Le sexe joyeux

(Variation sur un thème de Valdo Lydeker)


Le jour où ma grand-mère a eu 45 ans, elle a signifié à son gendarme d’époux (mon grand-père) que, désormais, il pouvait « monter ses outils au grenier et les y laisser ».

Métaphore bricoleuse qui prêterait à sourire si elle n’était, ô combien, significative d’une tristesse sexuelle infinie.

Car, vous l’aviez compris, les outils en question n’étaient autres que les organes virils de mon grand-père, qui se retrouva donc condamné à la chasteté conjugale par une épouse qui, visiblement, avait peu de goût pour les galipettes matrimoniales.

Autant que je m’en souvienne quand je les ai connus, une bonne dizaine d’années plus tard, régnait entre eux une indifférence parfois teintée d’aigreur, un ressentiment muet mais palpable, un silence sans tendresse.

Que l’un ait été maladroit, trop rapide et peu attentionné ou que l’autre ait été « frigide », peu importe. Le résultat final est que les deux ont finalement été privés des infinis plaisirs de l’union sexuelle.
Vous avez certainement noté que j’encadre l’adjectif « frigide », ô le vilain mot, avec des guillemets.
Le petit Robert me précise : du latin frigiditas (froid), absence d’orgasme chez la femme.

Absence ne signifie pas impossibilité.
Absence veut dire que l’orgasme ne vient pas.

Mais avant l’émancipation sexuelle, avant la pilule, était-il facile de jouir sans contrainte ?
Fichtre non !
Entre la peur des grossesses «indésirées » et indésirables qui laissaient le choix entre un bébé que personne n’attendait et les faiseuses d’anges armées d’aiguilles à tricoter, il ne devait pas être évident de se laisser aller à la volupté.

Emancipation par contre est un joli mot. Du latin emancipatio, il signifie: action d’affranchir, ou de s’affranchir, d’une autorité, de servitudes ou de préjugés.

Car du temps de nos grand-mères, les préjugés allaient bon train dans le domaine du sexe.
Propulsé par le catholicisme, le dénigrement des plaisirs sexuels faisait des ravages sous les couettes conjugales.
L’homme qui courait le guilledou était considéré comme un séducteur.
La femme qui avait la cuisse légère était considérée comme une pute.

Quand ma grand-mère était une jeune femme, elle n’avait pas le droit de vote et l’homme était systématiquement le chef de famille.

Et puis l’émancipation féminine est arrivée, pas toute seule bien sûr, il a fallu batailler ferme.

Dans sa foulée, il y a eu l’émancipation sexuelle. Une merveille, après des siècles de pratique honteuse, le sexe sortait enfin de l’interminable couloir sombre où on l’avait confiné.
La contraception facile, la pilule, véritable révolution, ont enfin permis aux femmes de s’abandonner à la jouissance, sans l’angoisse du lendemain.

Bien sûr, les pisse-froids ont fait la gueule et la font encore.
Des mâles ont prétendu que leur virilité était bafouée par cette multiplicité d’orgasmes féminins.
Peu importe, beaucoup d’autres se sont réjouis de cette liberté nouvelle, sachant apprécier tous les bienfaits du sexe joyeux.

Mais, comme le dit Raoul Vaneigem, « La jouissance sans contrepartie est l’arme absolue de l’émancipation individuelle. »

Emancipation individuelle ?
Liberté de penser, de créer, d’être ?

« Quelle horreur ! » ont pensé les puissants, les néocons, les manipulateurs, les exploiteurs qui veulent soumettre les peuples à l’ordre marchand.

Alors, peu à peu le mot émancipation a disparu du vocabulaire courant et son concept s’est volatilisé dans l’air du temps.

Et qu’en est-il du sexe joyeux ?

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