31 octobre 2007 — Au jour le jour
(Variation sur un thème de Valdo Lydeker)

Le jour où ma grand-mère a eu 45 ans, elle a signifié à son gendarme d’époux (mon grand-père) que, désormais, il pouvait « monter ses outils au grenier et les y laisser ».
Métaphore bricoleuse qui prêterait à sourire si elle n’était, ô combien, significative d’une tristesse sexuelle infinie.
Car, vous l’aviez compris, les outils en question n’étaient autres que les organes virils de mon grand-père, qui se retrouva donc condamné à la chasteté conjugale par une épouse qui, visiblement, avait peu de goût pour les galipettes matrimoniales.
Autant que je m’en souvienne quand je les ai connus, une bonne dizaine d’années plus tard, régnait entre eux une indifférence parfois teintée d’aigreur, un ressentiment muet mais palpable, un silence sans tendresse.
Que l’un ait été maladroit, trop rapide et peu attentionné ou que l’autre ait été « frigide », peu importe. Le résultat final est que les deux ont finalement été privés des infinis plaisirs de l’union sexuelle.
Vous avez certainement noté que j’encadre l’adjectif « frigide », ô le vilain mot, avec des guillemets.
Le petit Robert me précise : du latin frigiditas (froid), absence d’orgasme chez la femme.
Absence ne signifie pas impossibilité.
Absence veut dire que l’orgasme ne vient pas.
Mais avant l’émancipation sexuelle, avant la pilule, était-il facile de jouir sans contrainte ?
Fichtre non !
Entre la peur des grossesses «indésirées » et indésirables qui laissaient le choix entre un bébé que personne n’attendait et les faiseuses d’anges armées d’aiguilles à tricoter, il ne devait pas être évident de se laisser aller à la volupté.
Emancipation par contre est un joli mot. Du latin emancipatio, il signifie: action d’affranchir, ou de s’affranchir, d’une autorité, de servitudes ou de préjugés.
Car du temps de nos grand-mères, les préjugés allaient bon train dans le domaine du sexe.
Propulsé par le catholicisme, le dénigrement des plaisirs sexuels faisait des ravages sous les couettes conjugales.
L’homme qui courait le guilledou était considéré comme un séducteur.
La femme qui avait la cuisse légère était considérée comme une pute.
Quand ma grand-mère était une jeune femme, elle n’avait pas le droit de vote et l’homme était systématiquement le chef de famille.
Et puis l’émancipation féminine est arrivée, pas toute seule bien sûr, il a fallu batailler ferme.
Dans sa foulée, il y a eu l’émancipation sexuelle. Une merveille, après des siècles de pratique honteuse, le sexe sortait enfin de l’interminable couloir sombre où on l’avait confiné.
La contraception facile, la pilule, véritable révolution, ont enfin permis aux femmes de s’abandonner à la jouissance, sans l’angoisse du lendemain.
Bien sûr, les pisse-froids ont fait la gueule et la font encore.
Des mâles ont prétendu que leur virilité était bafouée par cette multiplicité d’orgasmes féminins.
Peu importe, beaucoup d’autres se sont réjouis de cette liberté nouvelle, sachant apprécier tous les bienfaits du sexe joyeux.
Mais, comme le dit Raoul Vaneigem, « La jouissance sans contrepartie est l’arme absolue de l’émancipation individuelle. »
Emancipation individuelle ?
Liberté de penser, de créer, d’être ?
« Quelle horreur ! » ont pensé les puissants, les néocons, les manipulateurs, les exploiteurs qui veulent soumettre les peuples à l’ordre marchand.
Alors, peu à peu le mot émancipation a disparu du vocabulaire courant et son concept s’est volatilisé dans l’air du temps.
Et qu’en est-il du sexe joyeux ?
28 octobre 2007 — Souvenirs souvenirs

Flânant ce matin sur quelques blogs choisis, j’ai laissé, coïncidence, deux commentaires sur la télé.
Chez Cat, inspirée par la photo d’un coin du feu convivial, j’ai écrit trois lignes sur les veillées d’antan de nos aïeux campagnards.
Quand l’hiver les voisins et amis se réunissaient devant la cheminée pour y griller des châtaignes en sirotant la piquette locale et que le conteur attitré, ou improvisé, enchantait l’assistance de ses récits. On discutait des petites choses quotidiennes, les semailles, la rigueur du temps, les nouvelles des uns et des autres (ça devait médire aussi). Parfois l’un jouait un air d’accordéon, de violon ou de vielle et l’on chantait.
Bon, ne nous laissons pas pour autant emporter par une vision idyllique de la vie paysanne de nos ancêtres. Leur existence, passée à gratter une terre qui bien souvent n’était pas la leur, était dure, ingrate, liée à la versatilité des récoltes.
Puis arriva la télé. Au début les villageois se réunirent au café pour la regarder et les chopines de gros rouge aidant, l’ambiance était fort animée.
Mais en quelques années elle se répandit dans les foyers et chacun resta chez soi, l’œil rivé au petit écran qui était supposé lui offrir une inégalable ouverture sur le monde.
Plusieurs décennies plus tard, au vu de la soupe télévisuelle proposée par les chaînes les plus regardées, on peut légitimement se demander ce qu’est devenue cette fameuse ouverture sur le monde qui a eu pour effet collatéral immédiat de fermer sa porte aux voisins.
Mais qu’elle était belle, dans mon regard d’enfant, cette première télé, arrivée chez mes parents à la fin des années soixante !
J’ignorais alors que la censure veillait au grain et que l’ORTF n’était pas exactement le lieu de la parole libérée.
Donc ce matin, j’en étais à ce stade là de ma réflexion lorsque, passant chez Swâmi pour ma visite quotidienne, je découvris, avec ravissement, « le petit train de la mémoire » des interludes de l’ORTF (qui étaient aussi nombreux que les pannes).
Et la porte des souvenirs s’est ouverte.
J’ai revu des images brouillées du générique des « Histoires sans paroles » et ô merveille bakedbeans a déniché la vidéo.

Je me suis souvenue que le premier film que j’ai vu sur notre télé, une Radiola achetée à Argenton sur Creuse, a été « Mon épouse favorite » un film américain avec Cary Grant et Irene Dunne, que j’avais a-do-ré.

Et puis chaque soir, vers sept heures, nous nous serrions tous les quatre (papa, maman, ma sœur et moi) sur le canapé de peluche grise, face au téléviseur. Il était posé sur Sa table en acajou luisant, dont les fins pieds de métal noir partaient en trapèze vers le tapis en coco rêche de la salle à manger. Et nous regardions Robin des bois, diffusé en feuilleton. Chaque épisode, que j’attendais avec impatience, durait une vingtaine de minutes. Bonheur.
Le dimanche, en fin de matinée, il était hors de question de rater. « La séquence du spectateur”.
Puis il y avait Discorama, avec la merveilleuse Denise Glaser, son visage fin et lumineux sous la frange noire, son élégance, sa voix grave, son sourire, son empathie, ses silences. Denise Glaser qui possédait ce don, si rare, d’inciter ses invités, comme ça, mine de rien, à dévoiler une part intime, sensible, authentique, d’eux-mêmes. Denise Glaser qui en donnant la parole à de jeunes artistes inconnus leur a permis d’accéder à la célébrité.
Sans facilité, ni flatterie, ni curiosité déplacée
Mais avec humour, avec intelligence, avec distinction.

Après 1975, à la suite de l’élection d’un président qui voulait incarner la rupture (tiens lui aussi c’est une manie chez eux), le fameux Giscard d’Estaing, elle sera remerciée à cause de son profond ancrage politique à gauche. Arrivée au pouvoir la clique Mitterrandiste n’aura pas l’idée de faire appel à ses talents.
A son enterrement en 1983, seules deux artistes l’accompagneront au cimetière, Barbara et Catherine Lara.
Elle avait 63 ans.
Après Discorama la télé était réduite au silence car il n’était pas question de manger en la regardant.
Elle ne reprenait vie que vers cinq heures pour le film du dimanche après-midi (toujours américain maintenant que j’y pense). J’avais onze ans, western ou comédie c’était de toute façon un régal.
Le mot fin qui s’inscrivait sur l’écran concluait aussi ma journée de téléspectatrice. Le grand film du soir m’était, à mon grand dépit, formellement interdit.
J’aime avoir des souvenirs, c’est l’inestimable cadeau du temps qui passe.

Et vous, de quelles émissions vous souvenez-vous?
30 août 2007 — Au jour le jour
Je suis née dans l’école d’un petit village, au tréfonds de la France profonde. Ce fut une chance, très tôt une idée irrépressible germa dans mon cerveau enfantin: partir. Les longues et difficiles années passées dans un internat de jeunes filles ne firent que renforcer ma détermination. J’ai étudié sans conviction l’art d’enseigner à l’école élémentaire. Je brûlais de découvrir le monde et dès que je le pus, je m’envolai vers les horizons lointains. A 22 ans, saisissant une balle au bond, je partis vivre sur la Côte d’Azur. J y suis restée 20 ans, le temps de donner la vie à mes trois enfants, d’être institutrice, d’explorer le monde enseignant, de me rebeller contre les réformes absurdes, contre les classes trop chargées, contre le cynisme de certains collègues, contre le peu d’intérêt que l’institution accorde à la souffrance des enfants, contre l’insupportable impression de non assistance à personne à danger que je ressentais face à la totale « démunition » de mes élèves. En 1999, amoureuse et excédée par le système scolaire français je décidai de prendre ma retraite et d’aller vivre en Italie. Je déclarai alors à mon inspecteur départemental (qui s’en foutait complètement):
« Je quitte l’enseignement, la déliquescence de la société française ne passera plus par moi ! ».
Depuis je vis à Bologne, j’enseigne le français dans des collèges des lycées et des entreprises et je fais des traductions
Curieuse de tout et hyperactive, je me suis toujours dépensée au sein de diverses associations sociales ou culturelles.
Créative tous azimuts, j’écris, je peins et je réalise des sculptures en terre cuite.
Je voyage, principalement en Asie.
Ma devise: Résister, Aimer, Découvrir.

Claudine Tissier, alias Céleste, née en 1956 dans un petit village berrichon, partage actuellement son temps entre l’Italie et la France.
Jamais lasse de contempler la planète et de rencontrer ses habitants, elle voyage.
Quand elle ne voyage pas elle enseigne.
Quand elle n’enseigne pas elle écrit.
Se sentant citoyenne du monde, elle aime, à travers l’écriture, dépeindre ce qui unit les êtres humains : les sentiments, les petits riens quotidiens.


