Départs

4 Septembre 1999

Elle a dix ans. Nous quittons Cap d’Ail, direction Bologne. Ses frères sont restés. L’appartement a été vidé à la hâte. Mal organisé, le déménagement. Un dernier baiser sur le trottoir, entre cartons et valises. Le copain qui les accompagne à Nice où ils habiteront désormais est en retard.
Il arrive.
Je démarre la voiture.
Nous partons.
Elle et moi.
En larmes.

Pourtant ce départ je l’ai voulu. Elle aussi est triste et contente et triste. On va vivre en Italie. Une nouvelle ville. Un grand appartement. Un homme et ses filles nous attendent.

Il fait chaud. Ciel d’encre.

Après Gênes, l’orage éclate. Au début nous comptons les secondes entre la blanche déchirure de l’éclair et le fracas du tonnerre. Puis il n’est plus question de compter. Trop rapide. Le vacarme. La pluie comme un rideau opaque. La voiture qui tangue.
Elle a peur. Je la rassure. « C’est rien, c’est un gros orage, dès que je peux, on se met à l’abri. »
Je me dis qu’il ne faut surtout pas penser que c’est un présage, quelque signe néfaste du destin. C’est la simplement la saison. L’air chaud accumulé. D’ailleurs, je ne crois pas aux auspices.
Je m’arrête sous un pont.
Les éclairs strient le noir du ciel, se fracassent sur les collines.
Grandiose et effrayant.
Seules au monde, elle et moi, sur une autoroute, sous un pont.

L’orage s’éloigne et la pluie cesse.
Nous reprenons la route. Le reste du voyage se passe bien. On écoute de la musique. On chante. On essaie de parler italien. On se demande comment sera notre vie, là-bas, à Bologne. On a confiance. Son collège est au milieu d’un parc. Le matin elle le traversera à pied, ou en vélo.

12 septembre 2009

Elle a vingt ans. Demain, nous quitterons Bologne, direction Tournai, Belgique. Elle va étudier dans une école d’art. Nous entasserons dans la voiture ses valises et ses cartons. Vêtements, livres, objets, photos. On a trié ses affaires.
La boîte à perles, elle l’avait oubliée, moi aussi. Les cahiers de l’école primaire, ceux de la scuola media, les agendas du lycée. Le ruban de la GRS « Oh, la corde ! Je l’emmène ! J’en ferai un peu tous les jours ! »
Ce qu’elle emporte, ce qu’elle laisse et que nous avons empilé dans d’autres cartons. Ceux-là, ils retourneront à Nice

Car moi aussi je vais partir. A peine revenue de Tournai. Le camion des déménageurs viendra. Les hommes le rempliront de nos meubles, nos livres, nos objets. C’est fou ce que  ça contient un appartement !  Nous irons vivre dans le sud de la France, lui et moi, pour deux ans, ou cinq . Ça dépendra.
Le contrat fini nous reviendrons en Italie. A Bologne, ou ailleurs.

Demain matin, elle et moi, nous prendrons la route. Elle sera longue. Onze heures, douze peut-être. Nous conduirons tour à tour.
Elle sera triste de laisser Bologne. De se séparer de son amoureux. Six mois qu’ils sont collés l’un à l’autre. Des siamois.
Lui aussi doit étudier.
Il lui manquera.
Elle le sait déjà.
Il viendra en octobre, un mois, ça passe vite.

A Tournai, elle vivra avec son frère. J’ai des enfants voyageurs. Elle est contente et triste et contente.

Mercredi, je repartirai, seule, les larmes aux yeux. La route sera longue. J’écouterai de la musique. Je penserai à mes enfants. A la vie, à ma vie, à mes départs. J’écrirai dans ma tête.

J’espère qu’il n’y aura pas d’orage.

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