Tu n’es pas ma mère

Acte1

Ils savent. Isabelle le comprend immédiatement.  Sur le front du père la veine palpite, protubérante, violacée, comme ces vers dégoutants qu’il emporte à la pêche et qu’il accroche à l’hameçon pour attraper des poissons visqueux que la mère prépare dans l’évier, maculant l’émail blanc de trainées rouges.
Isabelle déteste le poisson.
Ils savent. Sa mère a le reproche au fond des yeux et les lèvres tremblantes.
« Où t’étais ? rugit le père
–    Chez Martine, pour faire un truc pour la maîtresse, je l’avais dit ce matin…
–    Menteuse, s’écrie la mère d’une voix trop aigue,  je viens de la voir, Martine, avec sa mère. Elles étaient chez le boucher. Alors, t’étais où ? Une heure qu’on t’attend !
–    Alors, tu réponds ? T’étais où ? Encore en train de traîner ? »

Si Isabelle avait moins peur, elle raconterait la partie de cache-cache derrière l’église et même que personne n’a trouvé leur cachette à Christian et elle et puis que la grande Nicole n’est pas arrivée à l’attraper, pourtant elle court vite la grande Nicole.

Mais ça, elle ne peut pas le dire. Elle ne sait pas pourquoi mais le père et la mère ne veulent pas qu’elle reste jouer derrière l’église avec les autres quand l’école se termine. Elle doit rentrer à la maison tout de suite et la maison est triste, ennuyeuse. Le père travaille à l’atelier, jardine, va au bistrot et la mère fait le ménage. Du matin au soir. Toujours un chiffon à la main.
Quand Isabelle rentre de l’école, la mère lui donne son goûter, une tranche de pain et un carré de chocolat et « Va manger dehors pour pas faire de miettes ! » La mère ne supporte pas les miettes. Ni la poussière, ni les traces de terre sur le carrelage, ni les gouttes d’eau sur le rebord du lavabo.

« Alors, tu vas te décider à répondre ? T’étais encore en train de jouer, hein ! Et puis après la maîtresse dira que tu fous rien ! » hurle le père en avançant vers Isabelle qui s’est glissée entre le buffet et la porte.
« Arrête de crier, supplie la mère, les voisins vont t’entendre! »

La colère déferle sur le père. Pas un mauvais bougre, le père, mais sanguin, prompt à la violence. Et puis lui, des torgnoles, il en a reçu quand il était minot, ça lui a pas fait de mal, bien au contraire, il pense que ça l’a aidé à devenir un homme. La mère aussi elle en a reçu. Chez elle, c’était le martinet qui cinglait les cuisses. Alors, pour lui échapper, la mère était toujours la plus sage. Elle était la première de la classe, elle aidait à faire le ménage, elle dénonçait ses sœurs quand elles faisaient des bêtises, elle ne mentait jamais.
Pas comme Isabelle.

« T’as trois secondes pour dire la vérité !»
Le père avance, la main levée, la veine gonflée, le regard fou. Isabelle se recroqueville contre le mur. De cet homme lointain mais plutôt gentil, souvent absent du foyer immaculé, pour ne pas le salir peut-être, jaillit parfois un être sauvage, méchant, brutal qui semble incapable de juguler sa rage.
« Un ! »
Les larmes inondent les yeux d’Isabelle. Elle est coincée contre le mur comme elle coincée dans sa tête. Qu’elle dise ou non la vérité, il la frappera. Elle a désobéi, elle a menti. «Ça mérite une bonne fessée ! » comme dit la mère en pleurnichant, embusquée derrière le père qui s’empare brutalement du bras d’Isabelle.
« Deux ! » D’un brusque mouvement l’homme fait pivoter la fillette . Elle se tortille en vain pour échapper à la poigne.
« Trois ! » Une main remonte brutalement la jupe sur la culotte, l’autre claque sur le haut des cuisses, rebondit, s’acharne.

Le nez collé au mur, Isabelle sanglote, se mord les lèvres, suffoque. Dans sa tête une voix murmure « Je vous déteste, je vous déteste, vous n’êtes pas mes parents. Ma mère est une princesse, et mon père est un roi. Un jour des bohémiens viendront me chercher et m’emporteront chez eux et je ne reviendrai jamais, jamais. »

« Faut qu’on la visse, cette gamine, sinon elle deviendra une trainée, comme ta sœur ! » lance le père à la mère avant de franchir la porte.

Acte2

Isabelle n’en peut plus de ces interminables journées. Il est presque dix heures et demie et dans la chambre les enfants ne dorment pas. Elle les entend se disputer. Encore !
Elle a à peine fini de remplir le lave-vaisselle et maintenant il faut vider la machine à laver. Au bureau, aujourd’hui, ça été l’enfer. La chef odieuse, les collègues lâches, serviles. Évidemment c’est sur elle que le plus gros dossier est tombé. Des heures et des heures de boulot, urgent bien sûr.
Isabelle n’a pas pu refuser, elle ne peut rien refuser. Précaire donc corvéable. Son contrat se termine dans un mois. La chef a été très claire. « Pour le renouvellement nous jugerons en fonction de la qualité de votre travail et de votre disponibilité. »
Cet emploi, Isabelle en a besoin. Depuis qu’elle a quitté Thierry, les fins de mois sont épineuses et ce mois-ci, comme souvent, il n’a pas réglé la pension alimentaire.
Quand elle a payé le loyer, la cantine, la garderie du matin, la garderie du soir, la dame qui garde les enfants après quand Isabelle est bloquée au bureau, le centre aéré, l’assurance, le gaz, l’eau, l’électricité et l’essence de la voiture, il reste à peine de quoi acheter à manger.

« Je vais le dire à maman ! » crie Mathieu.
Les mains dans la machine à laver, Isabelle ne bronche pas, décidée à ne rien entendre. Elle défroisse un vêtement, l’accroche, recommence.  Chaussettes dépareillées, slips délavés, pantalons râpés, pyjamas tachés, collants entortillés et merde, le sweat de Victor a rétréci !

« Maman ! Maman ! ».
Isabelle applique ses mains humides sur ses oreilles. Ne pas entendre, ne pas bouger, ne pas s’énerver, ne pas s’énerver, ne pas s’énerver… « Tu ne les vois pas de la journée, ils sont petits, ce n’est pas de leur faute si vous avez cette vie de merde, vie de merde, vie de merde… »

« Aaaaaaïe ! Mamaaaannn ! Victor il m’a frappééééé ! »

« C’est pas bientôt fini ce bordel !» hurle le voisin à travers le mur.
Les fragiles digues se rompent « Ta gueule ! » répond Isabelle en se ruant dans la chambre.
Dévastée par une incontrôlable fureur, les yeux exorbités, les membres tremblants, elle extirpe violemment Victor des couvertures sous lesquelles, sentant exploser l’ire maternelle, il s’est réfugié. Aveuglée par la rage, elle le plaque sur le lit, abat sa main sur le petit derrière rebondi, frappe, frappe, frappe.
« Je te déteste, crie l’enfant entre deux sanglots, je te détestes, tu n’es pas ma mère ! »

Et soudain se déploie, dense et froide, l’ ombre du désespoir.

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