Quelques bananes

Mercredi, il est presque 11 heures, Sunitha n’est pas encore arrivée et je commence à penser que Tadeus avait raison.
D’autre part, elle ne nous a pas contactés, comme prévu, pour rencontrer le propriétaire de la nouvelle maison. Auraient-ils changé d’avis ? Trouvé ailleurs la somme nécessaire ? Renoncé à la maison ?

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Tout en traduisant de l’anglais à l’italien (ce qui n’est pas pour moi le plus facile) des lettres de remerciements adressées par des enfants de Namaste à leurs « sponsors », je rumine des pensées plus ou moins pessimistes sur le sort de Sunitha et des petits. Je suis déçue aussi, il m’avait semblé déceler une part de sincérité dans la promesse de son mari. Au-delà de la souffrance nichée en lui, qui le mine et le conduit à suivre le chemin de l’alcoolisme et de la violence, j’avais fugitivement perçu l’amour qu’il porte à Sunitha et à ses enfants, une douceur enfouie, trop souvent oubliée.
Je me souviens que l’été dernier, quand la prison lui accordé deux semaines de liberté surveillée, Sunitha était heureuse de le rejoindre, ses yeux brillaient de joie.

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Peu après midi, alors que je n’y crois plus, elle arrive enfin. Elle n’est pas seule, sa belle-mère l’accompagne.
Non, elle n’est pas venue pour travailler à l’atelier de couture mais pour nous informer d’un fait nouveau. Son mari s’est débrouillé pour lui trouver un emploi : tous les jours, quand les enfants seront partis pour l’école, elle le rejoindra pour l’aider à recueillir le lait dans les fermes et le porter à la coopérative. Elle travaillera quelques heures par jour et percevra un salaire.
Tadeus pose quelques questions pour évaluer la véracité de la nouvelle. La belle-mère de Sunitha lui indique l’adresse de la coopérative et précise que si nous le souhaitons nous pouvons nous y rendre pour vérifier.
Nous ne le ferons pas, ce qui compte pour nous maintenant est de savoir ce qu’en pense Sunitha. Elle dit être contente. Ces nouveaux horaires lui permettront d’être à la maison le matin avant le départ des enfants pour l’école et en fin d’après-midi, lorsqu’ils reviennent. Le boulot n’est pas déplaisant et elle aime l’idée de travailler avec son mari.
Elle semble détendue, sereine. Nous la félicitons pour cet emploi et lui assurons que si elle change d’avis ou que quelque malheur survient, elle pourra toujours retourner à l’atelier.

Et le propriétaire de la nouvelle maison ?
Le rendez-vous est pris, vendredi à 4 heures, chez lui.

Vendredi, le Maruti patine dans la boue qui s’échappe de l’asphalte défoncée, le temps est incertain et nous sommes presque en retard.
A quelques kilomètres du lieu de rendez-vous, assis sur les tabourets branlants d’une gargote de planches disjointes, nous dépassons Sunitha et son mari. En revenant du travail, ils se sont arrêtés manger un meal sommaire (dit aussi thali, plat traditionnel de riz accompagné de différents légumes). Comme elle a fini de se restaurer elle grimpe dans le Maruti, lui, il nous rejoindra en vélo.

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La nouvelle maison est petite mais ses murs faits de briques cuites et son toit est recouvert de tuiles. Dès le contrat signé, le propriétaire fera mettre l’électricité, le coût de l’opération est compris dans la caution.

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Et voilà, le mari arrive, il apporte la feuille munie d’un timbre fiscal sur laquelle Tadeus rédige rapidement le contrat. Les hommes le signent. Nous demandons à ce que Sunitha appose elle aussi sa signature. « Bien sûr ! », dit le mari et pendant qu’elle s’applique sur la feuille il la regarde en souriant avec, au coin de l’œil, quelque chose qui ressemble à de l’admiration. Cette nouvelle maison, c’est à elle qu’ils la doivent.
Puis le propriétaire remet les clés, dès demain ils pourront s’y installer. Ils nous invitent à leur rendre visite lundi après-midi.

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Quand nous retournons sur la route, il détache du porte-bagage de son vélo un paquet enveloppé de papier journal et nous le tend : quelques bananes.

« Cet homme est bon » dit Tadeus alors que le Maruti nous emporte vers Vellanad.
Nous acquiesçons en silence.

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