Pourquoi Lady Céleste ne regagna jamais son manoir du Yorkshire (3)
Episode 3
Radha et Krishna
“La lune seule
Dans l’étreinte de la nuit … »
Radha chante, Radha danse et les hommes la regardent.
Alanguis sur des coussins, ils suivent de leurs yeux lourds de désir les ondulations du corps de la danseuse.
« Un désir nocturne chantait sa complainte… »
Elle danse, après, peut-être devra-t-elle offrir à l’un ou plusieurs de ces spectateurs dont l’alcool embrume les esprits et aiguise les sens, les trésors de son corps.

« Un souffle de vent… »
Il vient d’arriver, avant même de le voir elle avait senti sa présence et la chaleur de son regard. Il prend place parmi les hommes, à sa place habituelle. Il ne leur parlera pas, boira en silence, sans la quitter des yeux, puis repartira dans la nuit et à mesure que le bruit de son pas décroîtra elle sentira son cœur se vider.
« Surveillé par l’éclat astral
Un désir nocturne chantait sa complainte… »
Elle tourbillonne se cabre, se déhanche, dessine de ses doigts fins l’histoire de Radha et Krishna.
« Un inconnu surgit de nulle part
Et lui dit : je t’aime … »
Elle lui dédie la déclaration.
Elle, Radha, danseuse et courtisane, dont la danse et le corps sont à vendre au plus offrant, au plus riche, à celui ou ceux que choisit la veille Parvati, aime l’homme au regard de feu, le beau, le riche Krishna que le veuvage a conduit en ce lieu de plaisir.
On le disait inconsolable, mais voilà que ses regards la brûlent, la consument, et que, chaque soir, il est là et la contemple.
Elle ne danse plus que pour lui.
« En rythme se balançait la jolie Radha »
La vieille Parvati, fixe sur Krishna un regard avide, elle attend qu’il se décide, plus longue sera l’attente, plus haut sera le prix.
« Mon amour, j’ai peur… »
Elle imagine les mains de l’homme sur sa peau. Elle prie le dieu Krishna de lui accorder cet homme, si beau, comme une revanche sur son enfance bafouée, sur ces années à apprendre la danse, sur tous ces hommes qui ont possédé son corps expert à l’amour.
La passion érotique, Shringâra, elle en connaît tous les secrets et dans l’alcôve elle leur arrache des hurlements de fauves.

« Aime-moi »
Sous la lune Radha capitule et s’abandonne à Krishna.
« Sur les rives de la Yamuna
Krishna et Radha dansent l’amour
Assoiffés, le cœur dévoré par la passion
Radha et Krishna dansent l’amour »
Et Radha, regardant l’homme qui bouleverse son sein, en elle-même prie:
« Je n’ai jamais désiré la lune
Je n’ai jamais couru après les étoiles
Je ne me suis jamais plainte
J’ai dissimulé chacune de mes peines
J’ai repoussé d’un rire chaque raillerie
J’ai étreint des épines
Qui m’ont blessée en s’épanouissant
Chaque fois que j’ai prié
Le seigneur
C’est toi que j’ai demandé »
La musique se tait.
Elle s’affaisse sur le sol, la tête baissée.
L’homme se lève, il va partir. Mais non, il se dirige vers la vieille Parvati, s’assied à ses côtés. Ils discutent et le cœur de Radha résonne dans sa poitrine « Chaque fois que j’ai prié, c’était toi que je demandais ».
Il se lève.
Radha a toujours les yeux baissés, les lever serait un affront. Elle ne devine plus la présence de l’homme et la tristesse l’envahit « A chaque fois que j’ai prié c’était toi que je demandais… »
Mais le miracle s’accomplit. La vieille Parvati l’appelle, ses yeux brillent et sa bourse est pleine, la transaction a été bonne. Elle lui enjoint de se rendre au salon turquoise où un homme l’attend.
Un frisson parcourt le ventre de Radha et sa bouche s’assèche. Elle maitrise son pas pour ne pas courir le long du couloir pavé dont les miroirs lui reflètent son image.
Ils sont face à face.
Krishna et Radha
Radha et Krishna.
Les dieux sont humains et les humains sont dieux.

Elle tremble.
Il frissonne de désir.
Veut-il qu’elle danse pour lui ?
Non, c’est elle qu’il veut, et il détache doucement le voile des cheveux, déroule le sari de danse, qui tombe aux pieds de Radha.
Elle est nue, parée de ses bijoux, mais aujourd’hui ce n’est pas elle qui caresse, c’est l’homme, dont la bouche parcourt son visage, s’attarde sur ses lèvres qui s’entrouvrent. Le baiser se déploie, emportant au loin la misère de l’enfance, le long apprentissage du métier de courtisane.
D’une main il défait le nœud de son dhotî et le tissu glisse le long des jambes.
Puis il retire sa chemise blanche.
Il est nu.
« A chaque fois que j’ai prié c’était toi que je demandais… »
Il la soulève du sol, l’allonge sur les coussins moelleux, enfouit sa bouche dans la chaleur de son aine.
Sa langue parcourt suavement le yoni baigné de suc, s’enfonce dans les douces profondeurs. Et ses belles mains soyeuses dessinent sur ses seins de lascives arabesques.
Elle caresse ses cheveux, les laissant glisser entre ses doigts, les tirant légèrement quand le plaisir la parcourt.
Sa langue descend, glisse sur la tendre peau qui sépare le yoni de l’anus et, pendant que son doigt pénètre son ventre palpitant de joie, il y pose sa bouche gourmande.
Elle ondule et soupire sous ses caresses.
Elle est la première femme, il est le premier homme.
Elle renaît, son corps jubile et s’impatiente dans l’attente du lingam.
Elle arrache à son ventre la bouche ensorceleuse, relève la tête de Krishna.
Ils se regardent longuement retenant le désir.
Puis il s’allonge sur elle et son lingam, dur comme la pierre et tendre comme la jeune racine d’un arbre, s’enfonce dans le yoni.
Ils sont collés l’un à l’autre, ne forment plus qu’un corps qui ondoie et se tord, se cabre.
Elle noue ses jambes autour de sa taille.
Crie.
Crie encore.
Hulule.
Chante.
Exulte.
Se répand en eau claire.
Un spasme le traverse quand du lingam sort la semence.

Ils sont immobiles. Elle est couchée sous lui et, appuyé sur les coudes il la contemple.
Il lui dit que jamais plus elle n’appartiendra à un autre que lui.
Elle lui sourit tristement. Comme cela pourrait-il être ? Aurait-il oublié qui elle est ?
Non, il le sait.
Mais il a aussi su, dès la première fois où il l’a vue danser, qu’ils n’existaient, lui Krishna et elle Radha, que l’un pour l’autre.
Que les dieux le savaient qui avaient choisi leurs prénoms.
Qu’il a dans les plis de son dhotî, une bourse bien remplie que la vieille et cupide Parvati ne saura refuser.
Qu’ils vont partir.
Qu’ils iront se cacher chez un ami, un médecin anglais, à côté de Madurai.
Qu’ils seront pauvres.
Qu’ils seront libres.
Alors elle ne dit mot de peur de rompre le rêve, se lève et enveloppe dans un tissu un sari de soie vert, une brosse pour ses cheveux quelques bijoux qu’ils pourront vendre.
« Allons, lui dit-elle, je suis prête. »






