Dario Fo: je suis prêt à aller en prison

Dans un très bel entretien paru dans l’Unita du 10 Juin, Dario Fo, prix Nobel de littérature, prend fermement position contre la politique de Berlusconi et particulièrement contre la legge bavaglio, la loi bâillon, qui ,ce même jour, a été votée au Sénat.

Cette loi, dénoncée tant par la magistrature que par le monde de l’édition et la société civile, vise à limiter le recours aux écoutes téléphoniques dans les enquêtes judiciaires et à empêcher leur publication, ainsi que celle des actes judiciaires, au nom de la protection de la vie privée.

Or, « Sans les milliers d’heures d’écoutes téléphoniques qui ont duré plus d’un an, nous n’aurions jamais pu effectuer l’opération Gotha, l’un des plus grands coups de filet contre Cosa Nostra, en 2006 (NDLR : 52 arrestations). Si le texte de loi qui prévoit de restreindre leur utilisation est adopté tel quel, nous serons désarmés face au crime organisé » a  confié au journal La Croix le juge anti-mafia Maurizio De Lucia, procureur au parquet de Palerme pendant dix-huit ans, avant d’être nommé substitut du procureur de la Direction nationale anti-mafia à Rome.

Les prises de paroles, les appels lancés par des journaux et les pétitions se sont multipliés.
Un slogan :

« Moins d’information, plus de corruption, non à la loi bâillon. »

Et quelques extraits de la discussion entre Toni Jop et Dario Fo:

« Il y a longtemps que nous sommes obligés de ne pas accepter les indicateurs de parcours (…) Pour moi, ce genre de résistance n’est pas nouveau, du reste, l’unique moyen de réagir est celui-ci : désobéir, la désobéissance civile »
(…)
Bien sûr, je suis déjà allé en prison, seulement parce que je n’acceptais pas les règles. Un truc sérieux, il y avait un préfet au milieu. Mais on m’a donné raison et ceux qui m’avaient arrêté ont même été condamnés, cette arrestation était anticonstitutionnelle. »

« Bravo, dit Toni Jop, tu sembles serein à l’idée de finir en prison. »
« Qu’est-ce que tu veux, à mon âge, un peu de prison de temps en temps, ça fait du bien. Ça ferait même du bien à beaucoup de gens qui, par contre, n’y vont jamais. Je crois que si quelqu’un y va, ce sera encore moi. Pas pour faire la victime mais, dans l’immédiat, je ne vois pas beaucoup de courageux capables de le faire »

« Amertume, sarcasme? » (T. J.)
Mais non. Tu sais, il ne faut pas se laisser aller à la merveilleuse vision du peuple qui se jette en avant. Et parmi les politiques, on peut aussi dire que le courage n’est pas, actuellement, la qualité la plus en vue. »

« J’ai compris, c’est de la sagesse » (T.J)
« Exact. On dira : ils lui ont donné le prix Nobel, qu’est-ce qu’il veut encore, maintenant ? La prison ? En plus ? Tu veux que je te dise, dans un pays comme le nôtre, aller en prison est un honneur. Quand on pense que qui devrait y être est au pouvoir.  (…) Pour un peu ,ça me ferait rire d’ailleurs, je ris. (…) mais pour rire sans hystérie il faut une force morale inhabituelle »

(…) « Tu sais ce que c’est l’horizon ? Voila, tu ne dois pas avoir peur, la route est toujours là, il suffit de savoir la voir. En ce moment nous sommes dans l’obscurité, je te l’accorde, nous sommes ou nous devrions être assommés, parce c’est ainsi qu’ils nous veulent. Et c’est vrai que nous le sommes un peu. Il ne faut pas perdre sa boussole et sa lucidité. Souvenons-nous que tout dépend de nous, toujours de nous. En attendant, rions, cela nous servira ».

10 juin 2010

Forza Dario !

11 réflexions au sujet de « Dario Fo: je suis prêt à aller en prison »

  1. @salut Valdo 🙂

    Quand j’ai vu l’article, j’ai pensé à toi et je me suis dépêchée de le traduire. Pas en entier, car ils parlent d’une émission de télé, que je n’ai pas vue – et probablement personne d’autre qui lit ce blog – donc tout traduit, c’était difficile à suivre.
    J’ai choisi les plus beaux moments.

    « Faut pas payer » yeeessss!

  2. Excellent ! Ca rassérène.

    Les démocraties s’arrangent pour faire taire. Julien Coupat, symbole désigné par le pouvoir, voilà ce qui arrive à ceux qui veulent sortir du rang. Un peu comme la pie pendue par les pattes aux cerisiers pour dissuader les autres de la cueillette libre …

  3. @ coucou agathe 🙂

    « Julien Coupat, symbole désigné par le pouvoir, voilà ce qui arrive à ceux qui veulent sortir du rang. »

    et ils vont accentuer la pression!
    c’est pourquoi les vois dissidentes sont précieuses

    @Vieil anar

    Valeur sûre, Dario!
    Le problème c’est qu’il est âgé et qu’on ne voit pas poindre la relève

    @Bonjour Euterpe 🙂

    Je viens de rentrer en France après dix ans passés en Italie.
    Pendant ces dix années je suis souvent venue en France, j’ai suivi l’actualité etc mais ce n’est pas comme y vivre.
    et mon impression, après neuf mois en Provence, est que la France d’aujourd’hui ressemble beaucoup à l’Italie d’il y a dix ans.

    Pas étonnant, le Sarkozysme s’est largement inspiré du Berlusconisme et, côté extrême droite, la Ligue du nord de Bossi a inspiré, par exemple, la ligue du sud.

  4. Tu veux dire que les francais ne sont pas aussi assommés que les italiens ? En fait, je ne vis pas en France. J’ai juste (de l’extérieur) l’impression que les francais sont complètement tétanisés.

  5. @Euterpe

    Les Français sont assommés, c’est vrai, mais moins que les Italiens qui eux, le sont depuis plus longtemps.

    Le berlusconisme est un rouleau compresseur.

    29,5 % des 15-24 ans italiens sont au chômage, soit près de 1 jeune sur 3.

    Et beaucoup d’entre eux n’étudient pas non plus, vivent chez leurs parents et ne font rien, vraiment rien, même si ils ont une ou deux « lauréa » (plus ou moins l’équivalent de la maitrise)

    C’est le marasme total.

    Idem pour les femmes: salaires inférieurs à ceux des hommes, boulot précaires etc…

    Très peu de protections sociales, un taux de natalité extrêmement bas, la pauvreté dans le sud de l’Italie, la Ligue du nord, raciste et Xénophobe dans les régions riches de la Padanie. Ceux-là refusent les étrangers mais aussi les Italiens du sud. Ils voudraient la sécession. Un peu comme en Belgique où les régions flamandes riches veulent se séparer de la Wallonie qui a des problèmes économiques.

    Solidarité, zéro!

    Bien sûr il y a des mouvements d’opposition à la politique de Berlusconi mais la gauche est divisée, mal foutue, affaiblie et l’ampleur du désastre économique est telle que les gens se replient sur eux-mêmes.
    Pour l’instant.

    Voilà, j’espère avoir répondu à ta question.

    Et là où tu es, ça se passe comment?

  6. Je suis en Allemagne. A vrai dire, ca ne va pas si mal.
    En fait, les francais, les anglais et les espagnols se ruent ici pour trouver de meilleures conditions de vie. Bizarrement les italiens, non.
    J’ai vu le film « El Caimano » et j’y ai vu une scène dans laquelle un polonais dit à un italien « vous les italiens, vous avez depuis longtemps touché le fond et, qu’est ce que vous faites ? vous continuez à creuser ».

  7. @Euterpe

    Les Italiens ont beaucoup immigrés en Allemagne par le passé quand la misère régnait dans le sud.
    Jusque avant la crise les jeunes étaient très attirés par l’Angleterre et surtout l’Irlande. Ils en sont revenus et n’ont rien.
    Il commence à y avoir un mouvement vers l’Allemagne. Beaucoup de jeunes vont étudier à Berlin

    Italie, terre sinistrée pour beaucoup. Les seuls qui s’enrichissent sont certains commerçants, tous ceux qui peuvent tricher avec les taxes, les pourris.

    Et puis la mafia!

    Quelle tristesse.

    « J’ai vu le film « El Caimano » et j’y ai vu une scène dans laquelle un polonais dit à un italien « vous les italiens, vous avez depuis longtemps touché le fond et, qu’est ce que vous faites ? vous continuez à creuser » »

    oui, c’est bien vu

    Mes amis Bolognais sont tristes, presque désemparés.
    Il y avait un maire PD (gauche) à Bologne, un copain de Prodi, il a été destituté, trahi par son ex maitresse qui a raconté à la presse toutes les dépenses faites avec l’argent public qu’il a faites pour entretenir leur flamme.

    Depuis la ville, Bologne, la ville rouge, la ville des intellectuels ( plus ancienne université d’Europe) et des coopératives, la riche ville progressiste, donnée en exemple a été mise sous tutelle, elle est maintenant gouvernée par un agent de l’état.
    Honteux!

  8. Dario Fo, qui a eu l’honneur, pour parfaire son prix Nobel, de se faire traiter de « bouffon » par le pape (lequel?) et qui avait répondu quelque chose comme « souviens-toi, pape, de tous les bouffons que tu as fait brûler ».

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