Je me souviens de son regard baissé…

Je me souviens de son regard baissé, de sa discrétion de jeune fille sage,  de sa silhouette élancée, de son beau visage, de sa peau claire. C’est elle, plus que sa beauté ou que son niveau d’études qui était son principal atout. Grâce à ce teint pâle on lui avait trouvé un bon parti. Un jeune homme de Delhi, fils d’une famille aisée appartenant, elle aussi, à la caste des guerriers.

La photo montrait un garçon moderne, posant en jean devant une moto rutilante.
Par l’intermédiaire d’une marieuse et à la suite de diverses tractations portant sur le montant de la dot, la date du mariage avait été fixée à l’hiver.
La nouvelle famille s’était engagée à lui permettre de continuer ses études, du moins jusqu’à ce qu’elle ne soit fécondée.
Bientôt, elle quitterait ses parents, leur maison, le village.

Quelques semaines plus tard, nous avons appris sa mort. Elle s’était suicidée en avalant du poison. Elle était enceinte. Elle avait dix-huit ans.

Enceinte ? Mais de qui ? Certainement pas du fiancé. Ils ne s’étaient croisés qu’une seule fois, en présence des deux familles.
Enceinte, le mariage devenait impossible. Pas seulement celui-ci. Tous les mariages. Personne n’épouse une jeune fille enceinte. Le déshonneur s’abat sur la famille. La « coupable » n’y a plus sa place.
Partir, mais où ? Comment ? Où peut se réfugier une jeune fille indienne enceinte ? Dans les villes, il y a peut-être des centres d’accueil, des associations. Mais au village il n’y a rien. Seulement les regards suspicieux des voisines devant le sein qui gonfle, le ventre qui s’arrondit, la mine de papier mâché.

Et la famille outragée, ce déshonneur qu’il allait falloir subir, comme une blessure purulente !

Du poison, il y a dans toutes les maisons, pour tuer les rats. Il suffit d’en avaler une bonne dose.
C’est pratique le poison, on ne peut jamais savoir qui l’a mélangé au riz ou dilué dans le chai. Qui a décidé.

Des heures de souffrance, insoutenable, horrible, le sang qui jaillit par tous les orifices et le cœur qui se paralyse.

Enceinte, mais de qui ? Elle ne fréquentait aucun garçon, aucun homme. Le matin, elle prenait le bus pour aller au College, un établissement réservé aux jeunes-filles. Les cours finis, elle rentrait à la maison et n’en sortait plus.
Chez elle, elle n’était jamais seule. La deuxième femme du père, la concubine, la paysanne qu’il avait engrossée et ramenée au foyer conjugal, imposant sa présence à sa femme et ses enfants et qui désormais servait d’esclave, effectuant tous les travaux ménagers, la créature effacée et soumise au maître, était toujours au foyer.

Imaginer un amoureux, des rendez-vous secrets et passionnés, des baisers, des corps qui exultent et des instants de bonheur…c’est impossible.

Deux hommes seulement pouvaient l’approcher.
Son père.
Son frère.

Le premier est une brute qui aime les armes à feu, dont le regard lubrique met à l’aise et qui parfois frappe sa femme et sa maîtresse. Il fait des affaires, mystérieuses. Se pavane dans le village, joue aux cartes, traîne la savate.
Le second ne fréquente plus l’école, il aime les vêtements à la mode, conduire sa moto à toute vitesse, brandir un pistolet et coucher avec les touristes occidentales qui visitent le village.

Lequel des deux lui a arraché ses vêtements, s’est jeté sur elle, s’est enfoncé brutalement dans sa chair ? Une fois, vingt fois, cent fois. Lui a ensuite intimé l’ordre de ne rien dire, jamais.

Lequel des deux lui a reproché sa grossesse ? Lui a hurlé au visage qu’elle aurait dû faire attention. Que c’était de sa faute, à elle, la femelle stupide, incapable de contrôler ses ovaires.

Je ne connaitrai jamais la vérité mais encore et toujours sa mort me révolte.
Combien de filles, combien de femmes, violées, brutalisées, effacées, sacrifiées sur l’autel de la bêtise humaine, chaque jour, chaque heure, chaque minute, dans ce monde brutal, injuste, où règne encore la féroce loi du mâle ?

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