Serafina

Je la rencontre dans l’entrée de l’immeuble. Vêtue d’une chemise de nuit froissée, un sac en plastique contenant une plante fichée dans un pot posé à ses pieds, elle discute avec une autre voisine. Comme la conversation, animée, porte sur des problèmes de la copropriété, je m’immisce. Elle a oublié qui je suis alors je m’adresse à elle en italien. Son visage s’éclaire. Elle me reconnaît. Tout de suite, elle me parle de mes enfants. Je lui dis que certainement ils n’ont pas été des voisins silencieux, que j’en suis désolée.
Elle sourit. Mais non, il n’y a jamais eu de problème, au contraire, ils étaient si gentils, ils l’aidaient toujours à monter son sac de courses. Les portraits qu’elle dresse d’eux, en quelques mots, soulignant des particularités, sont justes, généreux aussi.
Elle est sensible Serafina.
Tellement sensible que ce que communément on appelle la raison lui échappe. En un an, elle a effectué plusieurs séjours en hôpital psychiatrique.
Hier, elle est enfin rentrée chez elle.

La discussion se prolonge, en italien avec Serafina, en français avec l’autre dame. Toutes deux m’informent des problèmes de l’immeuble, m’entrainent dans l’arrière cour. Une partie a été abusivement annexée par un restaurant. Serafina est intarissable. Elle répète  sans cesse les mêmes arguments, me tire par le bras. « Ti spiego, ti spiego ».

Finalement et sans interrompre la discussion, nous empruntons l’escalier. Quand nous arrivons sur notre palier, elle m’a déjà expliqué trois fois qu’il y a trente-sept ans, quand elle est arrivée en France, venue de Calabre avec son mari maçon, elle a vécu dans mon appartement. Ses enfants y sont nés, ses souvenirs y sont restés. L’ancien propriétaire n’a pas voulu vendre alors ils ont acheté celui d’en face. Oui, elle aimerait bien voir comment il est maintenant, cet appartement où elle a été heureuse. Elle pose son sac devant la porte et nous entrons. Elle commente la nouvelle disposition des pièces. Sur le balcon, l’attendent les ombres de deux petits garçons turbulents, ils y ont tellement joué, il y a longtemps. Les larmes brouillent ses yeux. Vite elle se reprend, s’agrippe à moi.
« Vieni, vieni, ti faccio vedere il mio! ».

Le sac plastique récupéré, elle ouvre sa porte. L’appartement est petit, sombre, encombré d’une multitude de meubles, d’objets épars. Des vêtements d’homme traînent sur le sol. Ceux de son fils. Il vit avec elle. Il travaille beaucoup. Il n’a pas le temps de ranger. Et puis la maison, c’est une affaire de femme. Les hommes, ils ne savent pas. Son mari, c’était pareil. Il est mort et elle, Serafina, est restée prisonnière de cet appartement. Les objets, les souvenirs ont rétréci l’espace et, peu à peu, l’ont étouffée.
Elle raconte son séjour à l’hôpital, puis dans une maison de repos. Sur sa joue une larme roule, lentement ,en silence. Elle l’essuie d’un revers de la main.
« Guarda ! » Elle me montre une boîte emplie de pilules, un semainier je crois. Les médicaments sont rangés, par jour, par heure, bleus, blancs, roses, bleus, blancs, roses…
Serafina dit que c’est son fils qui lui a acheté la boîte, sinon, une infirmière aurait dû venir, plusieurs fois dans la journée, enfin c’est ce qu’elle a compris. Elle n’est pas sûre. Elle ne se souvient plus.
Quand elle était à l’hôpital, elle pensait que jamais elle ne reverrait son appartement et maintenant qu’elle est là, elle a peur d’à nouveau perdre la tête.
Il est tard, je dois la quitter. Elle me serre dans ses bras, fort.
Au moment où je franchis la porte, elle me rattrape, extirpe de son sac plastique des feuilles de basilic. Vivaces, odorantes.
« Tieni, tieni, è basilico vero ! ».
Cette fois c’est moi qui l’embrasse.
« Grazie Serafina, a presto ! »

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