Episode 1
Prélude
Lorsque le boy aux pieds nus déposa une tasse de thé devant Lady Céleste, celle-ci pensa avec effroi que son flegme britannique ne résisterait pas à cette nouvelle épreuve. Elle allait se mettre à pleurer, ou à crier. Et le boy aux pieds nus la regarderait en écarquillant ses yeux ronds, puis quand elle lui hurlerait de disparaître, il tournerait les talons et rien n’aurait changé.
Lady Céleste ne voulait pas, combien de fois l’avait-elle déjà expliqué au boy aux pieds nus et à Radha, cette femme à la peau presque noire, une jeune veuve avait dit Benjamin qui s’occupait de la maison et qui balançait la tête de droite à gauche chaque fois que Lady Céleste tentait de lui faire comprendre quelque chose ? Elle ne voulait pas d’un thé brulant cuit avec du lait et aromatisé à la cardamone, elle voulait un thé normal, anglais, doré, dans lequel elle verserait délicatement une goutte de lait qu’elle regarderait devenir nuage.
Elle se ressaisit d’un spasme, redressa sa colonne vertébrale, assise, bien droite sur le bord du fauteuil, ne jamais montrer aux domestiques la moindre faiblesse, l’engeance aurait tôt fait d’en profiter.
Elle congédia le boy d’un mouvement de la main, à quoi bon parler, de toute façon il ne connaissait que deux mots d’anglais, et se laissa aller contre le dossier du fauteuil.
Elle avait chaud, elle avait mal à la tête, elle était excédée, et pressentant que rien dans les jours qui venaient ne pourrait adoucir son sort, elle se dit que cette période était décidément la pire de sa vie.

Elle repassa mentalement la suite des funestes événements qui avaient fait qu’elle, Lady Ratcliff, que tous nommaient affectueusement, du moins le croyait-elle, Lady Céleste, digne épouse de Lord Adrian Ratcliffe, quatrième du nom, se trouvait actuellement dans un minable bungalow, au fin fond des Indes britanniques, sans espoir de pouvoir s’en échapper avant de longues semaines.
Il n’était pas exagéré de dire que le destin s’était acharné.
Tout avait commencé quand Lord Ratcliffe, quatrième du nom, s’était mis en tête d’aller rendre visite à son frère Benjamin, un hurluberlu inconséquent, qui après avoir étudié la médecine avait fait l’invraisemblable choix d’aller la pratiquer dans le sud de l’Inde.
Non content d’avoir claqué le portail du manoir familial, il avait de surcroît consacré une partie de son héritage à la construction d’un hôpital, où il soignait, gratuitement, non pas les dévoués sujets de Sa Majesté qui officiaient sur ces terres lointaines afin d’apporter à ses autochtones les bienfaits de la civilisation anglaise, mais les indiens, pauvres, sales et rongés par les maladies.
C’était pousser la charité chrétienne bien au-delà des limites tacitement respectées par les bons fidèles.
D’autant que, comme Lady Céleste avait pu le constater, son beau frère ne tentait aucunement de convaincre ses patients de se rallier au christianisme, bien au contraire il tenait des discours exaltés sur l’hindouisme, une étrange et archaïque religion peuplée d’une kyrielle de dieux et de déesses à demi-nus, voir même complètement, comme en attestaient les façades des temples.
Donc, ô surprise, son époux, le gros Lord Ratcliffe, dont la puissance de l’imagination n’avait jamais frappé qui que ce soit, et pour cause, avait soudain pris la décision de ce voyage.

Elle avait eut beau protester, et prié de toute son âme pour que le projet ne soit jamais mis à exécution, rien n’avait entaché la détermination du Lord, bien décidé de faire d’une pierre deux coups en allant aussi parader dans les salons diplomatiques de Bombay, où l’absence de sa femme aurait pu provoquer la médisance.
Non pas que le couple fut particulièrement soudé. En dehors des exigences sociales dues à leur rang, et où la grâce émaciée, la blondeur, la transparence du teint pâle, l’azur des yeux, alliés à l’élégance légèrement austère du maintien – et à une certaine froideur qui éloignait les importuns – de Lady Céleste complétait à merveille une fâcheuse tendance aux débordements verbaux que provoquaient les excès de whisky de Lord Ratcliffe, les époux étaient parfaitement indifférents l’un à l’autre.
N’ayant ni l’un ni l’autre choisi cette union, leurs différences avaient eut tôt fait de les séparer.
Bon vivant porté sur la bonne chère, l’alcool et les plaisirs de la chair Lord Ratcliffe s’était très vite éloigné de son épouse. Il aimait les femmes brunes, bien en chair, joyeuses et généreuses de leurs appâts, la sienne était blonde, maigre, pincée et ne possédait pas la moindre aptitude à satisfaire son goût, presque immodéré, des jeux sexuels.
La nuit de noce avait consisté en une bataille féroce, lady Céleste agrippée à une chemise de nuit longue qu’elle avait catégoriquement refusé d’enlever, ne cédant à aucune de ces cajoleries qui faisaient le bonheur des amantes du Lord.
Ni les baisers, ni les tentatives de caresses n’avaient entamé la détermination d’une jeune épouse grandie dans un couvent et à qui, la veille du mariage la génitrice avait fait un bref discours pour lui expliquer que son mari allait se livrer sur elle à des activités surprenantes, qu’il lui serait de son devoir de les accepter, mais en veillant à ce que sa pudeur reste sauve, son honneur en dépendait.
« Perdre mon honneur ? Jamais » s’était elle répété dans sa tête, tirant sur le tissu de la chemise et serrant fortement les cuisses.
A la fin, n’y tenant plus, le Lord, malgré tout fort excité par l’idée de la défloraison, et dont le membre, à force d’être dur en était devenu presque douloureux, avait plaqué la récalcitrante sur le lit, remonté brutalement la chemise en dentelle de Calais sur le ventre blanc et écarté les cuisses d’un genou conquérant. Puis, fichant d’un puissant mouvement de rein son sexe avide dans des profondeurs hostiles il avait accompli en ahanant une courte série de va et vient avant de s’effondrer de tout son poids sur le corps révulsé de Lady Céleste qui se mordait la lèvre pour ne pas hurler de rage, de douleur et de dégoût.
En gros porc qu’il était le Lord venait pour la première fois de violer Lady Céleste.
Elle en garda à jamais, et comme on la comprend, une haine farouche du devoir conjugal et une vive répulsion à l’égard de l’homme qu’une bande d’aristocrates sans cœur avait décidé de lui attribuer, ad vitam aeternam.
Dieu merci, la rapide naissance d’un héritier mâle vint mettre le point final aux agissements nocturnes du Lord.
Délivrée du supplice, Lady Céleste s’installa dans son rôle de maitresse de maison, y trouva quelques plaisirs, vieillit, et se dessécha. A près de quarante ans, elle était encore belle, du moins elle aurait pu l’être si le bonheur avait inondé ses traits, si elle avait été moins rigide, moins prude et moins froide.
Regardant par la fenêtre de sa chambre elle vit Krishna, le jardinier, longer la bordure de palmiers en direction des dépendances des domestiques, c’était l’heure de la sieste, indispensable tant la chaleur était forte et, probablement, il allait se reposer. Comme ses semblables cet homme n’avait aucune pudeur, son seul vêtement était un long tissu noué autour de la taille, qu’il relevait à hauteur des genoux, dévoilant ses jambes brunes, quand il travaillait dans le jardin.
Elle détourna immédiatement le regard et reprit le fil de ses pensées amères.

A l’occasion de l’interminable traversée en paquebot il s’avéra qu’entre la mer et elle existait une incompatibilité totale, et tandis que Lord Ratcliffe se pavanait sur le pont et dans les salons, elle vomissait ses tripes et son âme dans sa cabine.
Enfin, la porte de l’Inde se profila à l’horizon et le navire atteignit Bombay.

Asphyxiée par les fortes odeurs qui emplissaient la ville, où se répandaient dans l’air brûlant des relents de nourritures avariées mêlés aux effluves de fleurs fanées, d’eau croupissante, d’excréments desséchés, de déjections bovines et d’encens, assourdie par les bruits d’une foule dépenaillée, sale et d’une hallucinante pauvreté, exténuée par des jours et des jours de mal de mer, Lady Céleste prit immédiatement l’Inde en horreur.
Du moins le peu qu’elle en vit, car une voiture les avait, toutes fenêtres closes, portés au Palais du Gouverneur, où, sans pratiquement en sortir, ils avaient passé quelques semaines plutôt agréables en compagnie de la meilleure société britannique du Raj.
Las, il avait bien fallu prendre le chemin du sud pour rendre visite à Benjamin. Malgré ses supplications, Lady Céleste escortée de Betty, son indispensable femme de chambre, avait dû entreprendre ce nouveau voyage.

En train, d’abord, et à travers les persiennes soigneusement baissées elle avait vu défiler des montagnes, des plaines arides parsemées de villages de huttes de palme, dont les entrailles sombres vomissaient des enfants rachitiques et nus, des femmes drapées dans des saris dont les couleurs criardes, violentes, contrastaient sur les peaux brunes (Lady Céleste n’aimait que le bleu azur assorti à ses yeux et le gris pâle), des hommes en jupe, des vieillardes décharnées dans des haillons blancs, toute une population primitive aux yeux de l’anglaise blonde qui une fois une encore louât le courage et la grandeur d’âme des britanniques qui sauveraient ces pauvres êtres de leur triste condition. Dieu merci, l’Empire veillait !
Aux plaines succédèrent les rizières où trimaient des femmes aux dos courbés, taches de couleurs dans le vert brillant. Les vaches flânaient en liberté, les singes couraient le long du train et tout là haut tournaient sans fin les corbeaux de mauvais augure.
Fut-ce à cause d’eux que tous les malheurs se succédèrent ?
Toujours est-il qu’à peine étaient-ils installés dans le bungalow (que Lady Céleste qualifiait de minable mais qui en réalité était charmant, aéré, frais, spacieux et entouré d’un superbe jardin), que Betty, prise de fièvres dût s’aliter, Benjamin diagnostiqua la malaria et fit part de son inquiétude quant au futur de la malade.
Il enjoignit alors, dans la langue locale, le tamil qu’il maitrisait plutôt bien à Radha, de s’occuper du service de Lady Céleste qui refusa sur le champ toute aide indigène, seul le boy pourrait lui apporter de la nourriture, car s’il était pieds nus, du moins portait-il une tenue décente composée d’un pantalon et d’une chemise de Benjamin.
Exactement trois jours plus tard, alors que Betty, gisait à demi inconsciente dans une chambre et que Lady Céleste bouillait à petit feu dans la sienne, baignant dans ses vêtements trempés de sueur et ses bas en soie collés à ses jambes comme de gigantesques ventouses Lord Ratcliffe, toujours à la hauteur des circonstances, chuta misérablement de cheval et se brisa les os du bassin. Il était donc lui aussi immobilisé, pour de longues, très longues semaines.


