Douce France, pensées vagabondes

Traverser la France du  nord au sud, c’est comme feuilleter mon livre d’histoire géographie de l’école primaire, un recueil de spécialités gastronomiques, un précis de littérature.
Mes pensées vagabondent et s’enchaînent, certaines, fugaces, tourbillonnement et s’envolent, d’autres s’installent, ravivant ma mémoire.

A peine passée la frontière,  laissant derrière nous la bourgeoise Tournai, (sa magnifique cathédrale et ses rues pavées) où pendant quatre jours j’ai interprété avec enthousiasme et sans relâche un de mes rôles favoris, celui de mère , l’autoroute qui contourne Lille propose, entre autres, la direction de Roubaix.
Roubaix! Les filatures, les usines de vêtements, les ouvrières, le tissu qui glisse sous le pied de biche, le mouvement hypnotisant de l’aiguille, son tac-à-tac entêtant.  Des vies entières penchées sur les machines avant que des grands patrons défendant les intérêts des actionnaires ne décident de délocaliser. Allez, maintenant on va faire bosser les Chinoises, ou les Indiennes, peu importe pourvu qu’on puisse les faire trimer cinquante heures par semaine, sans jamais leur filer de vacances et en les payant une misère. En langage patronal ça s’appelle « économiser les charges sociales ». Décortiquons les mots, pourquoi « charges »? Sans  employés une entreprise meurt, elle devrait donc, logiquement, tout faire pour que celles et ceux qui lui permettent d’exister travaillent et vivent dans de bonnes conditions.
Frédéric Lordon  a raison, détruire la libéralisation financière, fermer la bourse. Il y a d’autres solutions, autogestion, coopératisme, mutualisme. Enfin, le mutualisme d’avant, quand les mutuelles n’étaient pas cotées en bourse.
Parfois on s’imagine que l’on progresse et puis non, on s’est embarqués sur une mauvaise voie, on a délaissé la bonne pour s’engouffrer sur celle qui mène quelques uns au profit et beaucoup à la soumission, si ce n’est la servitude.  Stop! S’arrêter. Faire demi-tour. Emprunter le bon chemin, celui qui permet d’accéder à la justice sociale, à l’égalité.
Le travail n’est pas une valeur, c’est un moyen.

À  droite direction Arras et une chansonnette  surgit de ma mémoire.
« Avec l’ami Bidasse
On ne se quitte jamais,
Attendu qu’on est
Tous deux natifs d’Arras-se,
Chef-lieu du Pas de Calais
»
Papa conduit, maman est à ses côtés, Annie et moi nous partageons la banquette arrière. La 403 tire vaillamment la caravane, une Escargot, toute ronde, avec un toit soulevant jaune. Mes parents sont jeunes, joyeux. Nous chantons. « Au gré, vive la rose », « Perrine était servante » «  Elle descend de la montagne à cheval, Elle descend de la montagne à cheval, Elle descend de la montagne, Elle descend de la montagne, Elle descend de la montagne à cheval, Singing I, I, Yuppee youppee I, Singing I, I, Yuppee youppee I, Singing I, I, Yuppee, I, I, YuppeeI, I, Yuppee Yuppee, I
(rigolo, cherchant la chanson sur Internet je viens de découvrir que le refrain est en anglais, pendant mes années d’enfance j’ai chanté des centaines de fois et à tue tête Sini aïe, aïe, youpi youpi aïe, attribuant à la chanson de vagues origine mongoles, le cheval peut-être)
Puis maman, de sa voix claire, entonne  « Les Rose blanches » et j’ai les larmes aux yeux. « L’ami Bidasse » les sèche bien vite.
L’ami bidasse c’est le troufion du temps du service militaire obligatoire, le jeunot au garde-à-vous,  le doigt sur la couture du pantalon. « A vos ordres mon lieutenant !», des kilomètres à pied ployant sous le bardas, les blagues de chambrées, les bitures dans les bars glauques de villes de garnison.
Il paraît que ça faisait des hommes. Des hommes morts aussi quand la France envoyait ses enfants au casse-pipe. De gré ou de force. Tue ou crève.

Avant de faire l’armée, comme on disait, les jeunes hommes de dix-huit ans étaient conscrits. Et ils faisaient une fête, avec un bal pour pouvoir embrasser les filles. A Parnac, il déroulait ses flonflons, accordéon, guitare et batterie, dans la salle de chez Delaune. Le chanteur, agrippé au pied du micro, interprétait les rengaines de l’époque et des airs de musette.  Ça sentait la sueur, la cigarette et le mauvais vin rouge mais qu’importe, le village s’amusait, célébrant le passage à l’âge adulte de ses garçons.

Mais voilà que dans un bruit de chaîne apparaissent, maigres, pieds nus, en chemise et la corde au cou, les bourgeois de Calais. Dans leurs mains les clés de la ville.  Comme l’a exigé l’Anglais. Six hommes en sacrifice pour sauver les habitants de Calais. Sur l’image de mon livre d’histoire, les hommes se prosternent devant le roi. Casqué et cuirassé, il est assis sur le trône, la mine cruelle. Mais, à ses côtés la reine, penchée vers son oreille, le supplie de gracier les hommes. Il accepte.
Philippa et et les bourgeois prennent place dans ma mémoire. Catégorie héros.

Mais aujourd’hui, à Calais, raconte Marie Barbier « J’ai vu des demandeurs d’asile, des mineurs, des malades dormir à la rue, dans des parcs ou des squats insalubres. J’ai entendu ces gens me raconter les raids policiers plusieurs fois par jours, pour les déloger, les apeurer, les faire fuir (…) A Calais, plus personne ne respire« . -Douce France!-

Menthe et caramel, la bêtise de Cambrai  renvoie les bourgeois de Calais dans les tréfonds de ma mémoire. Des années que je n’ai pas savouré une bêtise. Croustillante, fondante. Quoiqu’il en soit, joli nom!

Saint Quentin, Quentin de la Tour, La Pompadour,  protectrice  des philosophes  du Siècle des Lumières. « Dans le fond de son cœur, disait Voltaire, elle était des nôtres ; elle protégeait les lettres autant qu’elle pouvait».
Brillante et légère, comme une bulle. On raconte que c’est sur son sein que fut moulée la première coupe à Champagne.

Champagne justement, nous entrons dans sa région…

à suivre…

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