T’en fais pas…

Arraché.
Ils t’ont arraché à moi.
Arraché à mon corps, à mes bras, à ma peau.
Ma peau si blanche sur l’ébène de la tienne.

Je posais au réveil ma tête sur ton ventre soyeux .
Nous restions ainsi, suspendus à la douce léthargie matinale.
Tu caressais mes cheveux, mes doigts jouaient sur ta peau.

Parfois tu te dégageais doucement, roulais sur moi. J’arrimais mes jambes à tes hanches pour t’accueillir dans ma chaleur et nous ne formions plus qu’un seul corps qui tanguait et roulait.
Comme une feuille sur l’onde.
Et je croyais alors que rien ni personne ne pourrait nous séparer.

Arraché.
Ils t’ont arraché à mon corps.

Devenu béance inutile, mon ventre vide de toi se chiffonne et se tord.
Des spasmes glacés me transpercent, révulsent mon estomac, hachent mon souffle. Les larmes ont tracé des rides sur mes joues et mon sourire s’est éteint.
Hier nous étions deux. Aujourd’hui je suis seule.
Et ton nom que je crie rebondit sur les murs, lacérant le silence.

Arraché.
Ils t’ont arraché à mes bras.

Je t’ai attendu au-delà des heures, au-delà du temps. Je t’ai cherché dans les rues. J’ai sillonné la ville et interpelé des passants. J’ai sonné aux portes de tes amis. Ils m’ont parlé de la rafle.
Une banale descente de police, des immigrés sans papiers jetés dans des camions. Embarqués dans des avions.
« Retour à l’envoyeur, m’a dit un policier indifférent. C’est comme ça ma petite dame. C’est la loi ! »

Arraché.
Ils t’ont arraché à moi pour t’expédier vers un pays où t’attend la prison ou la mort.

J’ai mal à hurler, à me cogner contre les murs, à labourer mon corps de mes ongles pour avoir l’illusion que cette douleur là me fera un instant oublier l’autre, insoutenable, celle de ta disparition.

« T’en fais pas, disais-tu,  je suis en France depuis longtemps, j’ai fait toutes les demandes, je serai bientôt régularisé. »

J’ai écrit ce texte pour tous les couples que l’Etat français sépare, envoyant souvent vers l’enfer ceux qu’elle a rejetés.

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26 réflexions au sujet de « T’en fais pas… »

  1. Hou, Céleste, quel texte magnifique et si émouvant! j’en ai des frissons.
    Sur le coup, pressée de tout lire, j’ai cru que c’était de toi qu’il s’agissait, tellemment c’était vrai.
    On ne pouvait pas mieux dire.
    Bravo.
    La lotta continua.
    Baci

  2. Très beau, très touchant. Je me souviens, enfant, l’Union soviétique. Pourquoi j’en parle ? Parce qu’élevé dans une culture communiste, avec sa part d’illusion et sa part de détachement, il y a une chose qui plus que les autres m’interpellait quand les médias parlaient union soviétique : c’était l’évocation de ces couples de dissidents que l’État condamnait à la séparation en raison de leurs seules idées. C’était une abomination, pour moi, tant l’amour appartenait à un domaine intouchable. C’est une des choses qui étaient le plus impardonnables. Ça parlait plus encore à mon coeur que les histoires de goulag. Souvent j’y repense quand je lis les récits des expulsions de conjoint, notamment chez les Amoureux au ban public. Cette abomination, qui me rendit inacceptable la part d’inhumanité des « socialismes réels », mon propre pays s’y livre quotidiennement aujourd’hui. Jusqu’à pousser la semaine dernière une femme à s’immoler par le feu devant la préfecture du Mans…

  3. @merci pour le lien Turandot

    @emcee merci à toi aussi
    non, ce n’est pas moi, mais ça aurait pu être moi, ça pourrait être moi, ou toi, ou n’importe qui d’entre nous

    et c’est ce que je voulais suggérer.

    @oh91
    je comprend tout à fait ta référence à l’ex URSS.
    enfant, je ressentais la même horreur, la même peur que toi quand j’entendais ces récits de couples séparés;
    il me semblait que c’était une des pires choses qui puissent arriver dans une vie.

    je le pense toujours d’ailleurs, mais la liste des abominations s’est allongée.

  4. @ Céleste: « C’est ce que je voulais suggérer »: Et c’est parfaitement réussi.
    Et c’est vrai que je le ressens comme toi, aussi fort que si c’étaient des proches. Mais, le dire avec des mots …

  5. Cette violence continue….
    Maintenant que l’on invite les journalistes pour les « descentes » de police.
    Le coups de béliers dans la porte et toute cette bande de robots masqués qui entrent en hurlant.
    Je peux vous dire que lorsque l’on a vécu cette violence une fois on ne s’endors plus jamais pareil.
    Et il ne faut surtout pas croire que ces méthodes ne sont appliquées que contre le grand banditisme ou autres grands dealers…Que non…Mais là pas de journaliste.
    De toutes façons les journalistes invités ont vite fait de faire la confusion…vols/deals et sans papiers…
    Alors si vous êtes amoureux/se de ce « genre d’individus » c’est que vraiment vous n’êtes pas très clair…
    Et la solitude …
    Et le désir…

  6. Une voix, cette voix, pour ceux qui n’en n’ont pas, ou plus.

    Empathie de la mise à la place de ceux-là, les séparés, les brisés, les éternelles victimes, de préférence « étrangers », de l’arbitraire et de l’inhumain.

    Un cri modulé à la hauteur de l’infâmie quotidienne.

  7. C’est un texte qui devrait être diffusé en masse. Et j’irais même jusqu’à dire affiché sur les portes des préfectures.

  8. Lio a raison, ce texte est à diffuser, et à placarder sur les murs.
    Merci Céleste, non seulement c’est beau, mais efficace.

  9. Eh bien, justement, je vais inaugurer avec les assoces locales un * »cercle du silence » dans ma ville jeudi: je diffuserai ce texte.

    *Les cercles du silence, d’abord à l’initiative de franciscains à Toulouse, si ma mémoire est bonne, se sont propagés partout en France où les associations laïques, les partis de gauche, etc. ont rejoint le mouvement.
    On peut peut-être comparer cela aux « Justes » qui ont combattu tranquillement la folie nazie contre les Juifs et les autres minorités opprimées.
    Pour exemple:
    http://www.educationsansfrontieres.org/?article11265

    J’ai un doc « Word » sur les diverses manifestations en France, mais je ne sais pas comment le faire passer.

    L’équipe d’idéologues perturbés veulent faire taire toute opposition (remise en cause de la Cimade, par ex): opposons-lui le silence.

  10. je passais par là , par hasard et je suis tomber sur votre magnifique texte, sincèrement vous avez un grand talent et le partager c’est un cadeau que vous offrez, merci beaucoup.

  11. Je ne peux que vous féliciter pour la qualité de ce texte. Moi même, j’écris des lyrics qui sont du genre RAP ! Et rien à voir avec les autres rappeurs vulgaires bien entendu ! Connaissant donc un peu le système des rimes ect… Je vous félicite sincèrement, continuez, vous êtes en bonne voie !

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