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Que reste-t-il de Gandhi ?

La semaine dernière fut celle de l’anniversaire de la naissance de Gandhi, le 2 octobre 1889.
Pendant nos voyages en Inde je me suis souvent interrogée sur son héritage.
Que reste-t-il aujourd’hui, dans l’Inde qui s’éveille irrésistiblement au monde, du petit homme au rouet ?
Quelles traces ont laissé sa pensée et son action ?
D’innombrables rues portent son nom, et, paradoxe pour l’ascète qui vivait modestement dans un ashram, se nourrissant de lait de chèvre et de dal (plat à base de lentilles) et se vêtant exclusivement de dhotis qu’il fabriquait lui même avec du coton indien, ce sont les plus grandes, les plus commerçantes, les plus riches, celles où le modernisme s’affiche sous sa forme la plus échevelée.

La MG (Mahatma Gandhi) road de Bangalore.
La MG road de Chennai.

Toutes, ou presque, les rues principales des villes les plus importantes, portent le nom de celui qui préconisait de « vivre simplement pour que tous puissent simplement vivre ».
Ses statues dominent les places et les carrefours. Il est debout, il marche, sa besace sur l’épaule, son bâton de pèlerin dans la main et les orteils légèrement soulevés, en plein mouvement.
A Pondichéry les enfants grimpent sur ses pieds et se laissent ensuite glisser, comme sur un toboggan.
A Kanyakumari les gardiens du mémorial qui lui est dédié et où ses cendres furent recueillies avant d’être répandues dans la mer, harcèlent les touristes étrangers pour obtenir quelques pièces d’euros qu’ils échangeront, avec d’autres touristes, contre des roupies.

J’ai questionné. Dans le cadre de notre documentaire, j’ai demandé à tous nos interlocuteurs qui était leur héros, un seul, Anil, m’a répondu Gandhi. Les autres ont cité des acteurs, le président de l’Inde, des hommes politiques représentant leurs opinions ou un membre de la famille particulièrement marquant.
Je dois dire que j’ai été surprise, un peu déçue aussi. Moi, occidentale, à la même question j’aurais répondu « Gandhi, le pacifiste, qui a réussi à ‘ battre sans violence l’ennemi à son propre jeu » pour bouter les anglais hors de son pays ‘ ».
Eux non.
Plus surprenant encore, au Mohamed Jamal College de Trichy, où avec la complicité de notre ami Mohammed, je fais une leçon de français aux étudiants de deuxième année, je demande « Qui sont vos héros ? »
Acteurs et musiciens indiens.
J’insiste « Et Gandhi ? »
Regards interrogateurs.
L’un deux risque « Sonia ? »
« Non, répond Mohammed, le Mahatma ! »
Soupir dans la classe, le Mahatma, bon sang, mais c’est bien sûr ! On l’avait oublié !
Oublié ? Il est partout.

Alors j’ai continué à réfléchir, j’ai cherché des indices, j’ai lu et j’ai trouvé des éléments de réponse.
Par exemple : « La grande force de notre démocratie –mais aussi sa grande faiblesse- réside dans le peuple. Les indiens peuvent se montrer paresseux, corrompus, vulgaires ou égoïstes. Mais, pour peu que quelque chose les indigne ou que l’on contrarie leur fibre idéaliste, ils se soulèvent comme un seul homme pour donner toute la mesure de leur grandeur collective »
Tarun J. Tejpal , rédacteur en chef de Tehelka.

En Inde, depuis des siècles et des siècles des communautés religieuses différentes se côtoient, œuvrent ensemble.
Actuellement le Président de l’Union, Abdul Kalam est musulman, le premier ministre Manmohan Singh est sikh et Sonia Gandhi, la présidente du parti du congrès, majoritaire, est hindoue d’origine catholique.
Et ça marche. Avec des tensions, des émeutes, des révoltes, des complots, mais, quand même, l’Inde compte 1,2 milliard de personnes.
1,2 milliard de personnes qui toutes sont fières d’être indiennes.

La démocratie en Inde, c’est une vieille histoire. Pour s’en convaincre il suffit de regarder le panthéon des divinités. Tout y est représenté, les éléments naturels comme l’être humain sous toutes ses facettes, le destructeur et le créateur, le grossier, le coléreux, le séducteur, la femme aux cinq maris, l’ascète et le glouton.

La pluralité est la clé de l’Inde et Gandhi, tout au long de sa vie s’est adressé, a considéré, a aimé, les différentes communautés. Ceux qui, par milliers, l’ont suivi pendant la longue marche du sel n’étaient pas seulement hindous, mais aussi musulmans, chrétiens, parsis.

Et j’ai réalisé que ma question n’avait pas de sens. Il est stupide de chercher les traces de Gandhi. Tous les indiens sont Gandhi et lui ne pouvait naître et agir que sur cette terre, parce qu’indien, justement.

« Les prochaines générations auront du mal à croire qu’un tel homme ait pu exister », a déclaré Albert Einstein.

Et j’ajoute : « les prochaines générations occidentales auront du mal à croire qu’un tel homme ait pu exister ».

Pour les indiens, no problem, il fait partie d’eux.

   
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Claudine Tissier & Fabio Campo