Ça arrive
C’est comme ça
Une chanson me vient en mémoire
Ainsi vont les choses
Ainsi doivent-elles aller
A la recherche d’une intention
D’un prétexte
Donner un sens au pourquoi
Regarder en arrière
L’obscurité d’un instant
La couleur qui la déchire
Le jaune sur le noir
Une plaque qui parle français
La douceur d’une voix
En filigrane
Suspendue dans le vide
L’éternité d’un moment
Trois destins se croisent
Et arrivent d’étranges choses
Ce qui doit arriver
Arrive
Antonio Benedetto (* traduit par moi)
Extrait du court métrage « Il bacio di Alice » qui, grâce aux bons soins d’Antonio, de Fabio et de tous les autres, acteurs, musiciens, copains, preneurs de son ou d’images, est presque arrivé à sa forme finale.
En attendant sa sortie sur quelque écran bienveillant, voici le trailer :
Accade
E così
Mi torna in mente una canzone
Così vanno le cose
Così devono andare
Alla ricerca di un motivo
Il pretesto
Dare senso al perché
Guardare alla schiena
Al buio di un attimo
Al colore che lo squarcia
Al giallo sul nero
Una targa che parla francese
La dolcezza di una voce
Infilzata
Appesa a un vuoto
L’eternità di un momento
3 destini si incrociano
Le strane cose accadono
Ciò che deve accadere
Accade
C’est une grande maison blanche, enfouie dans la campagne kéralaise, tout là bas, au sud de l’Inde.
Elle est un refuge pour des êtres que la vie a maltraités : des femmes abandonnées par des maris inconstants, violents ou (et) alcooliques et leurs enfants.
Quand la maison a ouvert ses portes nous n’étions pas en Inde et c’est l’association Namaste qui s’était chargée de la mettre sur pied pour nous.
Pendant plusieurs mois, grâce aux messages de nos amis de Namaste et à quelques photos, nous avons suivi à distance le déroulement des opérations.
Pour les fillettes et leurs mères nous étions des noms associés à un bien être nouveau et salvateur, nous étions une somme de roupies qui leur permettait de manger à leur faim, d’aller régulièrement à l’école, de pouvoir consulter un médecin, nous n’étions pas encore des personnes.
Et puis finalement, cet été, nous avons rencontré les premières habitantes de la demeure.
Ce fut un moment d’une incomparable émotion.
En attendant le chaos, il y a la vie.
La mienne, je l’ai toujours voulue joyeuse et quand elle ne l’a plus été, je me suis battue pour la changer.
Les nuages s’amoncellent et le fascisme rampe en bavant sur les futures ruines du néo-libéralisme. La résistance s’impose mais elle n’est pas pour moi synonyme de tristesse.
On peut aussi se battre en s’amusant.
En créant.
« Mon travail dans la banque… me dit Antonio en soupirant… bé, je le fais passer avec tout ça ! »
Tout ça, c’est le roman qu’il a écrit « E’ tardi cazzo » (Giraldi editore - Bologna 2004), le court métrage décapant qu’il en a tiré « Vengo dal Rock » et « Il bacio di Alice », celui qu’il tourne en ce moment avec Fabio dans le rôle du chef opérateur et monteur.
Luca dessine les scènes et les affiches, Massimo prend le son, Martina et Enrico interprètent leurs personnages
moi je suis la ciakgirl (histoire de participer) et entre deux prises je chante Brassens avec Luca ou je cause physique quantique avec Jacopo (chercheur en physique nucléaire, ceci explique cela).
Les personnages d’Antonio, trentenaires d’aujourd’hui, sont confrontés à la précarité.
Reflex, le protagoniste de « Vengo dal Rock », arrive en retard à un entretien d’embauche, Enrico, celui du « Bacio di Alice », cumule deux emplois : la journée à la banque, le soir dans un bar. Car aujourd’hui, à Bologne, un salaire ne suffit pas pour louer un appartement où vivre seul.
Commencé samedi dernier à huit heures du matin en bas de chez Antonio, le tournage s’est poursuivi toute la journée dans les rues de Bologne, sur les places et dans le marché de Nöel.
Dimanche, loin de la ville et sous une fine pluie qui, bien que glacée, faisait la joie de notre réalisateur (faute de faire celle de l’équipe qui tapait ses pieds gelés sur le gravier), nous avons passé l’essentiel de la journée dans un cimetière (à l’exception de la pause gastronomique dans la trattoria du village).
Les soirées de lundi et mardi ont été consacrées au visionnage des rushes, ce qui, Fabio et Antonio n’étant pas entièrement satisfaits, nous a valu de retourner au cimetière mercredi après-midi. Pas de bol, il ne pleuvait pas et en plus de la gestion du ciak, j’ai dû passer deux heures à asperger Martina et Enrico, ce qui fait que j’ai mouillé mes gants et que mes petits doigts raidis par la bise avaient du mal à tenir mon outil de travail du moment : le stylo.
Mais le coucher de soleil sur la pianura fut une vraie merveille.
Hier soir, jeudi, l’action se déroulait dans un bar, avec consommateurs (dont deux un tantinet acariâtres) et musiciens copains. La bière aidant, le tournage s’est éternisé et nous avons regagné nos pénates à une heure fort avancée.
Demain ça continue, youpi !
Ci-dessous, en cadeau, « Vengo dal rock », le précédent court métrage d’Antonio Benedetto. Il est en italien, mais facilement compréhensible (du moins dans les grandes lignes), et on voit très bien Bologne.
Depuis que je l’ai entendue, la nouvelle m’obsède. Je n’arrive pas à m’en défaire. Elle a jeté sur mes pensées une brume que rien ne dissipe.
Sa monstrueuse énormité me déroute et m’effraie. J’aimerais me réveiller et apprendre que ce n’était qu’une erreur, que les scientifiques se sont trompés, ou qu’il n’est pas trop tard pour sauver des flots les cités qui, bientôt, seront submergées.
Bombay, New York, Hô Chi Minh-Ville, Calcutta, Shanghai, Miami, Lagos, Abidjan, Djakarta, Alexandrie, Bangkok
Bangkok, la ville des anges, sera la première à subir la montée des eaux. Celle-ci a déjà commencé alors que le sol de la métropole, épuisé par les récents et gigantesques travaux de constructions, s’enfonce irrésistiblement.
Dans quinze ans, l’eau envahira la ville. Les klongs déborderont, entrainant dans les tourbillons du Chao Praya, les débris des maisons et des temples de bois, les planches, les pilotis.
Que restera-t-il de ce naufrage ?
Les toits dorés du grand palais ? Le temple de la montagne d’or, posé sur sa colline ? Le « sky train » qui surplombera l’onde brune, sale, boueuse, chargée des restes pitoyables de la splendeur passée.
Et le grand Boudha couché, dormira-t-il au fond de l’eau, impassible et serein ?
Les six millions d’habitants devront trouver refuge ailleurs, quitter leurs demeures au bord du fleuve, leurs cabanes de planches, leurs immeubles bondés, leurs édifices récemment construits et qui font la fierté du pays.
Ils auront abandonné leurs objets quotidiens, leurs souvenirs, leurs lieux sacrés, leurs écoles, leurs échoppes.
Je me souviens du tsunami, de cette vague immense devant laquelle nous avons fui, éberlués par sa puissance.
Je me souviens de la colline où nous étions réfugiés, et d’avoir cette nuit là pensé à la fin du monde.
Je ne la croyais pas si proche.
Alors que m’importent les chamailleries, les élucubrations politiques, les discours creux, les méchancetés gratuites, ce ne sont que billevesées, gouttelettes d’eau saumâtre, vaines gesticulations.
Changer chacun quelque chose dans son mode de vie, être solidaires de ceux qui verront leurs vies réduites à néant, me semble être la priorité totale et absolue.
Des petits vieillards proprets et légèrement tremblotants qui disent qu’ils ne savaient pas ou que ce n’était pas de leur faute ou encore qu’ils n’ont fait qu’obéir.
Pourtant, entre 1975 et 1979, fanatisés par une monstrueuse idéologie, ils ont mené à la mort près de deux millions de leurs compatriotes, soit un quart de la population du Cambodge.
Prônant un retour obligatoire à la terre, ils ont vidé les villes de leurs habitants.
Des milliers de déportés.
Le travail forcé.
Les écoles closes.
Les enfants gardes-chiourme.
L’élite intellectuelle exécutée.
La mort battant la campagne.
Le communisme interprété par des cons sanguinaires.
Aujourd’hui la justice les a rattrapés.
Trente ans après.
Oh, ils n’étaient pas cachés, pas même discrets. Polpot, leur chef, a déjà quitté le monde des vivants, paisiblement il y a quelques années. Eux, ils vieillissaient tout simplement.
Alors pourquoi avoir tant attendu ?
Et bien parce que ce procès, personne ne le voulait.
Les gouvernants cambodgiens ne souhaitaient pas d’ingérence internationale dans leur paquet de linge sale.
Le régime de Polpot entretenait d’excellents rapports avec la Chine et personne n’avait envie de froisser les dirigeants de l’empire du milieu. Position qui ne change guère au fil des ans, intérêts géopolitiques et économiques aidant, la communauté internationale s’accommode assez bien d’innombrables entorses aux droits de l’homme made in China et de soutiens éhontés apportés par un gouvernement peu regardant sur la moralité de ses alliés. Je serais d’ailleurs fort étonnée que le président français, lors de son prochain voyage, fasse autre chose que des ronds de jambes et des courbettes destinés à fourguer des Airbus et des TGV.
Les Etats-Unis, stratèges éclairés comme chacun sait, ont, au début du régime de Polpot, considéré que les khmers rouges pourraient leur être utiles pour agir contre le Vietnam qui à l’époque était prosoviétique et ils n’avaient pas envie eux non plus de déballer les fonds de poubelle de la diplomatie.
Et enfin parce que l’ONU, de façon tout à fait choquante et incompréhensible, a permis aux Khmers rouges de garder leur siège à New York, bien après qu’ils aient quitté le pouvoir.
Le peuple cambodgien quant à lui, massacré, meurtri, affamé, ruiné, privé de toute une génération d’intellectuels, sauvagement exécutés, ayant un pays entier à reconstruire et les mains vides a eu d’autres soucis que d’organiser un procès.
Et puis finalement on les juge.
Je lis dans un article de Jérôme Boruszewski, qui écrit du Cambodge, que ce procès, qui coûte très cher (56,3 millions de dollars prévus), n’est pas soutenu par la population.
« Les nombreux anciens Khmers rouges des environs de Pailin, aujourd’hui des agriculteurs peu fortunées comme Sok Sem, auraient préféré construire des écoles et des routes. May Sarat, une ancienne combattante communiste, aurait aimé que cet argent serve à combattre la corruption qui gangrène sa région. Thong Thon, un ancien officier de l’armée rouge de Pailin, trouve la note un peu salée pour simplement se rappeler un passé douloureux et établir des documents de mémoire. »
Car les préoccupations des Cambodgiens sont ailleurs. Ils veulent avoir un toit, à manger et du travail.
Le Cambodge est un pauvre, très pauvre. Les champs sont encore truffés de mines. Le système de santé est presque inexistant.
A Poipet, ville frontière avec la Thaïlande, les enfants mendiants nous entourent, et s’attachent à nos pas. Les touristes thais, se pressent dans les rues, ils viennent jouer au casino ou assouvir leurs pulsions sur de la tendre chair juvénile. La ville pue le vice et l’argent sale.
D’autres touristes sillonnent les rues de Siem Rep, venus pour visiter Angkor, ils se déplacent dans des vans munis d’air conditionné et logent dans des hôtels luxueux. Une illusion de richesse pour les habitants des environs qui rejoignent la ville pour survivre. A peine avons-nous fini de déjeuner dans un modeste estaminet du marché que des enfants se précipitent pour s’emparer des reliefs de notre repas.
Alors le procès…
Cette violence inouïe des khmers rouges, je la retrouve sur les murs d’Angkor Vat gravée dans la pierre depuis des siècles, long défilé de soldats massacrant, pillant, brûlant.
Comme je décèle sur les visages des femmes assises derrière les étals du marché le sourire énigmatique des silencieuses apsaras qui ornent les bas reliefs et les niches.
Les enfants que les khmers rouges avaient transformés en bourreaux ont aujourd’hui quarante ans, leurs victimes sont âgées, la jeune génération est innocente.
Ne pas fouiller le passé, ne pas raviver les plaies, ne pas risquer la vengeance est peut-être aussi une preuve de sagesse, je ne sais pas.