réponse, d’une absolue tristesse, nous l’avons eue en nous arrêtant à une station service. Tout au bout du parking, loin des voitures des touristes et des berlines familiales des Turcs, plusieurs de ces camions étaient garés, leurs lourdes bâches soulevées.
Entassées sur les plates formes au milieu de ballots mal ficelés, des familles kurdes qu’on avait arrachées à leurs villages, à leurs lopins de terre, étaient en partance vers l’exil.
Pour toujours.
Des fillettes, pieds nus, tournaient autour du bloc de béton qui abritait un restaurant et des sanitaires, cherchant le courage d’y pénétrer pour remplir des bidons d’eau. A l’ombre maigrichonne d’un arbre des femmes en longs jupons donnaient à manger aux bébés.
Embarqués par les représentants des autorités turques, ces paysans étaient emmenés jusqu’à la mer, puis mis sur des bateaux en direction des pays européens.
Je ne peux pas penser à eux sans être à nouveau envahie par le terrible sentiment d’injustice et d’impuissance ressenti à cet instant.
Souvent depuis je me suis demandée ce qu’il était advenu des fillettes aux yeux clairs qui n’osaient pas entrer dans un restaurant, pourtant bien modeste, pour simplement prendre de l’eau d’un robinet, des hommes secs et noueux, des femmes aux longs jupons qui allaitaient leurs nourrissons, des vieillards apeurés.
Peut-être certains ont-ils cru trouver refuge en France, dans des foyers, dans des taudis loués une fortune par des tauliers sans scrupules.
Ont-ils des papiers aujourd’hui ou attendent-ils dans l’angoisse la milice policière qui viendra les expulser à l’aube, ou qui les arrêtera à la sortie de l’école où vont leurs enfants pour les renvoyer dans un pays dont on les a chassés ?
Il fut un temps où la France, se targuant d’être le pays des droits de l’homme et du citoyen était aussi une terre d’asile. Ce temps est révolu, en 2007 on chasse de l’hexagone qui n’est pas arrivé à obtenir des documents en règle, même si il a un travail, une famille, des enfants scolarisés.
Le triste sire Hortefeux veut du chiffre, des résultats.
La pression sur ces étrangers qui ont naïvement cru qu’un pays si riche, si féru de liberté, pourrait leur permettre de vivre décemment est devenue insupportable, mortelle pour certains.
Plusieurs associations, dont le Réseau Education sans Frontières, se battent sans relâche contre ces expulsions indignes, inhumaines.
Leur site web relaie les différentes activités possibles et informe quotidiennement des nouvelles exactions commises par les sbires du gouvernement.
Dans la droite ligne de la désobéissance civile imaginée pas Thoreau on peut si on le souhaite signer « Le manifeste des innombrables »
(…) « Au nom de l’Humanité, je continuerai à aider des personnes dites sans-papiers à faire face aux décisions arbitraires et brutales qui brisent leur avenir et violent leurs droits fondamentaux.
Je déclare refuser de me plier à des mesures indignes et inhumaines et agir ainsi, comme d’autres innombrables l’ont fait en d’autres périodes de l’histoire, en accord avec les principes du droit international qui protègent les migrants, les droits de l’enfant et la vie privée et familiale, comme avec les valeurs universelles de fraternité, d’égalité, de liberté et d’accueil dont se réclame notre République. »
Pour que tous les enfants vivant sur le sol de France puissent grandir en paix, nous devons résister aux lois indignes que promulgue un gouvernement que, démocratie oblige, nous avons élu, faute de l’avoir choisi.
Notre liberté et celle des générations futures sont en jeu.
« Dès que quelqu’un comprend qu’il est contraire à sa dignité d’homme d’obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l’asservir. » Gandhi
Et ne jamais oublier :
« Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre. » Georges Bernanos.
A lire aussi: Uni(e)s contre une immigration jetable
Ajout de dernière minute, aujourd’hui, jeudi 18 octobre, est prévue une gigantesque rafle.
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