Rentrer

Décalée et indolente, je contemple ce monde occidental auquel je suis supposée appartenir par le sang de mes ancêtres et la couleur de ma peau.
Parce que je suis née en Europe, issue d’une longue file de fermiers berrichons exploités pendant des siècles par des châtelains arrogants, la terre occidentale serait mienne, j’y aurais des racines.

Et pourtant ce monde-là m’apparaît de plus en plus étranger et absurde.
Triste comme un univers factice, privé de sève.
Au bord du chaos mais exempt du désordre que crée Shiva et qui permet à Vishnou de reconstruire, inlassablement.

Quand il n’y a plus que destruction et illusion la raison se perd. Le doute salvateur cède le pas aux certitudes prétentieuses.

Sur une terrasse bolognaise, un verre de vin à la main, le visage dévoré par le soleil qui en a plissé la peau et accentué des rides indésirables, une femme pérore sur l’Inde.
Elle demande la raison de notre engouement.
Je pourrais répondre « parce que le désordre ».
Je n’en ai pas le temps, quelqu’un compare hâtivement l’Inde à la Chine, l’argument est à la mode : les jeux olympiques, le Dalaï Lama, la puissance chinoise et tous ces produits frelatés qu’ils nous envoient à des prix tellement bas que même les pauvres peuvent les acheter et que les entreprises italiennes ne tiennent pas la concurrence.
Fabio dit démocratie.
La femme au visage dévoré par le soleil s’insurge bruyamment. Comment peut-on nommer démocratie un pays où existe le système des castes ?
Et la condition de la femme ?
Et les veuves qui sont brulées ?

Je rétorque que le rituel du sati qui impose à la veuve de s’immoler par le feu a été interdit en 1829 par les Anglais. Au cours des vingt dernières années, seuls deux cas ont été recensés. Sur une population de plus d’un milliard d’habitants on ne peut pas dire que le pourcentage soit élevé.
Mais la dame soutient son argumentation, si si si, elle l’a vu à la télé et zou, elle repart de plus belle sur le système des castes.

En la regardant déployer son indignation et affirmer, avec la suffisance que donne l’ignorance satisfaite d’elle-même, que non l’Inde n’est pas une démocratie, en tout cas pas une belle démocratie comme les nôtres, occidentales, je pense aux Rroms harcelés, fichés, chassés par la police italienne, aux sans-papiers que les autorités françaises jettent dans des avions, à nos frontières closes, à l’indifférence vis-à-vis des plus pauvres d’entre nous, de ceux qui n’ont pas passé l’été à se détruire l’épiderme sur une plage en se faisant bronzer les fesses, de ceux qui se demandent comment il vont acheter les fournitures scolaires de leurs mômes.

Sournoises et invisibles les castes sont pourtant bien réelles en occident.

La conversation se prolonge, une autre femme intervient, elle aussi a regardé la télé, elle y a vu une émission sur la condition féminine en Inde. Elle en frémit.

Comment lui expliquer, dans le brouhaha des discussions croisées, que certes la vie de beaucoup de femmes indiennes est difficile et pour nous inacceptable, mais que réduire ainsi leur sort en généralisant à partir des cas les plus dramatiques est absurde.
Je pourrais lui dire que les universités indiennes sont remplies de jeunes femmes brillantes qui deviendront médecins, ingénieurs, biologistes ou physiciennes.
Elles sont bien plus nombreuses que dans les universités européennes.
Et même si elles restent attachées à leurs traditions familiales elles avancent paisiblement vers plus d’indépendance.

Personne ne change d’opinion, ce qui a été vu à la télé ou lu dans un magazine fait office de vérité.
Aiguiser les différences entre les peuples, les diaboliser en exaltant les vertus occidentales fait partie d’une gigantesque stratégie de manipulation des esprits.
L’occident vieillissant a peur de perdre sa suprématie mondiale et ses chantres s’acharnent.

En Inde, une nouvelle idée de la modernité se dessine, un autre modèle pour l’avenir prend forme.
En soixante ans d’indépendance et sans jamais crier vengeance contre l’ex occupant britannique, le sous continent indien a accompli des progrès sociaux et économiques impressionnants. Dans vingt ans le PIB indien aura dépassé celui de l’Europe. En 2050 la plus forte augmentation démographique sera indienne et le pays sera riche de millions de jeunes diplômés dynamiques et motivés (source : « La speranza indiana  » de Federico Rampini).

Sur la terrasse un nouveau sujet de discussion accapare les invités : le gouvernement Berlusconi, en la personne d’une jeune ministre venue de nulle part, ou plutôt semble-t-il du lit de son chef, vient de lancer une attaque en règle contre l’école publique.
En Europe la destruction de toutes les formes de protection sociale s’accélère. Les peuples apeurés semblent inertes, paralysés, indifférents.

S’enfermer dans ses certitudes en refusant de considérer le devenir des autres habitants de la planète est le plus sûr moyen de courir à sa propre perte.

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