Une paire de nichons

Avis: ce texte est une fiction.

Hier fut une journée étrange. Dès l’aube, chassant le sommeil, l’angoisse me taraudait. J’ai ouvert la fenêtre pour écouter les oiseaux. Accoudée au rebord, les yeux clos, je me suis abandonnée à leur chant mais ce fragile éclat de bonheur n’a pas suffit à chasser les idées noires. Elles m’ont accompagnée tout au long de la journée. Discrètes, embusquées en attente de mes instants de faiblesse: une pensée échappée, la lassitude de vivre, la peur de disparaître.

En fin d’après-midi, j’ai enfin décidé de téléphoner à ma fille. Je devais lui parler. Jour après jour, j’avais retardé l’annonce de la nouvelle. J’avais peur de mettre des mots sur la maladie qui me ronge. Je trouvais des prétextes pour différer l’appel. Le dernier était la visite chez le chirurgien. J’avais pensé qu’ainsi je lui apprendrai à la fois la nature du mal et son remède.

J’ai un cancer du sein, ou plutôt des deux seins. Une grosse tumeur à gauche et une petite à droite. Découvertes lors d’une banale mammographie de contrôle. Depuis quand ne m’étais-je pas palpé les seins? Je le faisais, il y a longtemps, avant la ménopause. Allongée sur le dos, anxieuse, j’enfonçais mes doigts dans la chair, croyant parfois sentir des grosseurs suspectes.
Quand mes règles se sont taries, j’ai imaginé en avoir fini avec les problèmes de seins, d’ovaires et d’utérus. Le chapitre était clos, du moins, c’est ce que je croyais.

Depuis la découverte, j’ai consulté des médecins, multiplié les analyses. D’ici quelques semaines je débuterai un premier cycle de chimiothérapie mais d’abord on va m’opérer pour retirer les tumeurs.

Hier après-midi, le chirurgien m’a expliqué les détails de l’intervention. Côté gauche, étant donné la taille de la tumeur, il va falloir trancher la totalité du sein. Côté droit, a dit l’honorable praticien, une partie de la mamelle peut-être sauvée mais il ne fallait pas que je me fasse du souci, la chirurgie plastique faisant désormais des merveilles, mes loloches fatiguées seraient avantageusement remplacées par de parfaits globes siliconés. Là-dessus il s’est lancé dans une longue explication dont le fil alambiqué n’a pas tardé à m’échapper.

Baudelaire, d’une voix insistante, chuchotait à mon oreille:
« Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière. »

Je voyais les seins ronds des apsaras de pierre lascivement cambrées sur les murs des temples hindous, ceux rebondis des femmes de la fontaine de Nettuno de Bologne d’où gicle l’eau claire, les parfaites protubérances des statues antiques, Gabrielle d’Estrées dans son bain, les doigts de sa sœur délicatement posés sur son téton, les fermes et menues poitrines des modèles de Renoir et la gigantesque de la grand-tante Mélanie qui s’écroulait, comme deux outres, sur sa taille épaisse.
Le mot fessier, doctement prononcé, me ramena à la réalité. Bien qu’ayant manqué une bonne partie du discours il me sembla comprendre qu’il s’agissait de me refaire deux beaux seins neufs en utilisant de la chair prélevée à mon postérieur.
Des seins qui me coûteraient donc la peau du cul!
Je retins un sourire que je pressentais déplacé vu le sérieux des évènements et cherchai à me concentrer sur les paroles de l’homme en blanc qui me faisait face. Il parlait désormais d’une seconde opération, définitive celle-là, quand la chimio serait terminée et de la matière qui formerait le galbe des seins.
C’est alors que j’ai pensé aux Amazones qui, à la suite de mastectomies, refusent la reconstruction mammaire, à la photo de cette belle femme blonde, souriante,  les bras recouverts de filets arachnéens, le torse nu, plat, barré de deux longues cicatrices.

Le chirurgien s’est enfin tu. Il me regardait attentivement, avec compassion me semblait-il. Puis, d’une voix aimable, il me demanda si j’avais des question à formuler. J’ai dit:
« Et si on les enlevait, tout simplement et qu’on laissait les cicatrices? »
J’ai lu la surprise sur son visage.
« Mais pourquoi? Vous ne voulez pas rester une femme? Vous savez, c’est important pour votre guérison! »

Rester une femme!
Voilà, pour ce chirurgien au délicat doigté et aux gestes sûrs, pour ce bel homme élégant, cultivé que jadis j’aurais pu jouer à séduire, pour lui comme pour tant d’autres, être une femme, c’était avoir une paire de nichons!

Je lui ai dit que j’avais besoin de réfléchir. Que les opérations me semblaient longues, compliquées, douloureuses. Que je voulais avoir le temps d’imaginer mon corps mutilé, ou refait. Il m’a répondu qu’il valait mieux ne pas trop attendre, les tumeurs devaient enlevées rapidement. Je lui ai assuré que le temps de réflexion serait bref.
J’ai tendu la main pour le saluer. La sienne était chaude, douce, rassurante. J’ai brièvement pensé que les bras de cet homme devaient confortables. Hum! Confortables les bras d’un homme qui assimile la féminité à des attributs visibles? Et que pense-t-il, ce ponte de la médecine dont la montre en or illumine le poignet, de celles qui ont subi une hystérectomie? Sont-elles encore des femmes? Faut-il, pour mériter l’appellation, avoir des nichons? Être en état de procréer?

Peu à peu la colère me gagnait, contre ce chirurgien lisse et son empathie qui désormais me semblait feinte, une compassion de circonstance, bien apprise.

« Vous savez, ai-je dit avant de franchir la porte, même sans seins, je serai une femme! »

Source photo

Le site des Amazones

 


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