Tes vieux, ils sont morts comment ?

Au bout de l’allée, il y avait la demeure des châtelains, cossue et confortable. Valentine et Alexandre, mes grands-parents maternels, étaient les métayers. Ils travaillaient la terre et s’occupaient du bétail. Valentine  faisait aussi le ménage au château. C’est là que, quelques jours après la naissance de sa quatrième fille, déjà retournée au labeur, elle fut en contact avec une enfant malade de la scarlatine La châtelaine n’avait pas jugé utile d’informer la bonne, la métayère, la paysanne, être inférieur destiné à l’obéissance, de la maladie de la fillette.
Les streptocoques envahirent son corps, elle mourut quelques jours plus tard de la fièvre puerpérale.
C’était en 1934, elle avait 37 ans.
Veuve à 16 ans d’un jeune homme qui, avant de partir combattre dans les tranchées avait déposé dans son ventre le germe d’un petit garçon, elle s’était remariée douze ans plus tard avec Alexandre. Un paysan silencieux, dur au travail, qui avec ses frères jouait du violon pour les fêtes de mariage.
Le fils de Valentine était venu vivre avec eux, il aidait à la métairie.
Les souvenirs familiaux parlent de couple heureux, du rire de Valentine, d’amour, des fillettes qui naissaient les unes après les autres, quatre en six années.
A peine les fossoyeurs avaient-ils jeté la dernière pelletée de terre sur le cercueil que le fils s’en alla, sommé par sa grand-mère de regagner la ville. Cet Alexandre,  on ne voulait plus en entendre parler, ni de lui, ni des fillettes.
A peine le fils était-il parti que le châtelain avait expliqué à Alexandre que c’était certes bien dommage mais qu’il ne pouvait pas laisser le métayage  à un homme seul nanti de quatre fillettes. « Pour la métairie, voyez-vous, mon brave, il faut un couple et un ouvrier agricole, vous comprendrez bien que je ne peux pas vous garder ! »
Alors Alexandre confia les plus jeunes des fillettes, dont ma mère, à deux de ses frères et emmena avec lui les  « grandes »,  6 ans et 4 ans, vivre dans une fermette qu’il avait loué. Il travailla le reste de vie comme ouvrier agricole.
Jusqu’au moment où ses mains commencèrent à trembler, trembler, trembler.
Je me souviens de sa barbe blanche que mon père et ma mère lui avait rasé, de sa maisonnette sombre et désordonnée, de ses mains agitées, de ses yeux tristes, de son silence qui m’impressionnait. Après une opération de la prostate, ne supportant pas de vivre avec une poche, il s’était tailladé les veines. Puis il mourut, comme il avait vécu, sans bruit.
Il avait 77 ans. C’était le début des années 70.

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Ludovic et Amélie étaient nés voisins, lui en 1895, elle en 1900. Enfants de paysans, ils fréquentèrent l’école de la république. Puis Ludovic était parti au front, des années. A son retour, devenu gendarme à cheval, il épousa la jolie Amélie, couturière. Deux fils naquirent, mon père est le plus jeune.
Ils vécurent dans des casernes, Ludovic servit la France.
Avant d’être un grand-père affectueux, Ludovic fut un homme rigide et autoritaire qui ne transigeait ni avec la loi, ni avec la discipline.
A l’aube de ses 70 ans il eut une attaque cérébrale qui le rendit hémiplégique.  Ombre floue et titubante du fier gendarme, il passait des heures appuyé au chambranle de la porte du garage. Il attendait, attendait, attendait.
Un autre accident vasculaire cérébral l’emporta quelques années plus tard. Il avait 77 ans.
Pendant les longues années de la maladie de Ludovic, Amélie l’avait soigné. Le traitant parfois comme un bébé, le rabrouant, ronchonnant.
Quand il mourut elle avait 72 ans et plein de projets.
Elle qui avait passé sa vie dans l’ombre du gendarme, trimbalée d’une caserne à l’autre, avant d’être ravalée au rang d’aide soignante, de nounou, à l’entière disposition d’un malade qui avait perdu la tête, s’était senti pousser des ailes.
Fréquentant assidûment le club troisième âge de sa ville, entre 72 et 90 ans, elle participa à d’innombrables voyages organisés : Tunisie, Espagne, Italie et surtout, chaque année, Lourdes.
Puis sa santé se dégrada et elle fut gagnée par la sénilité qui la transforma en une vieille gamine capricieuse, mal élevée, grossière, qui invectivait ses enfants, ses voisins, les infirmières, la terre entière.
Elle est morte en 1998, elle avait 98 ans.

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Si aujourd’hui je vous raconte ces vies, auxquelles  je dois la mienne, c’est pour poursuivre une chaîne lancée par Jean de la XR sur son blog.
Le temps passe vite et la mémoire est essentielle. Nos aïeux ont forgé le monde dans lequel nous vivons. Humbles parmi les humbles, les miens n’eurent pas la vie facile.
Je ne veux pas les oublier.

A vous de continuer la chaîne.

26 réflexions sur « Tes vieux, ils sont morts comment ? »

  1. Je n’ai aucune idée de comment sont morts mes aïeul-es.
    Mes deux grand-pères sont morts avant ma naissance, mes grand-mères quand j’étais enfant. Je n’ai pas de curiosité particulière.

    Si tes aIeux (et les miens) étaient des humbles, ils ont peu forgé du monde qui est le nôre, abîmé et habité par des individualistes, l’ensemble étant le résultat de l’action des puissant-es. Les humbles ne connaissent pas assez la force de leur nombre :-))

  2. @jeandelaXR

    🙂

    @Christine
    Oui, ils ont peu forgé le monde, c’est vrai, mais les oublier serait les effacer, ne leur accorder aucun rôle.
    L’histoire de Valentine m’a toujours bouleversée, elle a éveillé mon pacifisme, ma lutte contre le capital, contre l’injustice sociale.

  3. Il va me falloir du temps
    Pas pour raconter la mort de mes grands-parents
    elles furent dans l’ensemble presques douces
    enfin bien plus que leurs vies
    Mais parler d’eux, c’est parler aussi du monde qu’ils ont forgé et de celui qu’ils m’ont laissé.
    Humbles ou grands, nous laissons tous une pierre sur le cairn, trop facile de leur dénier ce pouvoir.
    et puis, il faudra aussi parler de la mort de mon père, l’héritier lucide, celui qui savait la force dynastique des gueux.
    Non ma Christine, ce monde ils l’ont forgé aussi.
    Porté, enfanté, ensemencé de leurs corps à Verdun ou ailleurs, de leur sueur d’usine et du poids des enfants nés parfois au coin des champs en pleine fenaison.
    Si nous même nous leur dénions le pouvoir d’avoir forgé leur monde, si nous même oublions leur place et leur taille, alors, oui, les puissants gagnerons à jamais le droit de bâtir le monde.

  4. Si nos aïeux avaient vraiment forgé le monde, je pense que le monde seraient meilleur.
    Pourtant, ce monde meilleur, ils l’ont sans doute rêvé.
    Et ce n’est pas le monde actuel qu’ils nous ont légué, mais le rêve qui se poursuit de générations en générations.

  5. @ma sardine préférée

    « Si nous même nous leur dénions le pouvoir d’avoir forgé leur monde, si nous même oublions leur place et leur taille, alors, oui, les puissants gagnerons à jamais le droit de bâtir le monde. »

    tout à fait d’accord!

    @agathe
    tout à fait, ce trouve cette chaîne très intéressante.

    @Mimi

    « Et ce n’est pas le monde actuel qu’ils nous ont légué, mais le rêve qui se poursuit de générations en générations. »

    très joli!
    et par égard pour ces rêves nous devons lutter contre tous les affreux qui veulent un monde froid, injuste, laid

    @Yelrah

    ton texte est très beau et pour moi il n’y a pas de hors sujet.

    je peux laisser le lien?

  6. @merci Yelrah 🙂

    @bonsoir des pas perdus
    oui, effectivement, il n’y a pas le feu 😉

    @salut Jean-claude!
    quelle bonne surprise, je pensais que tu m’avais oubliée 😉
    merci pour le lien, superbe chanson…

    oui, la vie de celles et ceux qui nous ont précédés a été rude, très rude.

  7. Nous je n’oublie personne et surtout pas toi,mais le temps m’est beaucoup compté ces derniers temps,plus de responsabilités.
    Mais je continue de suivre même si je ne commente pas
    Bisous!

  8. Je ne sais comment sont morts mes aïeux
    On m’a raconté pour ma grand-mère
    Elle a senti venir la mort
    Elle l’a dit à son époux, allongé à ses côtés
    S’ils s’aimaient ces deux-là!
    Il a appelé l’une de leurs filles présentes dans la maison et l’une de leurs petites filles.
    je n’ai pas su tous les détails, mais croyante catholique et femme très pieuse, j’ai compris qu’elle a eu très peur. peur de la souffrance peut-être?
    Doute quand à ce paradis tant décrit et espéré?
    Elle est parti entourée d’une partie des siens qui ont pu lui dire combien ils l’aimaient et lui tenir la main.

    Ma mère est décédée au mois d’avril de cette année. Un an qu’elle était paralysée et privée de parole à cause d’une maladie non identifiée dans cette maison de retraite de campagne non médicalisée. Mourante, son médecin partit en formation sans laisser de prescription la concernant. J’ai assisté à sa dernière semaine et passé les trois premières nuits à ses côtés, puis une partie du soir, parce que c’est épuisant de veiller un mourant qui ne peut communiquer que par les yeux, qui souffre et dont la douleur n’est pas reconnue. J’ai déjà conté cette épreuve. L’envie d’abréger la souffrance, les mots qu’on puise au plus profond de soi pour dire l’amour et la foi même quand on l’a perdue mais que l’on sait la mourante croyante et pleine d’espoir dans le paradis et le pardon.
    Il ne reste que l’essentiel, oui, la douleur et l’amour.

    Et il me reste comme un goût d’amertume quand j’y songe. J’évite d’y penser à vrai dire. Comment y repenser sans pleurer.

  9. Ma belle-mère
    Elle est décédée suite à un cancer du rien.
    En 6 mois, dans une chambre d ‘hôpital.
    Elle a senti venir la mort elle-aussi et pu faire appeler sa soeur.

    Elle n’a pensé qu’à son époux.
    Tu lui diras
    Tu lui feras
    Tu t’en occuperas
    De ces femmes toujours préoccupées par le sort des autres et jamais par le leur, parce que c’est ainsi qu’on le leur a appris et qu’elles n’ont jamais soupçonné que ce puisse être différent
    Ma belle-mère choquée que je donne un bain à mes filles tous les matins et qui me disait:
    Toute cette eau! Toute cette eau gaspillée!
    Et si elles doivent être propres!
    De ces belles-mères natives du limousin profond ou il n’y a pas si longtemps, on vivotait encore en autarcie.
    De ces femmes qui avaient connu le manque, la faim et dont les tiroirs regorgeaient de trésors dérisoires, bouts de ficelles, bouchons, papiers cadeaux usagés, morceaux de bougies…

  10. Et mon père,
    ce « sacré »père, fumeur, alcoolique, joueur, tricheur, ramoneur fumiste, fumiste tout court, mais tellement généreux, qui ne connut les médecins que les deux dernières années de sa vie, où payant ses excès, les passa d’hôpital en hôpital, d’opérations en opérations, pour se laisser mourir par une nuit calme, alors que sa sortie était prévue pour le lendemain. Le soir même, usé et affaibli, il dit à ma belle-soeur:
    « Ne t’inquiètes-pas! je ne vais pas rester une charge longtemps » tant ma mère craignait de ne pas tenir le coup.
    l’infirmière qui le vit en dernier lors de la ronde de nuit, le trouva en forme, très calme et reposé.

  11. Et ma grand-mère suisse que je n’ai jamais connue, qui eut cependant le bonheur de revoir son fils, mon père, accompagné de sa femme et de leur premier-né, son fils, ce voyou rebelle qui s’était sauvé après avoir « laissé pour mort » le père, parce que le père, ivre, battait l’un des petits frères. Cette grand-mère dont nous n’avons jamais vu qu’une photo et à laquelle mon père ressemblait tant, forme du visage et ces yeux bleus si transparents et si doux. Elle se serait cognée à l’angle d’une cheminée et se serait perforée un organe vital. Refusant de consulter, elle serait morte d’une hémorragie interne.

    Il est tard! Bonne nuit!

  12. Juste! Mon grand-père maternel semble être mort en souriant.
    Mais cela, c’est peut-être sa petite fille qui l’a imaginé.
    A 95 ans, il a attrapé une gastro-entérite qui lui fut fatale, dans une maison ou il avait bien voulu aller pour la première fois afin que ses enfants partent en vacances. ce devait être pendant l’été de la grande sécheresse.
    il disait souvent:
    « j’aimerais bien y aller là-haut mais c’est le bon Dieu qui ne veut pas!
    Pour la petite histoire, diabétique, un médecin lui prédit vers 30 ans qu’il n’en vivrait pas plus de 3. Un homme très droit jusqu’à la fin de sa vie, dans tous les sens du terme. Avec son port altier et son chapeau noir, s’il en imposait! Pour ce qui est du physique, il me confia un secret!
    Ce n’est pas de ma faute si je me tiens si droit. Ce sont mes vertèbres qui se sont soudées, mais…chuuut!

  13. @Valerie

    Merci.
    Merci d’avoir confié tant d’émotion à cet espace. J’en suis très touchée.
    Maintenant il me semble presque avoir connu votre famille.

    C’est tellement important de ne jamais oublier que nous sommes les maillons d’une longue chaîne d’humains.

    Bonne journée

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