Quand j’étais maîtresse: Clara (2)

Deux jours plus tard, la maman de Clara, que je n’avais jamais vue, est venue la  chercher à l’école…
C’était une femme entre deux âges à la beauté fanée, l’haleine lourde de relents d’alcool.
Elle en était imprégnée.
Elle butait sur les mots.

J’ai pensé aux monstres tapis dans la chambre, aux morsures, aux taches d’encre, à la diarrhée verbale, aux vêtements déchirés, Clara poupée de chiffon…

Elle a raconté, d’une voix mal assurée : l’orthophoniste quand Clara était plus petite, et la maîtresse de l’année dernière qui n’était jamais là, donc évidemment en grande  section Clara n’avait rien fait, mais cette année elle est très contente et Clara aussi hein Clara que t’es contente ?
Occupée à essayer de tomber de la  rambarde de l’escalier, Clara n’a pas répondu.

Moi je réfléchissais, vite, dire les mots justes, lui faire comprendre que je n’étais pas une ennemie, au contraire, que je ne la jugerai pas, que j’étais prête à l’écouter, que je voulais aider sa fille.
« – Ah ! Ça été difficile alors la grande section. Moi je trouve que Clara est une petite fille très intelligente et très sensible. Elle ne semble jamais attentive mais elle sait déjà presque lire. Par contre je la trouve perturbée, elle ne va pas très bien, elle ne joue jamais avec les autres, elle gribouille son cahier et puis elle parle de façon très confuse, on la comprend très mal. Elle ne participe pas à du tout aux activités collectives. C’est comme si elle vivait dans son monde. C’est dommage, si on ne l’aide pas elle risque d’être bientôt en échec… »

Alors, en un long monologue débité d’une élocution rapide, saccadée, la mère de Clara m’a raconté sa vie : un  premier mari qui la battait, un divorce houleux, deux enfants  élevés seule, la fille qui a fait des études supérieures mais qui ne trouve pas de travail, le fils qui passe le bac et qui est dans un internat, la fierté et les sacrifices, puis le second mari, plus jeune qu’elle, gentil, mais comme un enfant, il ne s’occupe pas de sa fille, il ne travaille pas, il passe son temps à jouer à la Playstation, alors elle, à l’hôpital où elle est aide soignante, elle fait des heures supplémentaires. Et puis elle a été malade il y a deux ans, elle a eu un cancer…enfin, maintenant ça va…

Moi, j’entendais aussi ce qu’elle ne disait pas: la violence, la déception, les rêves qui  se brisent  comme les vagues sur les rochers, les histoires qui se répètent, l’alcool  pour se consoler du quotidien, l’alcool pour oublier l’incompréhension dans les yeux  de son enfant, l’alcool pour ne pas culpabiliser, l’alcool dont  jamais on ne  parle …
Bien sûr, elle ne m’en a rien dit, parle-t-on  de ça à une inconnue qui passe des journées entières avec votre fille ?
Bien sûr, je n’en ai moi non plus rien dit, c’eût  été comme une  gifle.
J’ai répété que je comprenais, que la vie était difficile, que Clara allait  mal, que je lui demandais de me faire confiance, que je ferai tout ce qui était en mon pouvoir pour l’aider, qu’il serait  bien qu’elle revienne me voir, tranquillement, que l’on pourrait  parler, que ce serait une bonne idée de reprendre les séances d’orthophonie, même si le problème n’était pas seulement de cet ordre là, que ce serait peut-être mieux  d’envisager aussi une petite thérapie, un petit  soutien, qu’on pourrait en parler avec  le psychologue scolaire…
Elle acquiesçait, je la devinais prête à tout accepter pour cacher un secret qui me  sautait au visage…
Elle est repartie, lourde et  grise, Clara gambadant autour d’elle.

Quelques jours plus tard le psychologue est venu à l’école, je lui ai parlé de Clara, il  n’avait pas le temps de s’en occuper; je savais que c’était vrai. Il est seul sur la circonscription ce qui signifie des dizaines d’écoles, plus de mille élèves dont beaucoup ont des difficultés.
Que faire ?
Il m’a dit : «S’il y a un problème, téléphone-moi à la permanence.»

A suivre

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