La fête des mères ?

Derrière sa caisse, Laura avait le regard triste hier. Elle déplaçait machinalement les marchandises que les clients déposaient sur le tapis roulant, encaissait, saluait, recommençait sa tâche monotone, sans un sourire.
Parce que d’habitude elle est joyeuse, toujours prête à rire, elle est ma caissière préférée.
Je sais qu’elle s’appelle Laura car une étiquette, hypocritement nommée badge, est épinglée sur son polo rouge et bleu, les couleurs du supermarché Conad.
Quand mon tour est arrivé elle m’a adressé un petit sourire las.
Nous avons échangé quelques mots sur le temps printanier, puis en partant je lui ai souhaité un bon dimanche.
«   Ce ne sera pas un bon dimanche, demain le magasin est ouvert et je travaille.
-    Demain ? Comment ça se fait ?
-    C’est la fête des mères.
-     ???
-    Pour la fêtes des mères, ils font travailler les mamans. C’est comme ça ici.
-    Oh ! Je suis désolée pour vous. Moi je ne viendrai pas demain. Le dimanche les travailleurs doivent se reposer, être avec leurs familles. D’ailleurs peut-être qu’il n’y aura pas de clientèle, ça fera comprendre à la direction que c’est stupide d’ouvrir le dimanche.
-    Pffff ! Au contraire, demain ils seront nombreux. Vous savez les points pour avoir des cadeaux, demain ils compteront double, c’est écrit partout dans le magasin. Ils vont tous venir !
-    C’est triste.
-    Oui, d’habitude pour la fête des mères je vais chez mes parents avec mon mari et ma fille. »
La cliente suivante, une dame dont la blondeur artificielle et le bronzage aux UV tentaient de dissimuler l’ancienneté,  a manifesté son impatience en grommelant quelques paroles indistinctes mais dont l’animosité était parfaitement compréhensible. Quelque chose comme : « Elle peut pas s’occuper de mes courses, cette feignasse, au lieu de bavasser avec les clients? »
J’ai dit au revoir à Laura. Des larmes brillaient dans ses yeux sombres.

Et moi j’ai pensé : boycott, boycott, boycott

Mai 68 et moi et moi et moi

1968, j’ai douze ans et le mois de mai n’en finit pas de s’étirer entre les cerises et l’ennui des journées immobiles.
Comme mes parents sont en grève la cour de l’école demeure vide, abandonnée.
La radio diffuse sans interruption de la musique classique. Je ne l’écoute pas. Moi j’aime les chansons, elles m’ouvrent la porte des sentiments adultes, des frissons amoureux, des larmes, des trahisons.
J’ai beau guetter de ma fenêtre, pas une voiture ne traverse le village.
Le temps semble suspendu dans la chaleur du printemps.
Mes parents vont à des réunions à Châteauroux. Je ne sais pas pourquoi mais je pressens qu’il se passe quelque chose d’important.
Et puis j’ai un amoureux. Il s’appelle Daniel, il est de Saint Benoît. Tous les soirs, vers sept heures, il vient pétarader en mobylette devant la maison.
Un soir il s’arrête devant la grille. Il m’attend. Je me faufile jusqu’à lui, le cœur battant de joie mêlée de peur. Gare à moi si mes parents me surprennent! Nous échangeons quelques mots. Il me dit que j’ai de la chance d’aller au collège, lui, il est en apprentissage. Sa famille est pauvre, il doit travailler.
Ce n’est pas un garçon pour moi. Nous le comprendrons tous les deux. Notre ébauche d’idylle tournera vite court. Pas même un baiser.

Le mois se termine. Le général revient. Mes parents sont amers.
« On s’est fait avoir » dit mon père.

L’école reprend, comme je n’ai rien fait pendant des jours et que mes pensées tournent autour de Daniel, mes notes sont basses.
Je falsifie grossièrement ma moyenne sur mon livret de fin d’année. Evidemment mes parents s’en aperçoivent et s’abat une inévitable et douloureuse punition.

En apparence rien n’a changé.
Et pourtant si. Le vent d’insoumission qui a soufflé sur la société l’a défaite de ses vieux carcans.
Quand, quelques années plus tard, je céderai avec délices et frénésie au désir amoureux, il me suffira d’aller chez un médecin pour prendre la pilule.
Je le devrai à la détermination et au courage des mouvements féministes qui, renforcés par les événements de Mai, réussiront à imposer des lois essentielles : l’accès à la contraception, le droit à l’avortement.

La liberté de mes vingt ans, ce sont les rebelles de Mai, qui me l’ont apportée.
J’en ai dévoré les fruits et savouré le nectar.
La croyant éternelle, définitivement acquise, j’ai peu songé à perfectionner le monde, laissant à d’autres, qui me semblaient plus sages que moi, le soin de gérer cette société nouvelle.
J’étais persuadée que l’humanité entière marchait vers la solidarité, la paix, la justice.

Puis, peu à peu, ma naïveté s’est effilochée. De vilains coups de canifs ont rompu la bulle.
Septembre 1973, assiégé, Salvator Allende se suicide. Soutenu par l’état américain le sinistre Pinochet installe une dictature sanglante
Juillet 1985, les services secrets français, dans une lamentable opération, tentent de couler un bateau de Greenpeace voulant s’opposer à des essais nucléaires : le Rainbow Warrior.
Mai 1993, Pierre Beregovoy met fin à ses jours et valsent des hypocrites. A tort ou à raison, ce sera pour moi le sacrifice d’un honnête homme et la fin de ma candeur politique.
Prisonnière aussi de mes propres chaînes, celles insidieuses qui avaient résisté à l’exultation du corps, à l’indépendance, aux années de fêtes, j’ai traversé les années 80, puis les premières de 90 en zigzaguant parmi les chagrins, la violence conjugale, les difficultés financières, les désillusions.

Avant qu’à nouveau ma vie ne reprenne un sens.

A l’heure où ceux qui nous tiennent lieu de penseurs, brasseurs de vent et agitateurs de vaines paroles, décortiquent, analysent et critiquent à l’aune de leurs fantasmes et délires intimes ou politiques ce qui fut une explosion de jeunesse et de liberté, je n’ai qu’un seul, absurde, regret, celui d’avoir été trop jeune pour courir dans les rues de Paris, chanter sur les barricades et lancer des pavés.

« Vivre sans temps mort et jouir sans entrave »

Et pour vous, Mai 68?

L’odieux du quotidien cathodique

Hier soir, j’ai vu des images qui m’ont choquée.
C’était, pendant un journal télévisé de la RAI, la révélation de nouveaux éléments dans l’enquête au sujet de la mort de Meredith, la jeune fille anglaise assassinée à Perugia en automne dernier.
Il était question d’un rapport sexuel qu’aurait eu la victime et dont on ne savait si elle était consentante. La caméra parcourait la chambre du crime puis s’attardait longuement sur une culotte en dentelle noire qu’une main gantée de caoutchouc balançait obligeamment.

Comment décrire le mélange de tristesse, de tendresse envers Meredith, de dégoût, de colère que j’ai ressenti à ce moment là ?

J’avais mal.
Mal pour Meredith, mal pour nous, les femmes.

J’avais envie de crier.
De crier stop à ce voyeurisme odieux, stop à cette mise en scène sordide qui utilisait la mort d’une jeune fille pour exciter les plus vils instincts de mâles en rut.
Stop à la manipulation médiatique.

J’ai éteint la télé.

Elections italiennes : la victoire du pire

Et bien voilà, c’est fait, Berlusconi revient au pouvoir.
Confortablement, sa coalition devançant largement le centre gauche mollasson de Veltroni.
Mais le vrai, double, désastre est ailleurs.
D’abord dans la disparition du Sénat comme de la Chambre des députés des représentants de Rifondazione Communista et des Verts, ce qui signifie que l’opposition à la droite dure du Cavaliere sera désormais entre les mains d’un assemblage de centristes dont certains, catholiques obnubilés par les valeurs familiales traditionnelles, sont capables de remettre en cause la laïcité et de faire obstacle à des réformes civiles comme le Pacs . Des libéraux vaguement sociaux pour contrer des libéraux pas sociaux du tout alliés à l’AN, le parti de Fini, un ex fasciste qui s’est acheté une bonne conduite pour séduire la ménagère et à la Lega Nord, le parti xénophobe de Bossi.
Car et c’est là le deuxième et terrifiant désastre c’est Bossi qui tire les marrons du feu de ce triste scrutin.
Porté par cette victoire le vieux chef malade, retourné en politique après plusieurs semaines de coma, la démarche mal assurée et la parole tremblotante mais la hargne intacte, réclame au moins deux ministères que Berlusconi ne pourra lui refuser.
Deux ministères pour un parti qui prône la haine de l’étranger et de l’Italien du sud communément surnommé « il marrochino », la sortie de l’Italie de l’Europe et la régionalisation des impôts !

Un désastre vous dis-je !

Dans un pays où la situation économique des familles se dégrade de jour en jour, où les jeunes, diplômés ou non, n’ont plus d’autre alternative que d’accepter des contrats précaires, où la mafia gangrène les institutions, détruit les entreprises et asservit les populations du sud du pays, une majorité des Italiens a décidé de renouveler sa confiance à un vieux caïman retors, un bonimenteur de foire, un escroc sans scrupule.

Mais qui sont-ils ces Italiens qui ont choisi de porter au pouvoir cette sinistre triplette: le milliardaire affairiste, le facho respectable et le raciste fier de l’être ?

Des millions d’anonymes qui espèrent encore un miracle, qui ont peur du communisme, qui tremblent pour l’avenir de leurs enfants, qui veulent frimer dans un 4×4 climatisé, des viragos « fallaciennes » qui détestent les étrangers et particulièrement les musulmans. La haine anti islam a joué un grand rôle dans ce scrutin.
Peur de l’autre.
Ostracisme
Individualisme forcené.
Car les mêmes emploient des milliers d’extracommunautaires pour s’occuper des personnes âgées. Ce sont généralement des femmes, les « badanti », venues de pays lointains où elles ont laissé maris et enfants pour gagner de quoi entretenir la famille.
Si l’on ne veut pas voir l’étranger dans la rue on est bien content de l’utiliser pour prendre soin de la grand-mère gâteuse.

Quant à l’autre Italie, solidaire (comme le prouvent les innombrables associations caritives transalpines), créative, sociale, éclairée, elle vient de recevoir un nouveau mauvais coup.
Cela lui donnera-t-il la force de combattre plus efficacement le nouvel obscurantisme, la haine raciale, le mépris, la morgue des futurs dirigeants ?

Les navrants résultats de ces élections sont un nouveau signe de la décadence éthique et morale qui frappe l’Occident.
Ce navire là sombre inéluctablement, son naufrage sera le prix de son égoïsme, de sa prétention, de son insondable bêtise.

et en prime le billet de SuperNo

A.

Je l’ai croisée dans un couloir du lycée. A son sourire j’ai compris qu’elle me cherchait.
Elle a marqué un petit temps d’arrêt, comme un oiseau qui hésite à prendre son envol. Et puis elle m’a dit :
« Je ne pourrai plus venir à votre cours de l’après-midi. »
Je lui ai répondu que c’était dommage alors elle m’a expliqué qu’à cause d’un problème de santé elle devait être hospitalisée.
« Oh ! Je suis désolée pour toi. J’espère que ce n’est pas grave. »
Elle incliné la tête, secouant ses boucles blondes. Sa bouche souriait mais je lisais dans ses grands yeux bleus comme une attente inquiète, comme un questionnement muet que je ne savais déchiffrer.
Je l’ai sentie respirer puis elle a dit :
« Je suis anorexique. »
Et moi je suis reste muette. Je n’ai pas eu tout de suite les mots pour lui exprimer ce que je ressentais : de la peine, de l’émotion, de la tendresse.
A la voir, frêle et gracile, j’avais bien pensé qu’elle pouvait souffrir de cette maladie mais cet aveu, cette confiance qu’elle m’accordait en me révélant son mal m’ont touchée.
Doucement j’ai posé ma main sur son épaule.
Je voulais par ce contact lui transmettre mon émotion et le soutien que je lui apportais.
Puis je lui ai dit qu’avoir la force de nommer sa maladie et d’entamer une thérapie était le premiers pas vers la guérison et l’un des plus difficiles.

J’ai beaucoup pensé à elle aujourd’hui et à toutes ces jeunes filles, décalées, en inadéquation avec le monde qui les entoure et dont le corps réagit avec cette inouïe puissance mortifère.