11 septembre 2008 — En Inde
“No one can do everything but everyone can do something”

Mumtaj et Stella
Elles ont connu le désespoir, la misère. Leurs histoires sont faites de déchirures et de larmes.
Les parents de Radha ont été emportés par le tsunami, ceux d’Anusha étaient trop pauvres pour qu’elle puisse étudier, Sonia voulait être infirmière contre l’avis de sa famille, le mari de Stella s’est suicidé peu après leurs noces.

Sonia et une autre adorable jeune femme, enseignante, dont à ma grande honte j’ai oublié le prénom.
Plus qu’un abri, Prema Vasam leur a donné la possibilité d’exister.

Debora, Anusha et Radha
Comme Anusha ne parlait pas, Selvyn lui a offert un appareil photo pour pouvoir communiquer avec les autres. Ses clichés sont superbes et peu à peu, elle a commencé à parler.
Radha est sportive, débrouillarde. Elle adore jouer au volley avec les garçons de la « Home for Boys ». Quand quelque chose est cassé à Prema Vasam, c’est elle qui le répare. Un matin, ce fut la pompe à eau.
Sonia a l’œil à tout. Elle soigne les bobos, aide ceux qui ne peuvent pas se déplacer seuls.
Stella est partout à la fois, discrète et souriante, elle s’active du matin au soir.

Radha et Anusha
Des jeunes femmes heureuses à qui quelqu’un, un jour, a offert une vie digne.
Les jeunes filles indiennes sont trop souvent condamnées à minauder derrière leurs ongles laqués en attendant le mari que les familles voudront bien leur choisir. Même si elles ont étudié, l’époux peut décider de les confiner à la maison.
Les filles de Prema Vasam sont libres et joyeuses.
Question d’éducation !






Toutes les photos de Prema Vasam
Un très joli texte (en italien) sur la création de Prema Vasam
9 septembre 2008 — En Inde

Mumtaj et Selvyn
C’est notre dernière halte avant le vol vers Bologne.
Debora et Tadeus nous accompagnent. Outre le plaisir de revoir Selvyn, Mumtaj et tous les occupants de Prema Vasam, l’expédition a pour but d’arriver à un accord concernant la House boys.

Petit rappel des faits : début Juillet, à peine débarqués de l’avion, nous nous étions rendus à Prema Vasam sur la demande de Valeria. Nous étions chargés de rencontrer Selvyn, de visiter son terrain, de donner notre opinion et d’expliquer au maître des lieux quels étaient les tenants et les aboutissants du contrat qu’il pourrait signer (éventuellement) avec une grande entreprise italienne présente à Chennai et qui voulait faire dans l’humanitaire.

Enchantés par la visite nous avions fourni à Valeria un rapport positif et les tractations ont commencé.
D’un côté une entreprise italienne ayant le vent en poupe, des capitaux, des usines pleines d’ouvriers, des relations mondaines et un sens aigu du capitalisme, de l’autre un psychologue indien, Selvyn, secondé par une autre psychologue, Mumtaj œil de lynx, qui au jour le jour et avec enthousiasme, consacrent leur vie, leur énergie, leur amour à l’aide aux plus défavorisés, les enfants des rues. A Prema Vasam, point de plan marketing !
Entre les deux, Namaste, l’entreprise italienne n’ayant pas l’intention de traiter directement avec les autochtones.
Difficile d’imaginer des univers plus différents !

Si, afin construire une maison pour trente garçons actuellement entassés dans un espace trop petit, Selvyn et Mumtaj ont besoin d’argent, ils ne sont pas pour autant disposés (et comme je les comprends) à faire la moindre concession sur les valeurs humaines qui leur sont chères. Autrement dit l’intérêt des enfants doit toujours être prioritaire.

Sur une des premières ébauches de projet Selvyn avait déjà résolument biffé la phrase de l’entreprise qui stipulait que les enfants, devenus grands seraient embauchés dans l’usine de Chennai.
Que nenni, avait rétorqué Selvyn, ils travailleront où ils voudront !
Tout au long du mois d’aout, les négociations sont allées bon train via Internet. Nous arrivons à Prema Vasam avec un memorandum qui devrait être acceptable pour Selvyn. Il ne reste que deux points litigieux et nous avons bon espoir de trouver un terrain d’entente.

Premier point, l’entreprise italienne prétend être le seul sponsor de la maison. Selvyn oppose qu’il ne voit pas au nom de quoi il devrait priver les enfants de l’aide offerte par d’autres donateurs. Prema Vasam fonctionne en partie grâce à des aides fournies par des sponsors indiens. Certains donnent beaucoup, d’autres moins : un peu d’argent pour acheter du riz, ou des livres scolaires, ou une tournée générale de glaces.
La solution s’impose alors et elle est très simple : une grande plaque portant le nom de l’entreprise italienne sera accrochée, à l’exclusion de toute autre, sur le mur de l’édifice. Les frais imputables à l’entreprise lui seront adressés mensuellement et pour le reste motus et bouche cousue !

Deuxième point de discorde : l’entreprise exige que le nombre des pensionnaires de la maison ne dépasse jamais trente. Exclu, dit Selvyn, comment est-ce que je peux refuser d’aider un nouvel enfant qui meurt de faim dans la rue, qui travaille ou subit des sévices ?
Actuellement trente deux garçons et 5 adultes vivent heureux dans 80 mètres carrés. Les garçons dorment sur la terrasse, mais une terrasse ce n’est pas la rue !
Alors pourquoi être si intransigeant sur le nombre ?
Et là encore, jaillit la plus simple des solutions, celle qui consiste à ne rien dire en cas de dépassement numéraire.
Et voilà, le memorandum est signé !
Mission accomplie et série de photos.
Avec Babu aussi.
Babu est né la même année que moi mais la vie nous a traités différemment.
Selvyn l’a connu dans le centre pour handicapés mentaux où il exerçait sa fonction de psychologue. Quand il a ouvert Prema Vasam, il a emmené Babu.
Babu aime se promener en voiture, déambuler sous la galerie et se faire photographier.
Photo 1, Babu, méfiant, n’a pas encore bien évalué la situation.

Photo 2, Babu réalise soudain que non seulement on le prend en photo, mais qu’en plus il est en compagnie d’une femme et que cette femme le tient par l’épaule. Un éclair traverse son œil et sa lèvre se retrousse.

Merci Babu !
23 juillet 2008 — En Inde

Il est déjà 14 heures quand la voiture de Prema Vasam vient nous prendre à l’hôtel. Sachant qu’il faudra une heure pour aller chercher Mumtaj et ensuite plus de deux heures pour rejoindre le terrain, l’après-midi sera sans nul doute fatigant !
Il est néanmoins hors de question de renoncer, il ne sera pas dit que nous aurons quitté Chennai sans avoir vu ce fameux « land », objet de tant d’attention.
De plus nous devons nous arrêter à la «house boys » déjà existante.

Et le voyage commence. Nous traversons l’interminable banlieue de Chennai (7 millions d’habitants, une ville tentaculaire), puis la zone industrielle où se sont implantées de nombreuses entreprises étrangères. De la poussière d’une terre plate, désolée, émergent d’énormes usines.
« Avant, dit Mumtaj, alors que nous traversons une zone qui semble sinistrée, arbres morts, herbe desséchée, avant, ici, il y avait des rizières. Les paysans vivaient de leurs cultures, la terre était bonne. Puis Hyundai est arrivé et a rejeté d’énormes quantités l’huile souillée. Toute cette zone est polluée. Les paysans ont dû partir. »

Au fur à mesure que nous nous éloignons la campagne redevient belle, verte, calme.
Il est 17 heures lorsque nous atteignons la maison où vit une trentaine de garçons entre six et seize ans, tous, ou presque, enfants des rues. Mary, une infirmière, assure le rôle de house keeper elle est secondée par deux jeunes filles pour les travaux ménagers et deux animateurs s’occupent des pensionnaires, les aidant à étudier, les éduquant.

L’accueil est enthousiaste. Les garçons se précipitent pour vider la voiture de son chargement. Les gros sacs de riz passent de mains en mains : le ravitaillement est arrivé, et nous en prime !
La maison est petite, tellement petite que lorsqu’il ne pleut pas les enfants étudient et dorment sur la grande terrasse du toit. Ils n’ont qu’une seule salle de bains à disposition. De plus la maison est divisée en plusieurs appartements, dont un situé de telle manière que ses locataires doivent traverser la salle commune des garçons pour se rendre chez eux.
Pour finir le propriétaire est un mauvais coucheur qui prétend augmenter le loyer car la maison abrite trente enfants au lieu des vingt initialement prévus.
Malgré sa petitesse le logement est propre est ordonné (ce qui n’est pas évident quand trente quatre personnes vivent dans 80 m2).

Finalement nous partons tous en procession vers le fameux terrain. En chemin Mary m’explique que tous les jours, en fin d’après-midi, les animateurs accompagnent les enfants au terrain où, pendant près de deux heures, ils jouent ou font du sport. Puis ils retournent à la maison, se lavent, étudient, dînent et étudient encore.
Les garçons plaisantent joyeusement, nous adressent quelques mots en anglais (What’s your name ? Where do you come from ? ») ou gambadent sur la route.
Ni cris, ni disputes.
Il est devant nous. Beau, grand, plat, ceint d’un haut mur. A notre arrivée le gardien émerge cahin caha de sa cahutte pour nous ouvrir le portail.
Les garçons s’égayent avec bonheur dans cet espace qui, de toute évidence, est le leur.
Certains courent, d’autres font du saut en longueur avec le jeune animateur sportif, jouent au badminton ou au cricket.
Et dans le jour finissant nous regardons jouer ces enfants qui n’ont jamais rien eu et pour qui s’ébattre sur ce terrain est une joie sans cesse renouvelée.
Ils n’ont ni Play station ni téléphone portable ni vêtements de marque.
Rien.

Je m’émerveille auprès de Mumtaj de leur calme et de leur enthousiasme. Elle sourit et me répond « They are happy ».
Elle aussi je la sens heureuse, fière d’avoir contribué à tant améliorer l’existence de ces enfants.
Pleine d’espérance aussi, car si la grosse entreprise métallurgique italienne (dont Valeria m’a assuré qu’elle respectait l’environnement et offrait à ses ouvriers de bonnes condition de travail et de sécurité), reprend le projet, une belle et ample maison sera édifiée sur ce terrain. Les garçons auront une salle pour étudier, des dortoirs confortables et Mary pourra ouvrir un dispensaire pour les gens du voisinage.
Nous expliquons à Mumtaj que Selvyn doit absolument et au plus vite se rendre chez un avocat pour établir un contrat de location du terrain à Namaste. Qu’il doit aussi rédiger un projet en bonne et due forme. Que de notre part nous allons écrire à Valeria pour lui dépeindre les conditions de vie des enfants, pour lui raconter leur attachement à ce terrain, leur espoir d’y avoir enfin une maison, où ils pourront vivre en paix.
Comme tout être humain de cette planète, ils y ont droit.

21 juillet 2008 — En Inde

Selvyn nous invite à partager le déjeuner dans la salle commune. La plupart des aliments (riz, légumes) sont offerts à l’association par des donateurs indiens. Ce qui représente une importante quantité de nourriture. L’établissement accueille une centaine de filles et de garçonnets (moins de 10 ans pour ces derniers) orphelins ou abandonnés, qui sont scolarisés à l’école voisine, la trentaine d’enfants infirmes que nous avons vus ce matin et une vingtaine d’adolescents et adultes handicapés mentaux *. Plus de cinquante personnes travaillent pour Prema Vasam.

Si l’état a reconnu l’association et lui a donné une habilitation il n’en n’ouvre pas pour autant les cordons de la bourse. Aucun financement public n’est accordé.
Depuis des années Selvyn et Mumtaj avancent quasiment au jour le jour, jamais certains de pouvoir continuer à mener à bien leur entreprise le mois ou l’année suivante.
Heureusement, Prema Vasam bénéficie du soutien financier et affectif de l association italienne Cotronix.

Après le déjeuner nous retournons dans le bureau pour, enfin, discuter de ce fameux terrain.
« Voir le terrain, s’exclame Selvyn, maintenant ? Ce n’est pas possible, il est à plus de deux heures de trajet d’ici ! »
Nous convenons de remettre la visite à demain mais sans notre hôte qui doit partir pour quelques jours de vacances dans sa maison au sud du Tamil Nadu, en compagnie d’un groupe de jeunes filles orphelines.
Via Skype, d’Italie, Valeria s’immisce dans la conversation, elle a devant elle les plans de la maison qui pourrait être construite sur ce terrain que personne n’a encore vu et voudrait demander quelques précisions, notamment sur les dimensions, écrites en square feet, unité de mesure anglaise inconnue en Italie.
Selvyn se lance alors dans une série peu concluante de calculs et conversions jusqu’au moment où, levant les yeux vers la fenêtre, il s’écrie « Ravi is walking, Ravi is walking ! » avant de se précipiter sous la galerie pour soutenir lui-même les pas chancelants de Ravi, ravi.

Le temps passe et nous sommes toujours là car la voiture qui doit nous ramener servira aussi à accompagner à la gare Selvyn et son petit groupe.
Indra sera du voyage.
Indra, « the queen », la plus éclatante réussite de Prema Vasam.
Un auto-rickshaw la ramène de l’université. Une jeune femme la prend dans ses bras pour la déposer, gracieuse et légère comme une fleur coupée, sur la table du bureau.

Elle est belle, lumineuse.
Quand Selvyn l’a rencontrée elle avait 14 ans.
Elle lui a dit « Je veux étudier ».
Il a dit « Ok »
Alors elle est venue vivre à Prema Vasam.
Elle a désormais 24 ans et passe brillamment un master d’informatique à l’université de Chennai.
Elle maitrise remarquablement l’anglais et a aussi étudié le japonais.
Chapeau !

* Je n’ aime pas cette appellation mais je n’ en trouve pas d’ autre.
19 juillet 2008 — En Inde

Valeria, créatrice de Namaste, l’onlus qui nous aide à gérer la « Casa delle Mamme », nous a demandé de rencontrer Selvyn, un psychologue qui a monté une association caritative, Prema Vasam, dans la banlieue de Chennai.
Cette requête étant toute récente nous ne savons pas vraiment qui est qui et qui fait quoi mais notre mission consiste à voir un terrain appartenant à Selvyn et qui pourrait être utilisé pour construire un centre, géré conjointement pas Namaste et Prema Vasam, destiné à accueillir de jeunes garçons en grande difficulté familiale, orphelins ou abandonnés par leurs familles.

Mumtaj et Selvyn
L’opération doit être financée par une grosse entreprise métallurgique bolognaise implantée à Chennai et les dirigeants de celle-ci attendent un projet diligemment rédigé par les bons soins de Selvyn.
Or, et c’est là où nous devons intervenir, les ébauches de projet qui émanent de Prema Vasam comportent des lacunes. Le temps passe et Valeria s’impatiente.
Bref, nous devons convaincre Selvyn de s’activer efficacement et au plus vite, faute de quoi l’entreprise italienne pourrait bien aller chercher ailleurs !

Nous arrivons à Prema Vasam en fin de matinée, dans la vieille Ambassador blanche que nous a envoyé Selvyn.
C’est un grand bâtiment bleu. Une galerie court sur le côté. A droite, sous un préau, nous apercevons des enfants allongés. Ils se reposent, ou dorment peut-être.
Nous ne le saurons pas tout de suite car Selvyn se précipite à notre rencontre et nous invite à nous asseoir dans un bureau. Nous faisons la connaissance de Mumtaj, sa plus proche collaboratrice.
La bonne humeur règne. On nous sert à boire. Des enfants viennent nous voir de près. Ils appellent tous Selvyn « appa » (papa).
On nous présente différentes jeunes femmes dont j’oublie immédiatement les prénoms.
Après quelques politesses d’usage nous attaquons l’argument pour lequel nous sommes venus, c’est-à-dire, le fameux terrain.
« Plus tard, plus tard, dit Selvyn, d’abord nous voulons vous faire visiter Prema Vasam »
Il nous explique qu’il a crée ce centre après avoir trouvé sur un trottoir un petit garçon mourant, Prem. Bouleversé par les conditions de vie des enfants des rues il a décidé de leur consacrer son temps, son énergie, sa vie. Et, plus particulièrement de secourir les plus faibles, les plus démunis d’entre eux. Ceux envers qui la nature a été la plus cruelle.
Soudain un groupe de joyeuses écolières en uniforme fait irruption dans le bureau. Aussitôt les choses s’accélèrent. On fixe une guirlande de jasmin dans mes cheveux et on nous entraine dans la galerie. Puis, hop, des fillettes nous passent autour du cou de somptueux colliers de fleurs et nous commençons la visite du bâtiment par le préau où il m’avait semblé voir dormir des enfants.


Ils ne sont pas endormis. Ils gisent sur des nattes. Pour beaucoup d’entre eux c’est la seule position que permettent leurs corps.
Ils sont une trentaine, allongés les uns à côté des autres.
Certains ne peuvent pas du tout marcher, d’autres, soutenus esquissent quelques pas.
Aucun ne sait parler.
Assis en file le long d’un muret, des kinésithérapeutes massent les membres décharnés, les ossatures biscornues, les crânes plats ou pointus.
La vaine et douloureuse illusion de partager la souffrance d’autrui mêlée à un profond sentiment d’injustice me transperce avec une telle fulgurance que l’espace d’un instant mes yeux s’emplissent de larmes. Est- ce cela la compassion ?

Mais, allant au-delà de ce qui ne pourrait-être qu’un apitoiement passager, je comprends que grâce à Prema Vasam ces enfants vivent dans les meilleures conditions possibles.
Jetés dans la rue par les familles, abandonnés devant les temples ou les églises, ils ont trouvé ici un havre de paix.
Un refuge tendre et aimant.

Sous les mains expertes des masseurs, les corps se détendent et des sourires viennent éclairer les visages crispés.
De nombreuses femmes s’affairent pour nourrir, changer, déplacer les enfants. Leurs gestes sont doux et sûrs. Elles rient. Parlent aux enfants.
Et je perçois désormais la sérénité qui règne sous ce préau, où chacun s’applique à aider, à soulager, à panser, à nourrir ces petits d’hommes que le destin a maltraités.
