La cruelle mort de la Camif

Le catalogue automne-hiver, nous le trouvions fin août, dans la pile de courrier qui nous attendait à notre retour de vacances. Il annonçait la chute des feuilles, les champignons dans les sous-bois, la blancheur du givre sur les champs, et tout au loin, Nöel…
Ses pages, impatiemment tournées, proposaient des appareils électroménagers, des radiateurs et des poêles, des skis, de la vaisselle, des draps et des couvertures, des télés, des radios et… des jouets !

Le catalogue printemps-été pointait ses feuilles fin janvier, alors que le précédent, usé par les manipulations, avait été délaissé dans un tiroir. Il nous portait vers le soleil. Nous savions alors que bientôt  les jonquilles du jardin fleuriraient, que nous irions nous promener dans le bois, que soirées deviendraient extraordinairement longues et qu’enfin nous accrocherions la caravane à la 404.
Ses pages, impatiemment tournées, proposaient des appareils électroménagers, des cannes à pêches, de la vaisselle, des draps, des glacières, des télés, des radios et… du matériel de camping !

A Parnac, il n’y avait pas de magasins et pas grand chose à voir : quelques maisons, un carrefour à plusieurs pattes, comme une araignée, avec une moche croix rouillée au milieu, plantée sur une espèce de promontoire en pierre rafistolé de ciment, la place déserte du monument aux morts devant l’église et, en face de la fenêtre de ma chambre, une cour de ferme mal entretenue.

Même si ma vie n’était pas ennuyeuse elle pouvait être monotone, et la moindre distraction était toujours la bienvenue.

Mes parents étaient économes et avisés, ils achetaient peu et généralement à la Camif. Par commodité, mais surtout par conviction. La Camif, c’était une coopérative, on pouvait avoir confiance, ça  n’avait pas été créé pour enrichir une poignée d’individus mais imaginé par un instituteur, Edmond Proust, afin d’alimenter un fond de solidarité pour les adhérents de la Maif et permettre à ses collègues d’aménager leurs intérieurs et leurs loisirs en dépensant le juste prix.
La Maif, mutuelle d’assurance des instituteurs de France avait été fondée avant la guerre par le même brave maitre d’école.
Etre adhérent permettait de faire des achats à la Camif, par correspondance, ou au magasin. En cas de bilan annuel suffisamment positifs les adhérents bénéficiaient de ristournes.
Impeccable !

Lorsque nous allions camper sur l’Atlantique, la caravane sautillant joyeusement sur le bitume, nous nous arrêtions à Niort, au magasin.
D’abord il était dans le centre, un peu étriqué, puis il s’est déployé, dans la banlieue, superbe au milieu d’un immense parking plein de caravanes. J’observais avec attention ceux de leurs occupants qui étaient nantis d’enfants de mon âge en espérant que le hasard nous conduirait dans le même camping. Cet espoir alimentait alors mes rêveries de Niort jusqu’à la première apparition de la mer dans ma fenêtre, à l’arrière de la voiture.
Et c’était possible car nous n’allions pas poser notre appendice mobile n’importe où, mais dans un camping du GCU. (Je vous en reparlerai.)

Et puis le temps est passé. Le capitalisme, le consumérisme et le libéralisme sont venus. Ils ont observé, écœurés, ces mutuelles et ces coopératives qui n’enrichissaient personne et qui faisaient de la concurrence aux gentilles entreprises privées.
Les conditions de travail des employés étaient très bonnes, ils avaient l’esprit d’équipe, se sentaient  impliqués, ça a peut-être agacé…
Le marché a changé, les enseignants aussi.
La direction de la Camif a perdu la tête.

Toujours est-il qu’il y a deux ans le fonds Osiris Partners (fonds français alimenté par des capitaux américains) est devenu propriétaire de la majorité des parts de la société Camif particuliers.

Et lundi, le 3 Novembre, Camif particuliers (780 salariés) et Camif S.A. (200 salariés) ont été respectivement placés en liquidation judiciaire et en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Niort.

980 salariés !

C’est dégueulasse !

C’est infect, c’est la fin brutale, idiote, cruelle de la réalisation d’une belle idée.
D’une idée de partage, de solidarité, de confiance.

Et pourtant, je pense que c’est par là, qu’il faut recommencer…

A lire le très bel article de  Annick Cojean dans le Monde

24 réflexions sur « La cruelle mort de la Camif »

  1. dégueulasse : c’est le bon mot. Mes beaux parents stéphanois m’ont comparé la fin de la Camif avec la fin de ManuFrance : mort d’un monument.

    Et des gens à la rue, à cause d’apprentis sorciers. Dégueulasse, rien à rajouter à ton excellent billet.

  2. Lorsque Sarko aura été fichu dehors, oui, nous pourrons songer à une solidarité.
    Et le principe fondateur de la sixième république deviendra :
    Libres,
    Egaux,
    Solidaires.
    C’est le rêve de l’Amérique, ce fut le nôtre, ce sera demain celui du monde entier.

  3. le dépot de bilan ne signifie pas que le concept n’a pas fonctionné mais seulement que la gestion a été mauvaise

    entre autres choses, la CAMIF comme d’autres VPCistes à completement raté le virage Internet

    Pour autant il n’est pas impossible qu’un modèle coopératif similaire voie le jour sur la toile et trouve le succès

    Ce qui est navrant dans l’affaire ce sont les employés sur le carreau. Mais c’est toujours le cas quelle que soit l’entreprise en difficulté et son histoire

  4. Et pourquoi les salariés reprendraient pas leur boîte, pour en refaire la VRAIE coopérative dont ils ont (dont nous avons) été frauduleusement dépossédés?

    Parce que, vraiment, depuis quelques années, entre mercantilisme éhonté et arrosage publicitaire décomplexé, ça ne ressemblait plus beaucoup à une coopérative.

    Pourtant, c’était resté un fameux outil, pas si largué que ça sur le versant informatique. Par contre, on peut pas dire que la livraison mondialisée (dépôts à chaille, traitement téléphonique venu d’ailleurs, livraisons aléatoires) n’était pas vraiment au top.

  5. (Cojean) « Oui, sabotage, reprend Jean-Pierre Proust, petit-fils du fondateur, prêt, avec l’aide de quelques élus locaux, « à tenter de relancer quelque chose », au service du milieu enseignant. Et en revenant « aux grandes valeurs d’Edmond ».

    Donc, accord avec CTJ ! Reprendre la boite, en faire une vraie coopérative. Moins de folie des grandeurs et plus de service aux sociétaires.

  6. C’est vrai ça fait de la peine, mais en même temps un commerce ne vit que s’il a des clients…

    Et pour avoit des clients, il faut être compétitif. Est-ce que la CAMIF a su prendre le virage d’Internet ? Est-ce qu’elle a su livrer aussi vite que Darty, est-ce qu’il était plus intéressant d’acheter son jogging chez eux que chez Décathlon ? Est-ce que ses meubles étaient plus attirants que ceux d’IKEA ?

    Est-ce que cette diversification tout public était vraiment indispensable où est-ce que c’était une fuite en avant dont le seul but était justement de pouvoir attirer des financements ? Car avant de vendre, il faut acheter, stocker, organiser la distribution… et tout cela coûte très cher !

    Les idées ne sont belles que si elles sont réalistes et si elles savent s’adapter à leur époque. Faute de quoi elles peuvent même devenir dangereuses.

  7. Il faut bien s’avouer que face à ce rouleau compresseur nous n’avons plus aucune idée…Et le temps joue contre la moindre tentative de « bonne idée ». Et le « virage internet » est une blague…Ca suffit internet! Bien entendu nous nous sommes à l’aise …blogs/surfs/chat/courrier/ nous ici nous maitrisons la technique…Nous sommes même de fervents partisans certainement…Mais avec les années.Hein? Marre de ces écrans,de ses logins mot de pass…et on recommence…et c’était quel site…Un bon putain de catalogue papier c’est quand même ce qu’il y à de mieux.Feuilleter un catalogue à 4 sur le canapé… Internet s’impose comme un monstre a une population qui n’a rien demandé.Et bien entendu pas besoin de bcp de monde pour faire tourner une centrale d’achat informatisée/robitisée…

  8. J’ai une amie avouée (= avocate spécialisée à la cour d’appel) dont le métier va disparaitre parce que Sarkozy, suite à la commission Attali, a décidé de supprimer cette profession. Avec surtout, là aussi, des emplois de collaborateurs spécialisés inreclassables (hormis les avocats) promis au chômage. Je parle de cela parce que personne ne le sait, ça ne concerne qu’une petite spécialité. Cette amie, donc, qui était loin d’être dans le besoin, vient, au milieu de ce marasme, elle me l’a dit ce soir, d’adhérer à une association qui a pour principe d’échanger les capacités. Le plombier et la juriste, le jardinier et le maçon, le tout sans argent échangé mais des galets. Que ce genre d’intiative soit prise par une personne de ce milieu (même de gauche humaniste), moi je dis que des vraies nouvelles Camif, il peut en renaître…

  9. @Fajua/ Ca s’appelle un SEL…et c’est vraiment pas nouveau comme concept…Y ‘a eu une grosse effervescence des SEL dans le milieu des années 90…Bon je peux te dire que ça n’a pas duré lgtps…Une tranchée contre la rédaction d’un cv vide et un pot de confiture de mûres ramassées sur le bord de la route étiqueté « bio » y’avait de la triche…Une heure c’est une heure…ou un galet…Entre un maçon et un juriste on échange quoi ? Pas facile hein…Bonne chance.

  10. Oui, je sais, c’est pas nouveau. La nouveauté c’est que cette copine s’y intéresse, jusque-là bien éloignée de tout cela. Mais effectivement, le troc doit y être difficile…

  11. Ouf pas le temps d’écrire…non d’ailleurs, passage à vide, ce qui est pire car même si le temps est là il me glisse entre les doigts, il s’évade, inutile…je me retourne pour constater que je n’ai rien fait alors que je voulais, que j’aurais voulu…et puis non.

    alors je me dis que c’est ainsi, que c’est une pause, que ça passe…

    merci de vos com

    @Falconhill
    c’était beau Rome?

    Sinon, la Camif mal gérée, prise par la folie des grandeurs, bien sûr!
    C’est probablement parce l’esprit coopérative avait disparu qu’elle a sombré.

    mais peut-être saura-t-elle renaitre sous une autre forme.

    intéressant le SEL…à suivre

    rev
    merci de l’appel, en ce qui me concerne, géographiquement trop loin, je ne participerai pas à cette grève.

    je me contenterai de me « lamenter sur mon blog » 🙂

    entre-nous je ne crois pas que ce soit en balançant ce genre de raccourci dans les fils de com qu’on arrive à convaincre de participer à un mouvement…

    le blogueur (ou la blogueuse) moyen a généralement la faiblesse de penser qu’il (elle) écrit autre chose que des lamentations perpétuelles.

  12. C’est vrai, rev, les militants hautains et méprisants, qui supposent toujours que du moment qu’on écrit on n’agit pas, ils commencent à nous fatiguer.

    D’abord, on peut faire les deux et c’est le cas de beaucoup d’entre nous, et de toutes façons, les paroles et les écrits sont des actes. C’est -entre autres- par leur intermédiaire que circulent les idées qui finissent par déplacer les montagnes.

    C’est pas pour rien que les dictatures commencent par brûler les livres, et que nos saigneurs s’attaquent à internet.

  13. J’ai beaucoup apprécié cet article et la façon dont tu as exprimé ce que nous pensions de la CAMIF. Je dis « nous » parce que moi aussi j’ai connu cette coopérative très tôt et tout cela évoque des moments émouvants.

    Ce que je ne comprends pas du tout dans ce qui est dit c’est l’idée que la CAMIF aurait raté le passage à Internet.

    Depuis des années et des années, je n’achetais que via ce média… Et j’ai toujours été satisfait.

    Qui plus est, la CAMIF tout comme Amazon par exemple, connaissait le profil de ses acheteurs, envoyait des emails ciblés etc.

    En quoi aurait-elle raté le tournant Internet ?

  14. @bienvenue obni

    je ne sais pas en quoi la Camif aurait raté le tournant Internet.

    en faisant des recherches pour écrire ce billet, j’ai lu qu’elle avait été rachetée il y a deux ans par un fonds de pension et ça m’a fait un choc!

    en fait depuis que je suis en Italie (9 ans) je n’ai plus rien acheté à la Camif

  15. Le fait que la Camif ait été rachetée par un fonds de pension en dit très long sur son sort funeste. Merci pour cette info que je ne connaissais pas.

    Sans être un oracle, on pourrait imaginer une reprise prochaine de la CAMIF par un autre groupe de vente, dès lors que la plupart des salariés auront été virés…

    Est-ce que je dis une bêtise du point de vue de la décision du tribunal de commerce ?

  16. La Camif est morte: dommage pour les salariés, mais BON DEBARRAS çà fera des objets en moins à produire à acheter, au détriment de la nature et des gens du sud. Fini de se gaver en préchant doctement je ne sais quel angélisme à la noix…J’en connais plein des gens comme çà: ils sont anticapitalistes, mais ils pratiquent un népotisme ehonté, et ont 3 voitures!ah mais c’est pas pareil , c’est pour leur gosses! tu parles, c’est pas demain la veille que çà va changer. Retour à la pauvreté et à la frugalité pour tous et stop avec toute cette marchandise. Trouvons autre chose pour nous divertir! on sait faire nous les humains, inventer! mais pitié pas de faux.

  17. ouais….

    autant je suis d’accord sur la décroissance, que je pratique depuis des années autant il me semble au contraire que le mode de fonctionnement coopératif de la Camif, telle qu’il a été instauré à ses débuts est intéressant.

    si vous voulez vous acharner contre le commerce, visez plutôt la grande distribution, là où est le scandale;
    là où le néolibéralisme fait des dégâts terribles.

    La Camif, c’était justement une autre façon d’acheter parce que même en décroissant, de temps à autres on a quand même besoin de quelque chose et je préfère et de loin, acheter à une coopérative où les conditions de travail des employés (que vous expédiez quand même assez rapidement) sont bonnes et qui a une éthique au niveau des achats plutôt qu’à une multinationale.

  18. « Le capitalisme, le consumérisme et le libéralisme sont venus. Ils ont observé, écœurés, ces mutuelles et ces coopératives qui n’enrichissaient personne et qui faisaient de la concurrence aux gentilles entreprises privées. »
    Quelle indigeance!

  19. @Pacific

    Indigence humaine en effet dont font preuve les multinationales qui ne visent qu’à l’enrichissement de leurs actionnaires et de leurs grands patrons.

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