Comme un trésor, enfoui dans la mémoire

« – Mon stylo ! Je l’ai oublié sur la terrasse !
– Quelle terrasse, mamie ?
– La terrasse de la chambre. A l’hôtel. Il faut aller le chercher, tout de suite.
– Mais quel hôtel, mamie ?
– L’hôtel ! L’hôtel où j’ai retrouvé Anton. Il faut aller le chercher, tout de suite. Sinon Louis va s’apercevoir que je ne l’ai plus. Il va me poser des questions.
– Anton? C’est qui Anton ?
– C’est Louis qui m’a offert le stylo. Il est bleu, bleu gris. Je l’ai laissé sur la table de la terrasse, à côté de la théière. Quand les oiseaux  m’ont réveillée, Anton dormait. Je me suis levée. Le ciel était encore pâle et l’air doux, comme une caresse. J’ai pensé que ce serait une belle journée. Une belle journée pour se quitter et cela a augmenté ma peine. Je ne pouvais pas faire autrement. Je devais m’arracher à Anton. Tu sais ce que ça veut dire, s’arracher à quelqu’un ? Anton, c’était…c’était celui que j’avais toujours attendu. Mais il est arrivé trop tard. C’est de ma faute, je n’ai pas eu assez de patience. Je me suis découragée. Il ne faut jamais se décourager, se contenter, comme je me suis résignée à épouser Louis. Il faut suivre ses rêves, enfin, ne pas les trahir. Et moi, j’ai triché. J’ai trompé Louis avec Anton et à Anton, je n’ai rien dit. Je lui ai caché ma vie. Oh, pas longtemps, deux jours. Deux jours volés à Louis et aux enfants. Ce n’est pas beaucoup pour vivre un amour. Le vivre entièrement, avec les frissons et les rires, l’extase et la douleur. Deux jours pour liquider les rêves… Il faut aller chercher le stylo, tout de suite, sinon Louis va se douter de quelque chose
– Mais c’était il y a longtemps Mamie, Louis n’est plus là. Tu ne risques rien.
– J’ai pris le stylo dans mon sac. Je me suis assise, face au parc et j’ai écrit une lettre à Anton. Je lui ai dit qu’il ne me reverrait jamais. Que j’étais désolée. Que je l’aimais, que son souvenir m’accompagnerait tout au long de ma vie. Comme un trésor. Mes larmes ont coulé sur la feuille, se sont mêlées à l’encre bleue. Bleue, comme le stylo, comme la table, comme le ciel de ce matin-là. Je ne savais pas qu’une couleur pouvait être si triste. J’ai plié la lettre et je l’ai glissée dans la poche de la veste d’Anton. Sa veste de lin beige. Il a ouvert les yeux et j’ai séché les miens. Nous avons fait l’amour. Pour la dernière fois. Après j’ai pleuré, il m’a demandé pourquoi et  je lui ai dit que c’était l’excès de bonheur qui me bouleversait. Tu sais, comme un vase qui déborde. Puis nous avons pris le petit déjeuner sur la terrasse. Je me suis habillée. J’ai pris mon sac. J’ai posé mes lèvres sur les siennes pour m’emplir de son souffle et je suis partie. »

Ce texte fait suite au nouveau jeu littéraire proposé par  le blog à mille mains, sur une photo de Thé citron.

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