Quand j’étais maîtresse: Clara (1)

Mardi, 9h30, dans une classe de CP, quelque part en France, il y a longtemps.

Absorbée par l’écriture d’une phrase, Laura a provisoirement laissé son chagrin de côté et les larmes de Naïma ont séché.

Mais, pendant que je les consolais, Clara a consciencieusement gribouillé  sa page d’écriture. Elle a caché les mots, traçant maladroitement des monstres, des  mains griffues, et des formes ressemblant à s’y méprendre à des testicules hérissés de piquants surmontés par des phallus géants.
Elle pépie :
« – La maman ce matin il a modu le petit chien hihihihi !… Eh, elle m’interpelle, eh! Tu sais le petit chien la maman il l’a modu le petit chien niak ! Modu le petit chien, tu sais Douce il a modu le petit chien maman y s’est  fâchée il a tapé Douce hihihi ! »

Tenant toujours la petite main brune de Naïma, je tapote doucement sur la table de Clara, elle sursaute, puis elle rit …hihihihi !

Clara va très mal.
Pénélope désespérée elle salit, détruit sans fin le travail qu’elle a accompli. Elle  s’applique pour écrire, tire la langue, dessine de grandes et belles lettres, puis  tache, griffonne, barbouille de feutre et de salive mêlés .
D’habitude, pour pouvoir la complimenter, je me précipite et m’empare du cahier avant la phase destruction, mais aujourd’hui, c’est raté !
Clara semble se vivre comme un déchet.
Arrivée proprette le matin, joliment vêtue et les cheveux noués, elle  se  macule  d’heure en heure et termine la journée décoiffée, trouée, sale, collante…

Parfois, elle raconte de bien affreuses choses :
« –Tu sais moi y fait dodo avec papa…et pis maman y m’a fait tomber du lit, pouf ! Tombée du lit…maman il avait soif…pis y avait le monste…et pouf ! Tombée du lit ! Et pis y m’a modu…hihihihi…y m’a modu la maman, là, tu vois ? … »
Elle a montré son bras. Il y avait une trace rouge bleuté, nette, deux arcs de cercle  disjoints, l’empreinte irrégulière des dents, pas besoin d’être médecin légiste pour l’identifier : une morsure, humaine sans aucun doute, forte, incrustée dans son bras maigre.
C’était le tout début de l’année, personne ne connaissait la famille, nouvellement  arrivée
Le soir même, finaude, je coinçais le père, un grand benêt dans les trente ans, mal rasé, les cheveux gras tombant dans le cou, le tee-shirt délavé avachi sur un pantalon tire-bouchonné, les tennis crasseuses. Bras ballants, se balançant d’un pied sur l’autre, le cou en avant, il se concentrait sur mon discours.
« – Vous savez, je trouve que Carla ne va pas bien du tout, elle a beaucoup de  difficultés pour s’exprimer, elle n’arrive pas à se concentrer, et puis elle est très  fatiguée, elle ne joue pas avec les autres…»
Le père hochait la tête, la mine compatissante.
Puis je suis passée à l’attaque :
«- Dites-moi, elle a une marque sur le bras, un peu bizarre…
–  Ah ben ça, c’est sa mère qui l’a mordue.
»
Sa mère ! C’était donc vrai !
J’en suis restée au moins deux secondes sans voix  …
Puis j’ai dit :
« – Sa  mère ?
– Ben oui ! Comme elle mord, sa mère elle la mord aussi, pour lui apprendre,  pasqu’à la maternelle elle avait mordu tellement fort qu’il a fallu emmener l’autre à  l’hôpital
. »
En quelque sorte la morsure pédagogique…J’ai  dit, gentiment :
«  – Vous savez ce n’est comme ça qu’on apprend à un enfant à ne pas mordre…» J’ai expliqué, et patati et patata, que, la prochaine fois, ce serait mieux de…
Le papa a hoché la tête, m’a serré la pince et est parti.

J’ai parlé de la morsure au directeur de l’école, je lui ai raconté l’entretien avec le père et fait part de mon inquiétude. Il m’a répondu qu’il ne fallait pas se précipiter, que ce n’était pas bien grave et qu’à l’occasion, il dirait deux mots aux parents.

A suivre

14 réflexions sur « Quand j’étais maîtresse: Clara (1) »

  1. @Le Gabian

    Il fait partie d’une série de textes que j’avais écrit il y a quelques années, quand j’enseignais encore à l’école primaire.
    Ce que certains enfants vivaient au quotidien était vraiment terrible.
    Moi j’avais une horrible sensation de non assistance à enfants en danger.
    J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les aider, mais souvent ce n’était pas assez.
    Alors j’ai écrit, pour ne jamais oublier leurs souffrances.

    J’avais commencé à publier ces textes sur mon précédent blog.

    La récente discussion sur l’école m’a donné envie de continuer leur publication.

    Toutes ces histoires sont vraies, par contre, bien sûr, j’ai changé les éléments qui pourraient permettre l’identification.

  2. Le terme « délicieux » est affreusement mal choisi pour ce billet là.
    Pour autant, je trouve ces billets très réussis. Quand bien ils soient, comme aujourd’hui, difficile.

    C’est vrai, j’ai utilisé un terme très mal choisi pour ce billet, me projetant et me souvenant de billets plus anciens, sur le même thème…

    J’en suis d’autant plus navré que le billet m’a fait autant frémir qu’avoir une certaine admiration pour l’institutrice qui vit ce moment là…

    Ne pas cliquer trop vite sur envoyer, en mélangeant un peu toutes ses pensées… Ma leçon de vie du jour. (encore désolé, je me sens très bête…)

  3. Plaisante et douloureuse découverte que ces expériences que tu partages. Quelle bonne idée !
    (tu étais maîtresse de CP … ça ne m’étonne pas, tiens … cette douceur que tu dégages, très apaisante)

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