Comme des graines que le vent éparpille…

Pendant des générations mes ancêtres ont humblement gratté la terre du bas Berry. Fermiers pour le compte de châtelains, ouvriers agricoles, tisserands, ils n’ont jamais rien possédé d’autre que la force de leurs bras.
Au début du XX siècle la République, créant de belles écoles publiques a permis à mes grands-parents d’accéder au savoir, puis, chienne, elle a expédié les hommes au front. Le premier mari de ma grand-mère maternelle n’en revint jamais.
De retour de la guerre mon grand-père paternel, délaissant la terre, embrassa la noble profession de gendarme à cheval.
Plusieurs de ses frères et sœurs furent poussés à  l’exil. Ils partirent pour Paris, certains à pied, comme le Louis, pour y devenir maçons ou femmes de chambre avant de retourner mourir sur la terre qui les avait vus naître.
Continuant ce processus d’ascension sociale mes parents furent admis à l’Ecole Normale qui en ce temps accueillait l’élite du monde paysan, des classes ouvrières et de la toute petite  bourgeoisie, celle des employés.
Enfants de longues lignées sédentaires, ils s’installèrent, leurs études finies, dans un village berrichon où se déroula toute leur carrière.
Ma sœur y moi y passâmes une enfance paisible, ponctuée de nombreux voyages estivaux, et une adolescence ennuyeuse.

Puis nous sommes parties, elle à Paris pour y convoler avec un Japonais dont elle aura trois enfants et moi sur la côte d’Azur rejoindre un rejeton de Russes blancs, des propriétaires terriens qui passèrent en quelques mois de la richesse insolente à la misère de l’exil. Je donnai moi aussi la vie à trois enfants.

Aujourd’hui, comme des graines que le vent éparpille, nos enfants sont au loin.

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Samedi, chez mes parents qui eux aussi ont quitté le Berry et dont nous avons fêté le cinquante sixième anniversaire de mariage, toute la famille n’a pas pu être réunie. Mon fils aîné qui vit en Belgique était à Genève chez son père en compagnie de ma fille qui, elle, habite en Italie avec moi. Par contre, avec ma sœur, il y avait mes nièces, l’une venue de Kinshasa, l’autre de Londres et mon neveu parisien.
Il y avait aussi mon deuxième fils et sa compagne, née en Lorraine et demeurant à Nice avec lui. Et bien sûr, mon amoureux italien.

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En 50 ans, la physionomie de la famille a complètement changé. Nous étions des paysans, cent pour cent français, berrichons de pur souche aux sabots crottés, nous sommes devenus des citoyens du monde, enrichis de gênes japonais, russes mais aussi anglais et italiens car du coté du père de mes enfants les mélanges se sont succédés.

Par chance, je suis née au bon moment. J’aurais pu connaître le sort de ma grand-mère, veuve et mère à 16 ans, morte à 34 d’une fièvre puerpérale, quelques jours après la naissance de son cinquième enfant. J’aurais pu être contrainte d’entrer au service d’une riche famille parisienne. J’aurais pu aussi n’avoir d’autre horizon que les champs autour d’une modeste ferme du bas Berry.

Si l’ascenseur social n’a pas systématiquement fonctionné, nos enfants ont étudié, ils ont choisi les métiers qu’ils font, ils voyagent, ils sont ouverts, disponibles, curieux, joyeux.

A l’instar d’Edgar Morin, je suis convaincue que « l’homme mêlé est l’avenir de l’homme et que le métissage est l’avenir du monde, il porte en lui l’humanisme planétaire ».

Et vous, qui passez par ces pages, comment ont évolué vos familles durant ces cinquante dernières années ?

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