Auschwitz, Hiroshima et la déconstruction de l’humanité

 » Le plus horrible n’a pas été la souffrance physique, mais ce que cette douleur a réveillé de lâcheté chez des hommes ordinaires. L’effacement de la surface policée de la morale, l’éveil d’une abjection plus cruelle que celle d’un animal parce qu’élaborée, érigée en système où, pour avoir une chance de survivre, il faut renoncer à l’amour sous toutes ses formes, il faut déchoir.  » Primo Levi

Ma mémoire a gardé d’Auschwitz une sensation de pluie et de froid, l’image d’un ciel gris plombant les bâtiments de brique rouge. Pourtant c’était l’été, le soleil brillait et il faisait chaud.
Le froid était à l’intérieur de moi et les frissons qui hérissaient ma peau ne devaient rien à la température.
Je parcourus hébétée les allées, les enfilades de salles dont les murs affichaient les visages des victimes de la solution finale : un million trois cent mille femmes, hommes, enfants, morts de la démence nazie. Une folie horrible, absurde que je ne comprenais pas « Comment ont-ils pu ? »

Comment des êtres humains avaient-ils pu élaborer et exécuter des projets visant à éliminer plus d’un million d’autres êtres humains ?
Recycler leurs cendres pour construire des routes et leurs cheveux pour tisser des toiles ?

Les vitrines regorgeaient de ces cheveux mêlés, figés par le temps.

Comme  » Les chevelures anonymes que les femmes de Hiroshima retrouvaient tout entières tombées le matin au réveil  »  Marguerite Duras, (Hiroshima mon amour)

Hiroshima, où je déambulais l’année suivante, le froid me dévorant à nouveau les entrailles.
Et la même hébétude.

« Deux cents mille morts, quatre-vingt mille blessés en neuf secondes  »  Marguerite Duras, (Hiroshima mon amour).
Il ne resta aucune trace des celles et ceux qui, le 6 aout 1945 à 8 heures 16 minutes, se trouvaient à moins de 500 mètres du lieu d’explosion de la bombe, à la verticale de l’hôpital de Shima, au cœur d’Hiroshima.
Rien, pas même un ongle ou un cheveu.

« C’est comme si le désastre d’une femme tondue à NEVERS et le désastre de HIROSHIMA se répondaient, EXACTEMENT.  » Marguerite Duras (Hiroshima mon amour).

Comme si les morts d’Hiroshima et ceux d’Auschwitz se répondaient, exactement.

Sur les dalles du camp d’Auschwitz il était écrit :
 » Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement. Auschwitz – Birkenau 1940 – 1945  »
Et moi, naïve jeune fille, j’avais cru que cet avertissement aurait suffi. Que les hommes, en descendant dans les tréfonds de l’horreur, de l’inhumanité, auraient compris que plus jamais telles monstruosités ne devraient être commises.

Plus de trente ans après je regarde le monde : les enfants des survivants de l’holocauste s’acharnent cruellement contre un peuple qu’ils ont parqué dans un territoire qui se réduit comme peau de chagrin, à Guantanamo,  ceux des anciens sauveurs de l’Europe, les GI’s mâcheurs de chewing gum, détiennent et torturent  illégalement depuis des années de misérables fantoches, partout la haine se répand, se vautre, ici on massacre, ailleurs on torture ou l’on rafle et tandis que l’on désigne de nouveaux boucs émissaires, l’occident sombre dans la pire crise économique qu’il ait jamais connu et dont peut-être il ne se relèvera pas.

Je m’étais trompée, la déconstruction de l’humanité continue.

« Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison. » Primo Levi (Les Naufragés et les rescapés )

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