Bologne, précarité et décadence

Il fut un temps où, à Bologne la rouge, la liberté courait joyeusement sous les arcades.
Elle devait son surnom au courage des partigiani communistes qui avaient lutté contre l’occupation allemande, puis géré la ville, ce qui fait qu’à Bologne il y a une via Rosa Luxembourg et un viale Lenine.

Son importante université, la plus ancienne du monde occidental, dont les bâtiments sont disséminés au cœur de la ville a toujours attiré des étudiants de toute l’Italie, particulièrement du sud.

Au milieu des années 70 on se bousculait aux cours d’Umberto Ecco, les transports publics étaient gratuits, les soins médicaux aussi. Une jeunesse estudiantine enthousiaste, des professeurs hautement éclairés, des artistes et écrivains donnaient à la ville un cachet particulier, d’intellectualisme et de liberté.
Mais en 1977 des remous agitent l’Italie et alors que les étudiants bolognais défilent en réclamant l’imagination au pouvoir, l’un d’entre eux est abattu par la police.
En quelques heures les jeunes se mobilisent et occupent les bâtiments publics.
Une semaine plus tard l’armée déploie ses tanks dans la ville.
Le mouvement étudiant est brisé et le vent de liberté qui courait sera progressivement étouffé sous la bien-pensance. C’est le début des années de plomb.

photo « Bologna marzo 1977…fatti nostri… » (bertani editore)

Trente ans après, Bologne est une grosse ville bourgeoise et riche qui regarde les étudiants de travers alors que leur louer au noir et fort cher des appartements minables constitue une source de revenus non négligeable pour de nombreuses familles de bolognais de pure souche.
Les mêmes observent aussi une méfiance non dissimulée envers les étrangers, les extracomunitari, comme on dit ici, que l’on veut bien sous-payer pour s’occuper jour et nuit de la nonna incontinente, mais ni loger, ni voir et à qui il est hors de question de construire un lieu de culte si celui-ci n’est pas à la gloire de toute sainte puissance catholique.
Bref, une ville lourdasse, prétentieuse et hypocrite où l’on se masse dans les églises pour assister à la messe, en fermant les yeux sur les innombrables jeunes femmes venues d’ailleurs contraintes à se prostituer sur les boulevards. Une cité dont le maire a concentré une grande partie de son énergie à la lutte contre les laveurs de pare-brises aux carrefours.

Pendant que localement Bologne se transformait, l’Italie n’en finissait pas de dégringoler vers la précarité et la pauvreté.
Aujourd’hui, la fortune du pays, massée entre les mains des commerçants et des industriels, qui jouissent d’innombrables avantages, stagne. Semaine après semaine, le pouvoir d’achat se réduit de façon notable. Le pourcentage de jeunes diplômés inactifs ou sous employés, sous payés et condamnés pendant des années aux emplois précaires renouvelables (ou non) tous les six mois est énorme. Particulièrement parmi les jeunes diplômés des classes moyennes venus du sud et pour qui les familles ont fait des sacrifices financiers. A 35 ans, titulaires de deux lauréa , ils sont spécialisés dans les CoCoCo (Contrat de coopération « collaborative », imaginé par Marco Biagi, expert du gouvernement Berlusconi pour la libéralisation du marché de l’emploi et assassiné par les brigades rouges en 2002) qui prennent souvent la forme de soutien scolaire pour le compte de coopératives qui les paient 6 euros de l’heure. Ils partagent des appartements et n’ont assurément pas les moyens d’envisager de fonder une famille. Ce qui est fort dommage car le taux de natalité de l’Italie est le plus faible d’Europe. Le renouvèlement de population n’est pas assuré et il n’y aura effectivement personne pour financer une retraite publique à ces jeunes sacrifiés des années 2000.

C’est alors qu’une grande partie de la masse des jeunes étudiants, à qui l’espoir d’un futur professionnel épanouissant est refusé, s’est laissée glisser dans l’inaction, devenant amorphe, morne, fermée à autrui, indifférente à la ville.

Le soir, dans certaines rues piétonnes du centre, des hordes de garçons et de filles tournent sans fin tenant à la main des bouteilles de bière qu’ils fracassent sur le sol après les avoir consommées.
Au fur à mesure que la nuit avance les démarches se font plus titubantes et les voix plus perçantes. Des hurlements montent des arcades.
Et chez les riverains grandit une colère irrépressible qui risque de conduire même les plus pacifistes d’entre eux à appeler à une répression drastique
Depuis peu, dans les rues excentrées, des néos nazis bardés de croix gammées attendent leur heure pour se jeter des innocents solitaires arborant un signe de la paix et les bourrer de coups.
Au petit matin les rues sont jonchées de verre, de canettes, de papiers, de mégots. Les portes de demeures anciennes affichent des tags grossiers et des flaques de vomi souillent les trottoirs.

La belle Bologne, si fière de ses palais moyenâgeux, de ses places pavées, et de ses portiques, subit chaque nuit les outrages des nouveaux vandales. Ils n’abiment pas pour détruire, mais pour combler un vide, immense, qui est celui de leur existence.

Aujourd’hui, 20 octobre, se tient à Rome une manifestation contre la précarité, organisée par Rifondazione Comunista. J’espère qu’elle sera un succès.

J’ai de plus en plus le sentiment que tout est lié. Si le travail est précaire, si la vie est précaire à quoi bon respecter les monuments, les demeures d’antan et leurs habitants ?

La décadence avance, irrésistiblement.

photo Pamela Marchio, exposition « Vita in città negli scatti », organisée avec le concours de l’université de lettres et philosophie de Bologna, villa Serena

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