L.O.V.E in Bangkok

Allongé sur le sol de la passerelle, au cœur de China Town, il dort d’un sommeil si profond que rien ne le trouble. Ni l’incessant passage des piétons, ni le grondement heurté des voitures, ni le rayon de soleil qui joue dans ses cheveux, ni la chaleur moite de la ville.
Un adolescent efflanqué, pauvrement vêtu.  Si un léger spasme n’agitait parfois un de ses membres on pourrait croire qu’il est mort. Peut-être est-il exténué, malade, ivre ou drogué.
Sur ses jambes sales quelqu’un a dessiné à l’encre bleue de longues arabesques. Ce ne sont pas des tatouages, plutôt des traits de stylo.
Et sur chacun des doigts de la main qui repose à plat sur le sol, une lettre. Ensemble, elles forment un mot : LOVE

9 heures, hall de l’hôtel, un bel hôtel, situé dans un soy qui donne sur la cosmopolite Sukhumvit road, là où affluent les touristes, les businessmen, les consommateurs de sexe.
Juchée sur de hauts talons, elle sort de l’ascenseur d’une démarche incertaine. Tire sur l’arrière de sa mini jupe, un étroit bandeau de tissu noir.
Elle avance vers les portes vitrées où un portier en uniforme se courbe en souriant devant les clients, du matin au soir. Elle ne se dirige pas vers le restaurant, le breakfast n’était pas inclus.
Son pas se fait plus assuré. Elle franchit la porte, s’arrête un instant, secoue d’un mouvement de tête ses longs cheveux noirs. Puis s’éloigne, happée par la rue.

Elle hurle. S’esclaffe. Chante. Interpelle les passants. Brandit une bouteille, comme pour trinquer. Elle est jeune, ravissante dans une courte robe bleue.
L’ivresse la rend titubante, elle bouscule les chaises, pousse un cri aigu.
Les autres filles, accoudées au bar, face à la rue, semblent gênées. 17 heures, c’est trop tôt pour sombrer dans l’alcool.
Il y aura encore toute la soirée pour avaler de la bière ou du whisky avec les clients. Car il faut boire et boire encore avant de prendre le chemin d’une chambre pour y gagner quelque argent. Il faut les laisser remplir les verres, les regarder, les écouter, acquiescer. Il faut supporter les mains qui s’insinuent sur les cuisses et les lourdes haleines.
Elle perd l’équilibre, s’accroche à une table. Une fille se lève, la prend doucement mais fermement par le bras, l’entraine vers le fond du bar puis revient s’asseoir face à la rue. Sourit aux hommes qui passent, les invite à boire un verre.

Agrippés l’un à l’autre devant l’entrée de l’aéroport, section départ, ils pleurent.
Ni jeunes, ni beaux. Lui occidental, elle thaïlandaise.
Il lui caresse les cheveux. Elle enfouit sa tête dans son cou.
Derrière lui, sur un chariot, attend une grosse valise.
Plus tard, à l’intérieur de l’édifice, il présente son passeport au policier. Quand celui-ci le lui rend il se retourne et fixe, là-bas, derrière la vitre opaque, la silhouette de la femme.
Elle agite le bras. Lui aussi. Ses yeux sont emplis de larmes.

Elle se laisse joyeusement tomber sur un siège de la salle d’embarquement. Souriante et pulpeuse, moulée dans un pantalon blanc, ses jolis yeux bridés soulignés de noir. Elle a environ trente ans. L’homme qui l’accompagne est beaucoup plus âgé. Il est occidental mais je ne parviens pas à déterminer sa nationalité.
Entre ses mains, elle tient un passeport flambant neuf. De temps en temps elle l’ouvre pour l’admirer, le montre à l’homme. Il lui sourit alors elle pose la main sur sa jambe, tendrement.

9 réflexions sur « L.O.V.E in Bangkok »

  1. Instantanés… mais comme c’est très visuel, je prendrais le terme de « snapshots ». Et pour reprendre un mot de Djian: « Au début était l’émotion ».
    Très beaux textes.

  2. @merci Hermès 🙂

    « snapshots »…bonne idée

    J’aime beaucoup écrire ces petits textes, en quelques mots je retrouve les visages, les lieux, l’émotion bien sûr…

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